Par: Robert Paret. Qui de nous saurait rester indifférent face à la situation catastrophique qui, de nos jours, affecte la société haïtienne, et ne serait tentéd’en rechercher les causes? Sur ce point, les avis sont multiples et partagés tant l’écheveau qui entremêle les ficelles déroute les observateurs les mieux avertis et les plus perspicaces par la complexité des données. D’aucuns pensent que nous souffrons d’un mal congénital dont les racines se trouvent plantées dans le terreau traumatisant de l’esclavage. Ceux-là attribuent nos malheurs à notre histoire tourmentée de peuple, écrite dans la douleur par des hommes et femmes venus d’horizons divers que rien ne prédisposait à l’œuvre gigantesque de fonder une nation après trois siècles d’une deshumanisante exploitation. Selon les analystes qui soutiennent cette thèse, nos disparités sociales remontent à la genèse même de la nation. Nos désaccords sont nés selon eux, de la mauvaise répartition des biens laissés par les colons après la révolution de 1803. Comme notait Alix Mathon, les circonstances de l’histoire ont fait d’Haïti,bien avant la lettre, le premier pays socialiste de la planète car l’ensemble des terres appartenait en toute équité à la masse des esclaves nouvellement libérés. Cependant cette réalité a été soufflée par une autre. En effet, l’accaparement des terres par les officiers et généraux, par les grands dignitaires de l’État et ceux qui se réclamaient héritiers légitimes des blancsa provoqué une cassure sociale dont le pays a eu du mal à se remettre depuis lors. C’est sûrement pour prévenir cette déchirure sociale que l’Empereur dans un accès de colère, s’exclama : « …et les pauvres nègres dont les pères sont restés en Afrique, n’auront-ils rien ? » Après plus de deux siècles d’indépendance la réalité perdure et compromet la cohabitation des Haïtiens sur un même sol. D’où le déséquilibre qui s’établit entre une classe de privilégiés qui, souvent, bénéficient des faveurs de l’État et une autre constituée de défavorisés qui n’ont en partage que quelques parcelles de terres dégradées et les affres de leur misère. Les conséquences d’une telle dissension sont visibles et néfastes. Pour cause, le pays ne cesse de succomber au fardeau des agissements d’une oligarchie conservatrice, soucieuse, trop souvent, de la seule préservation de ses privilèges et de son bien-être ; du handicap d’une classe moyenne démunie, désabusée et mal assurée dans son rôle de moteur de développement ; de l’affaiblissement d’une masse populaire appauvrie et acculée à des conditions d’existence précaires ; de la désarticulation d’une classe paysanne abandonnée à son sort. L’opinion d’autres observateurs converge vers les répercussions du remboursement de la forte somme de la dette de l’indépendance, affectant la fragile économie d’un État appauvri, sorti des affres d’une longue guerre d’indépendance. De plus, cet État fut mis en quarantaine, au congrès de Panama en 1826, par ses pairs qu’il avait aidé à acquérir la souveraineté. Sans omettre son isolement par les puissances esclavagistes de l’époque qui voyaient dans sa conquête de liberté un mauvais exemple pouvant inciter les autres pays, encore sous le joug de l’esclavage, à le suivre. Ces considérations totalement fondées identifient des facteurs qui, sans aucun doute, ont encore un impact sur l’état d’instabilité sociale et économique du pays. Mais une fois placées dans leur contexte, de telles analyses qui mettent en lumière des méfaits datant du premier vagissement de la nation et de la période précédant l’indépendance, doivent être actualisées. De plus, il convient d’identifier d’autres qui sont venus se greffer sur les premiers. Parmi eux, un fléau tout à fait préjudiciable qui a évolué avec le temps et gangrène le pays. Trois vocables pernicieux l’identifient: corruption, malversation, prévarication. De l’éventail de faits illicites concoctés sous le manteau de ce mal, au détriment des intérêts de l’État haïtien, nous avons tiré trois évènements répertoriés dans nos annales historiques et sociales : l’un d’entre eux pour avoir attisé la colère du peule ; les deux autres pour avoir été saisis par la Justice. Le premier a eu pour toile de fond le gouvernement de Michel Domingue (1874- 1876). Sous son régime,le vieux président ignare nomma son neveu Septimus Rameau vice-président de la république. A ce poste, celui-ci détenait les véritables rênes du pouvoir. Durant l’exercice de ce mandat il contacta