Ma position de citoyen très inquiet de l’avenir de mon pays me commande une adresse épistolaire publique à votre entendement. Le geste porte un projet , mieux un cri sur une bien délicate mission que l’histoire vous a assignée : arrêter la spirale d’élections frauduleuses que vos devanciers ont portée comme une marque tout en réfléchissant sur les torts immenses qu’elles ont causé à la nation. Ne serait-il pas opportun de rappeler ici que la mise sous tutelle accélérée du pays, la vassalité de l’organe électoral par rapport aux Nations unies qui choisissent le PNUD comme organe exécutant, les crises postélectorales, la peur d’investir, la vie chère, l’insécurité, tirent leur source officielle de là.
Vous faire le récit des circonstances particulières qui ont accouché de ce énième Conseil électoral se veut un éclairage sur le mandat impératif qui vous incombe. Il ne s’accommode d’aucune forme d’échec et de continuité des comportements de naguère de vos pairs.
En effet, trente années après le départ de Jean-Claude Duvalier pour l’exil, la démocratie réclamée par la majorité des Haïtiens est jusqu’à présent à l’état de projet. L’archaïsme politique dans sa forme la plus brutale fait obstacle à toute tentative d’instaurer la modernité politique dans nos réflexes. Dans ce registre, les trois derniers chefs d'État haïtiens ne portent aucune différence entre eux, relativement au pari de se perpétuer au pouvoir en organisant des élections sans démocratie. Votre qualité de Conseillers électoraux ne se justifie que par la résistance de nombreux citoyens face à l’inacceptable. Puissiez- vous toujours vous souvenir de ces faits et faire d’eux vos seules sources d’inspiration dans tous les actes à poser. L’histoire autant que vos consciences sont là pour vous juger.
Tout en prenant acte de votre prise en charge officielle, ne cessent de revenir à ma mémoire les images de ceux qui ont occupé avant vous, porteurs verbalement de généreuses intentions et qui ont tout fait, par leurs actes, pour entraver la démocratie dans son éclosion. Faire mentir ce qui semble être un mauvais sort se présente à vous comme une nécessité. J’ai comme l’impression que, cette fois-ci, rendre des comptes peut prendre tout son sens. La conjoncture politique haïtienne fait de vous les défenseurs d’un processus électoral miné dans tous ses aspects aussi bien de la démocratie qui attend son atterrissage en Haïti. Conseil électoral d’exception, il ne faut jamais l’écarter de votre intelligence. Vous suppléez à un conseil défaillant. Votre œuvre se situe donc entre la continuité des élections et la correction de la plus aberrante des bêtises en matière électorale. L’intérêt national le commande. Toutefois, les premiers gestes, tels la publication partielle des résultats des collectivités territoriales, les déclarations du président du CEP au sortir du Parlement, l’organisation prématurée d’un BCEN et la publication d'un calendrier électoral dans l'ignorance du rapport de la Commission de vérification électorale, construisent les premières alarmes autour de votre mission. La nation est en droit d’être inquiète. La relation entre élection et démocratie n’est pas encore une donnée importante en Haïti.
Élection et démocratie en Haïti
Après la chute des Duvalier en 1986, les Haïtiens, par le vote de la Constitution de 1987, ont fait choix de la démocratie comme système politique. Ce régime fait des élections le seul moyen pour renouveler le personnel politique. L’analyse à froid sur les 25 dernières années des compétitions électorales telles qu’elles sont organisées en Haïti renvoie à une lecture qui fait comprendre que nos mœurs politiques ne sont pas en rupture avec la dictature dans son essence. Dans l’intervalle de temps considéré, la corruption électorale est devenue mécanisme de reproduction des institutions. Elle se veut le détournement ou l’orientation du vote par tous les moyens extradémocratiques au profit du pouvoir en place. Cette pratique ne va pas de pair avec une institution électorale stable. Chaque période électorale apporte ses lois nouvelles, un personnel différent à tous les niveaux. Le contrôle électoral à tous les échelons, la politisation des processus traversent tous les pouvoirs haïtiens après 1986. La coloration des résultats selon le pouvoir organisateur, renseigne en tenant compte des années 1995, 1997, 2000, 2010, 2015.
