Kern E. JEAN-FRANCOIS
« Après le pain, l’instruction est le plus grand besoin d’un peuple. »
Dans le but de pérenniser leur réussite économique, les pays industrialisés investissent dans l’homme par le biais d’un régime d’étude approprié soumis aux enfants de leurs ressortissants. Aussi, l’une des mesures adoptées par le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) en vue de l’amélioration du système éducatif haïtien tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif consiste à augmenter le nombre d’heures de cours annuellement, comme cela se pratique déjà dans les pays développés. Voilà pourquoi, depuis quelque temps, selon les instructions expresses du ministère, l’école haïtienne ouvre ses portes au premier lundi de septembre de chaque année. Conformément à cette disposition, nos rues, depuis quelques jours, sont pleines de jeunesse et d’animation. On dirait que le souffle de l’esprit se répand partout. Les rires joyeux et les causeries des enfants sur les voies publiques, dans leurs habits neufs, pliant sous un paquet de livres, nous annoncent que c’est la réouverture des classes. Après deux mois de repos, ce sont les durs labeurs qui recommencent. Et quand nous voyons passer ces écoliers, ignorant peut-être la douceur de ces beaux instants de la vie, nous aimons à évoquer, non sans nostalgie, ces agréables moments, où à l’école, en compagnie de nos camarades, ivres d’illusions et voguant sur une mer rêveuse, nous nous doutions à peine des amertumes de l’existence. Alors, certaine mélancolie nous gagne quand nous nous représentons cet âge, le plus beau de nos jours, tous fiers de notre science - et quelle science, Grand Dieu ! - naïveté enfantine -, nous nous rendions à l’école. Maintenant que ces choses se sont perdues pour nous dans les profondeurs du passé, toute vision qui nous les rappelle nous cause un plaisir exquis. Aussi, plus d’un lira, peut-être, avec quelque joie, ces lignes qui les feront penser à ce passé charmant.
L’école est un atelier, dit-on souvent, où l’on fait l’apprentissage de la vie. En effet, on y rencontre des caractères divers et, pour construire le réel, on confronte de nombreuses difficultés. Ici, c’est un enfant timide, mais merveilleusement doué, dont les efforts se trouvent paralysés dans son élan vers le beau ; là, c’est un étudiant d’une intelligence remarquable, mais turbulent, qui, partant, obtient des résultats moins fructueux. Ensuite, ce sont les rivalités de deux sujets appliqués pour conquérir la palme à la fin du mois et se signaler à l’admiration de ses camarades, à l’estime de ses professeurs. Puis, ce sont les inquiétudes, les angoisses de tous au lendemain des compositions. Eh bien ! Tout cela nous offre l’image de l’existence avec ses déchirures, ses inégalités et ses âpres luttes. Cette vie scolaire laisse une empreinte profonde sur notre âme. Lorsque, après quelques années, poussés par une bonne fortune, nous sommes lancés brillamment dans la vie, nous rencontrons, par hasard, un de nos compagnons de classe, moins favorisé, et à qui la vie n’a pas été clémente, même si en remuant la cendre de notre cœur nous retrouvons une petite égratignure que celui-là nous avait faite, nous sommes dans le ravissement, involontairement l’émotion nous gagne.
L’école est, si l’on peut dire, une terre où l’enfant va puiser les éléments nutritifs nécessaires à sa croissance et qui lui feront produire de beaux fruits. Avec quel regret, nous constatons que certains enfants d’aujourd’hui font déjà sur les bancs de l’école l’apprentissage d’une vie dissolue. Les garçons prennent la cigarette très tôt ; les filles à l’heure où leur cœur ne doit connaître d’autre rosée que la science, l’amour avec ses troubles, fait son apparition en leur sein. Aussi, quand arrive l’heure de la moisson, on est tout étonné de trouver un champ vide les résultats des examens d’août de cette année en sont une vivante illustration. Dans les rangs de la jeunesse des deux sexes, les notes obtenues, en majeure partie, n’ont pas été des plus brillantes. Ils ne se doutent pas, ces enfants, que la culture intellectuelle est la première source du bonheur des peuples, et la seule susceptible de faire découler un mieux-être d’une mauvaise situation.
Les vieux s’en vont et passent le flambeau à la jeunesse qui doit le tenir toujours vivant sur la route de la vie. Il n’y a pas de meilleur combustible pour l’entretenir toujours brillant que la science. C’est elle qui donne un certain éclat à la vulgaire humanité que nous coudoyons quotidiennement. Au surplus, elle engendre la discipline qui fait défaut dans notre ambiance. Or, sans elle, un peuple, un individu ne saurait réaliser rien de grand. À l’école, on vous fait sentir la beauté d’une existence ordonnée et l’on vous fait remarquer qu’en classe on édifie un piédestal sur lequel on place l’avenir de sa jeunesse. C’est là que nous allons puiser les principes nécessaires à la compréhension des phénomènes qui se produisent autour de nous. L’inconnu souvent nous oppresse, nous sommes pressés de connaître la raison des choses ; c’est le professeur qui doit nous apprendre comment on lit dans le grand livre de la vie. Il est donc comme le prêtre et exerce un apostolat sacré par ses directives, il garantit bien des existences de la faillite. Ce sont les instituteurs de toutes sortes qui préparent les nations aux grandes actions. Ils peuvent, par les réactions qu’ils opèrent sur l’âme des adolescents confiés à leurs soins, en faire des hommes qui seront la force de leur pays. Les Grecs l’avaient si bien compris qu’ils firent mourir tragiquement, sans raison plausible, le bon Socrate qui, par son enseignement à la jeunesse, menaçait de renverser le trône des faux dieux et de ruiner l’influence de leurs fidèles. La tâche du professeur, toujours grande, revêt, chez nous, un caractère d’une délicatesse extrême en ce moment où il est question de refouler l’esprit ancien haïtien, ennemi de toute discipline, de toute contrainte, en vue de la réussite d’un noble idéal.
Le professeur est comme un statuaire qui dégage le marbre des scories qui ternissent son brillant et de ses ciseaux en fait un joyau pour orner un boudoir charmant. Ainsi, il répand de la beauté autour de lui. Il est à la fois sculpteur et peintre, donnant une forme à l’esprit de l’enfant et de la couleur à sa pensée. L’enfant est entre les mains de l’instituteur comme un navire placé sur la mer orageuse de la vie : c’est lui qui doit imprimer sa direction. Il doit scruter les profondeurs de l’âme du petit être qui lui est confié pour la garantir contre les récifs.
L’école, à tous les degrés, par l’enseignement varié dont elle nous gratifie, nous permet, si l’on peut dire, de différencier notre « moi » et nous convie à vivre par la pensée dans les milieux divers. Personne n’ignore que nous portons au fond de nous le goût de la vérité et toute notre existence nous la poursuivons ardemment. Sa vue nous cause un plaisir aussi intense que le soleil qui réjouit la nature après quelques jours d’un temps pluvieux. Nos différents sociologues réclament toujours l’établissement de plus d’écoles possibles à travers la République. Ils voient tous dans la vulgarisation de l’instruction la meilleure manière de libérer le peuple de ses préjugés et de la superstition. L’école est donc un jardin peuplé d’ouvriers divers où l’on va apprendre à cueillir les fruits de l’arbre de la science.
Kern E. JEAN-FRANCOIS
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