un emprunt de douze millions de piastres qui fit scandale dans tout le pays. Ce qui provoqua la colère de la population. Une révolte s’en suivit. A la chute du régime les deux compères tentèrent de fuir le pays avec une caisse contenant, dit-on, la totalité de la somme empruntée. Surpris par une foule en délire ils furent rejoints et attaqués. Le président fut blessé et son neveu lynché. Cette épisode fut la première à avoir un tel dénouement bien que d’autres l’aient précédée. Le second donna lieu à un retentissant procès connu sous l’appellation : « Procès de la consolidation ». L’affaire mettait en cause de grands fonctionnaires Haïtiens en complicité avecdes Français et Allemands établis dans le pays.Tous impliqués dans des opérations frauduleuses au préjudice de l’État haïtien. Ce procès se déroula en 1904 sous le gouvernement du président Nord Alexis (1902 – 1908). Le verdict quoiqu’accablant pour plusieurs d’entre eux n’apporta rien de concret au pays sur le plande la morale politique et judiciaire puisque par la suite trois des accusés furent devenus présidents d’Haïti : Cincinatus Leconte (1911-1912), Tancrède Auguste (1912 – 1913), Vilbrun Guillaume Sam (1915). Le troisième cas de malversation donna lieu en 1975 à un autre procès d’envergure dénommé : « Procès des timbres », relatif à une émission frauduleuse de timbres-poste. Cette affaire a occasionné de passionnants débats juridiques mettant en interface de remarquables représentants de l’État haïtiens, au poste de commissaires du gouvernement et d’éminents juristes chargés de la défense des inculpés. Les joutes oratoires du « Procès des timbres » resteront gravées dans la mémoire des Haïtiens. Cette opération rocambolesque avait été chapeautée par quelques grands potentats du régime en place tapis dans l’ombre. Ce fameux procès, supposé exemplaire,s’est achevé contre toute attente en queue de poisson puisque les condamnations prononcées en la circonstance avaient été commuées quelques temps après par la grâce présidentielle. Au constat d’échecs récurrents où la nation « demande des comptes » sans jamais rien obtenir, il nous parait tout à fait indiqué de questionner cette justice qui, trop souvent, se dérobe à sa mission et qui, de ce fait, encourage la forfaiture. Depuis les deux procès évoqués, rien n’a été entrepris par les instances judicaires en vue de sévir contre les spoliateurs de l’État. D’où l’impunité qui sévit dans le domaine de la gouvernance et dans d’autres sphères. Ce qui banalise l’obligation de reddition de compte de la part de gestionnaires de deniers publics agissant en toute complicité avec des malfrats de tout acabit. Un nouveau grand procès historique déroulé en toute équité, sans motivation politique, ni esprit partisan, aurait la vertu d’initier la fin de cette pratique détestable qui ne fait pas honneur à la société et qui nous pénalise sur le plan international, comme le montre la mise en garde lancée par les institutions financières étrangères aux dirigeants gouvernementaux et aux banques nationales. Une décision exemplaire qui sanctionnerait les coupables de ces genres d’opérations en leur infligeant les peines prévues par la loi, serait, sans conteste, approuvée par la couche saine de la population qui n’a que trop souffert de telles désinvoltures. La question à se poser serait donc : Existe-t-il encore des hommes et des femmes de courage et de caractère, dans ce pays si éprouvé, pour accomplir une telle mission ? Heureuse initiative de l’actuel Sénat de la République que d’ouvrir une enquête sur un certain nombre de dossiers administratifs de l’État que l’on dit entachés d’irrégularités et de fraudes ! Dommage que cette enquête ne considère que la période ayant rapport avec les dépenses provenant des fonds de « Petro-caribe » ! Il y aurait tant à découvrir des époques précédentes. Le temps est à l’expectative. La montagne accouchera-t-elle à nouveau d’une souris ? L’idée qui laisse penser qu’un pays ne meurt jamais est un tropisme suicidaire. Combien de fois n’a-t- on pas vu des peuples, même au faîte de la gloire et du progrès, disparaître de la planète ou se retrouver dispersés à travers le monde ? Il ne serait pas exagéré d’avancer que les prémices de l’extinction de notre État sont déjà palpables puisqu’un nombre effarant de nos compatriotes fuient le pays sans espoir de retour. Que Dieu les préserve d’une errance aussi éprouvante que la pérégrination du peuple juif qui a duré plus de deux mille ans!