En 1995, le pouvoir lavalas s’est donné 68 députés sur 83 et 17 sénateurs sur 18. En mai 2000, c’est le même scénario, il fait main basse sur 72 sièges à la Chambre des députés sur un total de 82. En 2010, l'INITE de Préval s'est construit une majorité de députés et de sénateurs au nom d'une alliance avec les partis satellites de lavalas. En 2015, PHTK allié à KID, BOUCLIER, VERITE, AAA disposent de près 50 élus en attendant la fin du processus. En ce qui concerne les Collectivités territoriales, ils ont développé la même gloutonnerie. Néanmoins en 2015, ce processus de reproduction fait face à une crise majeure : les élections sont bloquées en chemin. Les différentes composantes de la société réclament de la transparence, de la lumière.
Vers un éclairage autour des élections de 2015
Les raisons pour lesquelles il a fallu en quatre ans avoir cinq Conseils électoraux pour l’organisation des élections en Haïti ne sont pas étalées sur la place publique. Ce fait traduit un malaise entre se donner des outils humains d’un projet contre la démocratie, et un véritable Conseil électoral provisoire au service de la nation . Si la population s’est donnée, dans un premier temps, une tranquillité dans le choix des personnalités des institutions les plus représentatives de la société, elle s’est réveillée, en un second temps, dans une grande déception. Le 9 août et le 25 octobre dans leur couleur en disent long
Sur le neuf Aout 2015
Le décor suivant décrit avec sérieux le déroulement des activités électorales sur tout le pays. J’emprunte à un ami, tout en le remerciant, les remarques suivantes : «La violence s’est installée dans 40 pour cent des départements entraînant la destruction des centres et des bureaux de vote. Dans d’autres départements, ce sont des irrégularités qui ont été observées telles que bourrages des urnes, absence de feuilles d’émargement et de représentants des partis politiques inscrits officiellement, mauvaise orientation des électeurs. » La distribution partiale des mandats par le Conseil électoral annonçait un projet bien ourdi.
Sur le 25 octobre 2015
Dans sa partie visible, le 25 octobre ne prolonge pas le 9 août. La presse, une bonne partie de la communauté internationale ont dit dans un premier temps du triomphe de la démocratie. Aucune intimidation contre les électeurs, pas de tirs d’armes automatiques, pas de destruction de centres de vote, officiellement pas de bourrages d’urnes sont les mots du support de la chose.
Ce tableau agréable cache mal l’offensive antidémocratique des tenants du pouvoir et de ses alliés. Le soir, l’écho est fait d’un ensemble d’actes orchestrés par des mandataires et des observateurs électoraux spéciaux. Ils ont voté un nombre incalculable de fois, ils ont remplacé les bulletins de vote des électeurs par ceux qu’ils ont rempli bien maladroitement. Selon le CEP d’hier, il y a eu des bourrages d’urnes, de votes multiples de mandataires au nombre de 900 000.
Les élections des 9 août et du 25 octobre 2015 non seulement étaient un échec colossal mais une énorme honte pour toutes les élites haïtiennes. En trente ans on a pas réussi à placer le pays sur les rails du changement et de la démocratie vraie. Toutes les élections tenues accusent, comme par magie, toujours des résultats au bénéfice du pouvoir en charge.
La bataille pour la démocratie et l’intérêt national
Seuls les complices et les stupides font réjouissance de l’accouchement des élections des 9 août et du 25 octobre. Contre cette farce qui appelle le rejet sans nuance, des démocrates tant ici qu’ailleurs ont élevé la voix pour condamner le processus électoral détourné.
Le forum économique, les églises catholique et protestante, les principales organisations de la société civile se sont, tour à tour, prononcés contre la poursuite de cette course électorale.
La résistance de certains partis politiques, des organisations étudiantes et populaires contre le holdup électoral ont abouti d’abord à la formation d’une commission d’évaluation électorale le 22 décembre 2015 et ensuite au renvoi sine die du deuxième tour des élections.
L’œuvre que ladite commission a accomplie sur 17% des procès verbaux, soit 1 771, et remise au pouvoir d’alors le 3 janvier 2016 confirme, s’il en était besoin le caractère grotesque de la bêtise électorale de 2015:
- Absence de signatures d’électeurs pour plus de 57% des votes comptabilisés;
- Plus de 30% des votes comptabilisés ne sont pas liés à un numéro de carte d’identification;
- Plus de 46% des numéros qui figurent sur les listes d’émargement sont faux;
- Plus de 43% des procès-verbaux contiennent des ratures et des modifications de chiffres.
