En juin 2016, j’ai osé une parole au cœur de la crise que traverse l’université d’État d’Haïti (UEH). J’ai présenté ouvertement ma pensée de l’université en publiant : « L’idée d’université expliquée aux étudiants ». Risquer cette parole en Haïti n’a pas été facile puisqu’il consistait pour moi à renoncer à toute forme de fanatisme, de dogmatisme et de naïveté. L’universitaire doit savoir s’armer de courage en vue de sauver la dignité de penser. Il doit questionner constamment ses propres idées, ses vieilles idoles, ses croyances et ses fausses évidences. Il doit procéder à son autoanalyse. C’est dans cette logique que je partage ce point de vue avec les lecteurs et les lectrices du Nouvelliste. Un point de vue demeure un point de vue. Il n’est pas un dogme. Je souhaite vivement que ce texte soit débattu à l’intérieur de chaque faculté de l’Université d’État d’Haïti. Les théoriciens de la société médiévale distinguaient clairement le pouvoir religieux (sacerdotium) et le pouvoir politique (imperium), les deux poursuivants des buts distincts. L’université se constituait en dehors d’eux, comme un troisième pouvoir (studium) qui devait résister aux pressions et sollicitations des deux premiers. Sa tâche propre est la recherche et la diffusion de la connaissance dans tous les secteurs du savoir ; elle échappe donc aux dominations temporelles ainsi qu’aux prétentions des évêques. En tant que « studium », l’université représente la plus haute instance scientifique et culturelle d’une nation. Son rôle est de promouvoir les intérêts supérieurs de la connaissance, et de les protéger contre les pressions d’orthodoxie religieuse ou politique. Bien entendu, cette indépendance du « studium » à l’égard du pouvoir politique ou religieux implique le rejet de tout conformisme, y compris celui de l’anticonformisme. L’université est l’espace de la libre discussion par excellence. La seule norme qui doit prévaloir, c’est l’autodiscipline critique, la primauté du pluralisme idéologique, la capacité d’écouter autrui, la méthode de réflexion. Il ne s’agit pas de couvrir la voix de l’autre, de recourir à défaut d’argumentation aux « attaques ad hominem » (s’attaquer à la réputation d’une personne ou d’une institution qui soutient une opinion avec laquelle on est en désaccord, plutôt que de réfuter l’opinion elle-même) mais de lutter ensemble pour la conquête du vrai en dévoilant les évidences contraignantes. « La politique a sa place dans l’université, non pas en tant que combat, mais en tant qu’objet de recherche. Quand le combat politique a lieu à l’université, l’idée d’université subit des préjudices », écrit le philosophe allemand Karl JASPERS. L’université n’est pas essentiellement un espace de luttes politiques. Seule la recherche de la vérité a sa place à l’université. Nous devons admettre aussi que le champ universitaire est un champ de luttes. La vérité est un enjeu de luttes. Chaque universitaire a d’abord ses propres pairs comme concurrents ou vis-à-vis. Le dialogue ou l’accord rationnel doit l’emporter sur les intérêts et les pulsions dont les universitaires peuvent être porteurs. Toutefois, nous devons admettre qu’il existe souvent dans certaines universités des luttes politiques pour la gouvernance de l’université et pour la détermination du type de savoir à produire. À l’université, l’absolue liberté d’enseigner est requise. À cet endroit, l’État garantit à une corporation le droit d’essayer de rechercher la vérité et d’enseigner sans qu’il y ait trafic d’influence exercée par une volonté politique partisane ou une coercition idéologique. L’un des pères de l’université moderne, le penseur allemand Wilhelm Von HUMBOLDT, croit qu’il doit exister un lien entre l’État-nation et l’université. Il trace des limites claires au pouvoir de l’État. Pour lui, l’État a pour devoir de protéger la liberté de l’université. À l’université, nous pouvons étudier les questions politiques et économiques. Il faut néanmoins se garder d’une confusion. La raison d’être de l’université exclut la politique active de l’université elle-même. Chaque étudiant peut, s’il le veut, adhérer à un parti et y militer. Le monde politique est étudié à l’université dans sa réalité objective, comme tout autre objet possible. Les universités ne sont pas des groupements politiques et des associations religieuses ; les citoyens peuvent se rassembler en partis divers, mais ces options sont étrangères à la vocation universitaire et leurs activités ne peuvent s’assimiler à la tâche propre du haut enseignement. Le domaine propre de la connaissance doit demeurer à l’abri des luttes politiques. À l’université, on ne doit pas remplacer la liberté scientifique par la propagande prophétique. L’idée d’université s’oppose à cette vision avec la plus grande fermeté. En tant qu’individus, les professeurs et étudiants sont libres de militer dans les formations politiques et sociales de leur choix ; mais la communauté universitaire doit veiller à maintenir dans son sein la bonne entente dans le service du savoir. Leur appartenance à des partis politiques ne doit pas les conduire à oublier la complexité du monde . Ils doivent demeurer des veilleurs au sein de leur parti. Les étudiants et les professeurs doivent être des résistants lucides et éclairés face à la misère matérielle, psychologique et intellectuelle de leurs concitoyens. Ils ont le droit de développer leur capacité de dire « non ». Toutefois, ce « non » n’est pas celui de l’adolescent révolté ni encore de celui qui, par peur de la vie, est prêt à s’exposer à des situations dangereuses. Ce « non » doit être authentique. Etre résistants et lucides, c’est également apprendre à se méfier des politiciens démagogues qui savent exploiter d’une manière éhontée la souffrance, la déception et le désespoir de nos jeunes au service de leurs projets macabres. Les étudiants et les professeurs ne doivent jamais oublier que l’université est le lieu propre de la raison. Cette dernière est l’antidote des passions irrationnelles. Elle exclut, elle déshonore la violence et la terreur, la démagogie sous toutes ses formes, les idoles de la place publique et de la rue. L’université est la résidence de la raison. Étudiants et professeurs doivent avoir le courage de la défendre. Fini le temps de se parler par signes ! L’heure est venue d’engager de vrais débats au sein des différentes entités de l’Université d’État d’Haïti autour de son passé, son présent et son avenir. Ne désertons pas l’espace universitaire pour aller ailleurs.C’est le temps de renoncer à la lutte de nos différents égoïsmes en vue de construire un véritable projet collectif et les doyens de nos différentes facultés et écoles devront jouer un rôle fondamental. Notre bateau coule. Nous ne devons plus nous battre pour sauver nos propres intérêts et ceux de nos cercles d’amis. Gardons notre dignité de penser dans les lieux et avec les instruments du savoir dans le but de protéger notre université qui est un patrimoine national. Professeur Hérold TOUSSAINT, Ph.D. Tél : (509) 3 825 03 91 E-mail : herotous@yahoo.fr