Par Kendi Zidor
Les commentaires sur les réseaux sociaux et dans les salons suite aux dernières séances au palais législatif laissent comprendre à quel point les scolarisés haïtiens exigent une « bonne prononciation». Certains parlementaires sont déjà tristement célèbres tant leurs faux pas en ce sens provoquent des moqueries. Pourtant, il est plus payant de chercher à comprendre les modalités des fautes de prononciation que d’en rire.
Il est presque inévitable en Haïti de rater son discours si on commet des fautes de prononciation. Et on risque de le terminer sous des huées si on échoue à réaliser la prononciation normative attendue du français. Même les exposés les plus creux sont chaleureusement applaudis dès que l’orateur parvient à s’imposer grâce à une bonne diction.
Il y a pourtant une explication scientifique aux fautes de prononciation que commettent les créolophones dans la pratique du français. Deux prémisses sont importantes dans cette démarche. D’abord, le français a un statut de langue seconde en Haïti, ce qui revient à dire qu’elle n’est pas la langue maternelle des Haïtiens. Elle est plutôt utilisée comme langue d’enseignement permettant l’accession à un niveau social plus élevé (Cuq, 1991). Ensuite, le français et le créole, en dépit de leur parenté, ont des contrastes phonético-phonologiques notables.
D’un point de vue strictement linguistique, l’acquisition de la langue maternelle s’accompagne d’habitudes articulatoires qu’il n’est pas facile de changer. De plus, l’utilisation de toute langue seconde se caractérise par des interférences de la langue maternelle. Comme l’écrit Andrée Tabouret-Keller : « Apprendre une langue seconde c’est se conformer à de nouvelles règles phonologiques, syntaxiques, morphologiques […], le bilingue a toujours tendance à utiliser des unités, des règles appartenant à la langue maternelle, c’est-à-dire à produire des interférences » (1979 : 150). Ainsi, deux personnes pratiquant le français ne vont pas avoir les mêmes problèmes de prononciation si leur langue maternelle est différente.
De même que notre cerveau n’est pas entraîné à percevoir les subtilités acoustiques d’autres langues, ce que Nicolas Troubetskoy appelle « une fausse appréciation », notre appareil phonatoire ne réalise qu’approximativement les sons étrangers au système qui lui a donné sa posture, à savoir la langue maternelle. Les sons de la langue étrangère reçoivent une interprétation phonologiquement inexacte, puisqu'on les fait passer par le «crible phonologique» de sa propre langue" (Troubetskoy, 1969).
Les hispanophones se heurtent à des difficultés avec la plupart des voyelles françaises, par exemple le [y], et les voyelles nasales, comme dans la première syllabe des mots ultra et institution, et également des consonnes comme la fricative [v], le phonème [z] et la chuintante [ ] qui débutent respectivement les mots vote, zèbre et chocolat. Une simple observation des discours en français des ambassadeurs dominicain, mexicain ou cubain accrédités en Haïti peuvent aider à mieux étayer cet argumentaire.
Un Haïtien qui apprend l’anglais ne réalisera que de manière approximative certains phonèmes tout à fait étrangers à sa langue comme le [r] liquide alvéolaire, la consonne interdentale [?] à la fin des mots car et strength - respectivement. Il n’est donc pas un péché mortel que certains Haïtiens lâchent des « é » et des « i » à la place de « e » et « u », étant donné que les premiers phonèmes n’existent pas dans leur langue maternelle. Il n’y a aucune différence entre les cas observés en Haïti et ceux des autres locuteurs du reste du monde face à une langue étrangère ou seconde.
En effet, les erreurs concernent principalement les contrastes phonético-phonologiques entre le français et le créole. Ainsi, certains créolophones, dont ceux qui ont été scolarisés tardivement, éprouvent des difficultés à réaliser la plupart des voyelles antérieures arrondies du français , [y], [ø], [œ] et [œ?], la nasale palatale ([?]), le r postvocalique et certaines associations consonantiques.
Les fautes les plus fréquentes et dont on rit le plus sont celles qui concernent les voyelles antérieures arrondies. On risque de se faire clouer au pilori si on commet un lapsus du genre blé à la place de bleu. La nasale palatale trouvée, par exemple, à la fin du mot Espagne est souvent transformée en yod de manière à réaliser la prononciation créole : Espay. Et à côté des r postvocaliques qu’on n’arrive parfois pas à prononcer (il mache au lieu de il marche), il y a également les cas des suites de consonnes comme B+L ou S+T qui causent des difficultés, en ce sens que la dernière syllabe est souvent assourdie comme dans table ou liste.
L’imaginaire linguistique façonne les jugements
Une analyse purement linguistique ne permet pas de comprendre l’intransigeance des scolarisés quant à la réalisation de certains phonèmes. Il est plus facile de pardonner à un criminel qu’à celui qui vient à commettre des fautes de prononciation. En effet, il faut se référer à l’imaginaire linguistique de ces derniers pour savoir pourquoi ils ferment les yeux sur certaines erreurs et se moquent d’autres.
Les faux pas concernant éléments contrastifs entre le français et le créole sont considérés comme graves parce que les Haïtiens ont des représentations valorisantes du français et très méprisantes de leur langue maternelle. D’où les orateurs qui respectent la prononciation normative du français sont considérés comme brillants, peu importe le contenu de leurs discours.
Même dans la pratique du créole, les scolarisés éprouvent de la fierté à utiliser des formes imprégnées des marques du français qu’ils considèrent comme la langue des gens cultivés (Zidor, 2015). D’ailleurs, certaines expressions du créole haïtien servent expressément à commenter les prononciations correctes ou défectueuses du français. L’épithète méliorative de « zuzu » renvoie à une certaine élégance sur le plan rhétorique alors que « bouch sirèt » et « fransè sitwon » désignent la réalisation incorrecte des sons du français.
Il serait intéressant de comprendre pourquoi certains font systématiquement des erreurs de prononciation et d’autres pas. En attendant que ce nouveau sujet soit abordé, il est à souligner que les personnes qui ont été élevées dans un environnement bilingue (créole et français) commettent beaucoup moins de fautes de diction, étant donné que leur appareil phonatoire a été éduqué dans les deux systèmes. Cela peut être observé empiriquement. Toutefois, plein d’autres facteurs sont à considérer.
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