- Plus de 76% des irrégularités constatées dans les procès-verbaux contrôlés n’ont pas été consignées dans des procès-verbaux d’irrégularités
- Les votes effectués sur procès-verbaux, c'est-à-dire hors des listes d’émargement, s’élèvent à plus de 39%;
- 40% des procès-verbaux n’ont pas été complétés suivant les exigences légales et manquent un certain nombre d’informations exigées par le décret électoral;
- seulement 8% ne présente aucune irrégularité.
Le 22 janvier 2016, le CEP dans le communiqué numéro 113, dit : Face à la détérioration de l’environnement sécuritaire et aux menaces qui pèsent sur le processus électoral, le CEP a décidé de surseoir aux opérations électorales devant mener au 24 janvier 2016, jour prévu pour la tenue du scrutin.
Les forces du statu quo ont, en réaction, produit l’accord du 6 février 2016. À l’analyse, il se veut une simple démarche d’ajournement des ambitions de PHTK et de ses alliés.
La Commission indépendante d'évaluation et de vérification électorale pourra-t-elle, dans le cadre du résultat de son travail, concilier les groupes politiques portant des projets différents?
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Les assassins de la démocratie, de la paix, du développement, de l’avenir de la société, durant les trente dernières années, ont fait du dévoiement des élections un outil spécial à leur projet de conserver le pouvoir. Dans l’accomplissement du forfait toujours des complices de marque : les conseillers électoraux. Les récompenses en leur faveur, une fois la marchandise délivrée, disent qu’ils ont bien servi. Et les profiteurs de toujours , les groupes économiques, en tirent les plus gros avantages. La communauté internationale, qui fait en Haïti la promotion d’une forme de démocratie bien spécifique, trouve toujours son compte. Les agitations qui naissent de ces mascarades électorales en affaiblissant les institutions, renforcent sa présence dans le pays. En tout cas les pauvres sont devenus plus pauvres, la classe moyenne est en voie de laminage dans un pays de plus en plus invivable... Cite Soleil, Raboteau, La Fossette produisent des marginaux toujours au service des bénéficiaires du désordre permanent qui caractérise la société haïtienne. Les discours populaires trompeurs sont leur seule référence.
Les dirigeants ont politiquement œuvré contre les intérêts de la société. Le bilan, trente années après 1986, est lamentable. Le rappel à faire est dans le mot de François Mitterrand : " C’est la démocratie qui mène au développement, pas l’inverse. Elle porte en elle la circulation des idées. La liberté d’invention, la lutte contre la corruption qui sont les conditions mêmes du progrès pour le peuple".
"Si la démocratie est intimement liée à la paix, celle –ci est un préalable indispensable au développement. Sans stabilité, sans sécurité ou paix, les efforts en matière de démocratisation et de progrès apparaissent vains". La preuve est suffisamment faite à l’échelle nationale pour qu’elle devienne enfin préoccupation de tous et de chacun.
Les formes d’élection jusque-là faites sont génératrices de crises et de tensions avec toutes les conséquences que l’on a malheureusement expérimentées.. Dans une société où démocrates de verbe et dictateurs connus ne se différencient guère dans la gestion de la chose électorale, on doit se faire la question suivante : Peut- on avoir d’autres variétés d’élections dans une même conception du pouvoir politique ?
En tout cas, le terreau propice au nouveau départ haïtien au moins se construit autour des éléments suivants :
1- La signature d’un pacte républicain entre les forces vives du pays contre les élections frauduleuses, selon l'esprit de l'article 4 de la Constitution de 1987. L'égalité réelle, valeur fondatrice du socialisme mais trop longtemps bafouée, peut devenir par ce biais opérante et tendre vers l'équité.
2- L’utilisation du vote électronique pour diminuer la trop grande présence humaine dans les différents paliers du processus électoral.
3- Le rapatriement du processus électoral en faisant de lui une activité citoyenne
À vous aujourd’hui, membres d'une institution indépendante, il est fait injonction de concevoir la formule capable d’arrêter le massacre électoral. Accomplissez la déviation positive. Le pays attend des élections avec démocratie, condition de son renouveau . C'est le prix à payer pour mériter de la patrie.
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