Dans le langage courant, et même juridique, avoir la citoyenneté haïtienne ou être de nationalité haïtienne revient au même. Bien qu’un débat sémantique pourrait établir certaines différences entre ces deux termes. Si l’état qui en résulte caractérise la condition d’une personne qui est membre d’une nation, il conviendrait de déterminer les particularités qui s’attachent à chacun de ces termes pour dégager leur impact dans la société. Selon une définition concise, la notion de nationalité renvoie spécifiquement à un principe qui lie un individu ou un groupe humain à une communauté politique établie sur un territoire défini. Ainsi le jus-sanguinis détermine le statut juridique et identitaire du citoyen haïtien. C’est dire que toute personne née de mère ou de père haïtien, en quelque point de la planète que ce soit, acquiert automatiquement la nationalité haïtienne. Cependant ce statut ne contraint nullement cette personne à un attachement ou à une relation particulière avec la République d’Haïti dont elle détient la nationalité. Seul un lien juridique détermine ce rapport. Il peut être étroit ou distendu comme peut l’être celui d’un fils vis à vis de son père. Pour que la nationalité soit harmonieuse et agissante, il faut qu’elle soit revendiquée, entretenue et se teinte d’un nationalisme avéré qui intègre pleinement l’individu à la communauté à laquelle il appartient. Sinon la nationalité demeure un lien fictif, un faux-semblant sans lien affectif avec la mère-patrie. Imaginez le cas d’un individu né à Tokyo d’une mère japonaise qui obtiendrait la nationalité haïtienne de son père haïtien et qui déciderait de vivre avec sa mère sans jamais manifester la moindre envie de connaître sa seconde patrie ni d’y établir aucun contact ! Qu’en serait-il de cette nationalité ? Tandis que la notion de citoyenneté est d’une toute autre nature. Elle tient compte des liens qui existent entre l’État protecteur et le citoyen. Cette notion est soumise à une conditionnalité qui soumet l’individu à des devoirs, des engagements et des responsabilités civiques envers cet État ou la communauté où il vit. C’est seulement en accomplissant ses obligations qu’il peut prétendre et s’honorer d’être citoyen. On peut donc déduire que la citoyenneté est un état d’esprit qui se manifeste par le respect des règles et des lois du pays. La citoyenneté transcende les frontières en rapprochant des hommes et femmes d’origine ou de culture différente. Ainsi, n’a-t-on pas déjà vu des étrangers établis en Haïti s’acquitter plus consciencieusement de leur devoir citoyen que ne le feraient des Haïtiens eux-mêmes? Ceux-là ne mériteraient-ils pas davantage la reconnaissance citoyenne que ces compatriotes qui demeurent indifférents au sort du pays? La citoyenneté contrairement à la nationalité ne s’octroie pas, elle se mérite. Elle s’enveloppe de vertus morales et civiques. Notre conviction nous incline à penser qu’une citoyenneté responsable est un meilleur atout pour le développement qu’une nationalité factice qui ne s’embarrasse d’aucun engagement envers la nation. Nous avons trop d’exemples d’opportunistes qui se réclament de la nationalité haïtienne sans que leur clameur ne se convertisse en actions. Le Parlement haïtien nous fournit la meilleure illustration de cette nature équivoque. La prestation démagogique et tumultueuse de ses membres lors de récentes réunions en Assemblée nationale nous en convainc. De plus, le fait que certains d’entre eux s’autorisaient le droit d’abandonner leur tâche de parlementaire pour s’adonner au spectacle de football de la « Gold Cup », du championnat européen des nations et se préparent déjà à gambader lors des festivités paroissiales de leur circonscription (en groupe rotatif imposant) nous montre clairement que nous sommes mal barrés et que la priorité de ces législateurs n’est nullement le pays. Quand on sait combien coûte à la nation ces parlementaires hédonistes, on a de quoi être éberlué. La Constitution haïtienne en ses articles 91 et 96, mentionne dans leur alinéa (1) : Pour être député ou sénateur de la République, il faut : être haïtien ou haïtienne d’origine et n’avoir jamais renoncé à sa nationalité. Cette condition première qui s’appuie sur la nationalité pour briguer un poste au Parlement n’est pas un gage de patriotisme. Cette condition ne devrait être la seule à prendre en compte dans cette démarche. Elle devrait s’accompagner d’une certification de citoyenneté ; savoir ce qu’a déjà produit le candidat en faveur du pays. Elle peut être même préjudiciable lorsqu’on sait que derrière ce statut peuvent se dissimuler d’autres nationalités. Ce dont l’État haïtien n’a pas toujours les moyens de vérifier. Qu’on se rappelle de la surprenante déclaration de l’ambassadeur américain Kenneth Merten , au Palais national, disant : « Le président Martelly est bien un citoyen haïtien ». Tout en se gardant de préciser qu’il n’avait pas la nationalité américaine. Il faut bien admettre que la réfutation de la nationalité américaine du président par le diplomate aurait été plus convaincante pour se montrer crédible et persuader les sceptiques. Cette allégation faite par certains membres de l’opposition n’a jamais pu être vérifiée depuis lors. Rien d’étonnant ! On savait déjà que l’état de double ou de multiples nationalités proscrit par la Constitution pour l’accession à certains postes électifs ou de l’administration publique n’avait jamais fait l’objet d’aucune vigilance stricte de la part des services préposés à cet effet. Cette disposition constitutionnelle n’est restée qu’un vœu pieux. De la désinvolture et du mépris des lois établies, le pays a beaucoup souffert. Ce qui nous conduit au triste constat de la dégradation de nos institutions. Ce qui nous vaut que le Palais législatif soit devenu le forum d’idées saugrenues et ne soit plus de ce fait l’enceinte des grands débats et des réflexions contradictoires dont la nation, autrefois, tirait le meilleur profit ! La politique dans son aspect le plus sordide et vulgaire s’y est installée dans la plénitude de la parole creuse qui ne conduit qu’à la médiocrité. De nos jours le discours offense la mémoire et l’éloquence des grands tribuns qui, jadis, enthousiasmaient l’assistance de leurs envolées oratoires. Les étudiants et les passionnés de la dialectique restaient accrochés à leurs lèvres. Comme quoi les réflexions soutenues par des écoles de pensée ont déserté à jamais cette auguste assemblée ! Les questions idéologiques, doctrinales et juridiques qui alimentaient les débats sont passées au second plan pour « la politique ». Ce domaine est devenu le leitmotiv et le prétexte de toutes interventions qui privilégient les intérêts particuliers du clan des législateurs affairistes, au détriment des vrais besoins de la population qui sont : la santé, l’éducation, le logement (environ 80% des Haïtiens vivent dans la pauvreté et la misère). Au mépris même de la dégradation de l’environnement et du manque d’infrastructures (seulement 30% de la population a droit au courant électrique). Pour cause, lors des séances on n’a cesse d’entendre : «… ceci est une question politique qui demande une réponse politique ». Ce comportement délétère est dû à l’immaturité, le manque de formation et probablement, pour une grande part, à la posture opportuniste de nos actuels mandataires. Ces « Honorables » ne lésinent en rien pour se créer une situation économique confortable durant leur passage au poste parlementaire. Le grand scandale de corruption provoqué par les pots - de - vin versés par certains candidats lors des dernières élections à des fonctionnaires du CEP annonçait déjà les couleurs. Ce tableau rocambolesque est complété par la valse incessante des hommes politiques, sans base idéologique véritable, qui convolent en justes noces d’un parti à l’autre, même avec ceux-là auxquels ils s’opposaient radicalement auparavant. Passant de la droite à la gauche ou réciproquement sans aucune gêne. Quelle sale engeance ! Henry de Montherlant disait : « La politique est l’art de se servir des gens.» Et Voltaire d’ajouter: « La politique a sa source dans la perversité plus que dans la grandeur de l’esprit humain.» En regard des démêlés sans grandeur qui s’exercent au Palais législatif ces derniers temps au prix de douloureuses privations pour la population, ces deux jugements paraissent justes. Toutefois, ce serait faire affront à l’esprit d’équité de nombreux parlementaires qui, dans le passé, ont fait briller de mille feux cette enceinte. Très peu de leurs pairs ont hérité de cette tradition. En dépit de ce constat affligeant, nous saluons le courage et le patriotisme de ceux-là qui tentent encore d’accomplir en toute probité la mission qui est dévolue à leur fonction. C’est à se demander: Qu’en serait-il de ce Parlement si la Constitution avait prévu la consultation référendaire pour s’enquérir de l’opinion de la population ? Lorsque la nation est à ce point meurtrie, la société, toutes classes confondues, doit se lever en bloc monolithique pour dire non à l’infamie. Le peuple n’a que trop souffert. Basta messieurs ! En conclusion de cette analyse, il faut bien convenir que la « nationalité » sans la « citoyenneté » n’est qu’un leurre qui embrume l’esprit.