Islam Louis Etienne
Le charme et le style colonial qui constituaient deux des atouts majeurs et deux des plus beaux fleurons de la cité du Cap-Haïtien, ville autrefois hautement touristique, foncièrement hospitalière et potentiellement historique, ont disparu comme une trainée de poudre enfouie dans la nature. Le premier tracé en échiquier qui a fait son charme et sa beauté remonte au traité de Ryswick en 1697. Ce tracé a toujours été un sujet d’émerveillement pour ses visiteurs. Cette ville fut la plus prospère et la plus importante de la colonie de Saint-Domingue en dépit des incendies et séismes répétés et fréquents qui la frappèrent. Ses régions avoisinantes ont servi de cadres et de références à des événements majeurs de la guerre de l’indépendance. Cette ville est orpheline par négligence du pont Hyppolite depuis plusieurs années déjà .Le pont Hyppolite a été conçu depuis 1877 par le président haïtien d’origine capoise qui porta le même nom. Il a fait l’histoire et représentait un monument important et imposant dans le patrimoine culturel haïtien non sauvegardé. Il est tombé en désuétude par suite d’une absence totale d’entretien. Cette ville prestigieuse est déshonorée par l’arrivée massive et incontrôlée des « pêpês » de toute sorte qui détruisent tous les petits métiers, notre fierté, notre identité et la production nationale. Cette ville dont la cathédrale fut profanée, souillée et pillée; les armements des héros de Vertières furent sciés pour être vendus par des gens sans foi ni loi qui luttent pour leur survie, sans en être nullement inquiétés.
Cette ville fut victime d’une part de son extension anarchique et sauvage par ses habitants dont le tracé n ’a aucune ressemblance avec celui du traité de Ryswick en 1697 et d’autre part de l’irresponsabilité et de l’ignorance crasseuse de ses dirigeants. Ils ont pratiquement effacé et fait disparaîre comme une vapeur d’eau l’espace où a eu lieu la cérémonie du Bois Caïman, fait de haute portée historique, au profit de multiples constructions en béton. Ils ont essayé de nous arracher des pages mémorables d’histoires sans aucun égard ni respect pour le site qui aurait dû devenir définitivement un haut lieu de mémoire. Le président René Préval avait décrété toute la zone d’utilité publique mais aucun suivi n’a été réalisé. Cette ville est envahie par les produits dominicains même pour les besoins primaires. Leurs gros transporteurs absorbent et siphonnent notre quota d’essence jusqu'à la dernière goutte sans aucune restriction. Le commerce avec la République dominicaine est trop important et renferme de trop grands intérêts pour le laisser sans aucun contrôle rigoureux et strict. Cette ville est une enfant abandonnée livrée à elle-même.
Le Cap est devenu une ville martyrisée, suppliciée, inorganisée et meurtrie où chacun fait à sa guise sans se soucier du bien commun et sans tenir compte des intérêts de l’autre. Il s’apparente à une véritable jungle où l'on fait régner la loi du plus fort. Une ville qui fut dépouillée de son histoire et de ses monuments comme un général dépouillé de ses épaulettes. Nos enfants vont étudier des faits qui n’existent que dans notre mémoire parce que les traces ont disparu. Un peuple sans mémoire est un peuple sans histoire. L’histoire ne nous pardonnera jamais d’avoir géré cette ville historique en irresponsables et en désinvoltes ! Ce sont des états d’âme et des figures qu’on retrouve dans le cœur du Capois de l’ancienne génération. Certains ont quitté la ville. D’autres vivent en dehors du pays tout en conservant cette belle image de grandeur, de fierté et de dignité qui identifie le Capois authentique en dehors de son parler mais aussi qui le fait reconnaître comme un être cohérent qui est fidèlement et viscéralement attaché à l’ honneur et au prestige de sa zone de résidence.
Un fait tout aussi important à signaler et qui doit certainement retenir l’attention. Sans-Souci est une entreprise de transport public qui a sa base à Vertières, au Cap-Haïtien. C’est là qu’il dépose les passagers en provenance de la capitale. Pour entrer au centre-ville à partir de Vertières, un taxi réclame quatre fois le prix d’une course simple et régulière, soit 20 dollars. Rien ne vous protège contre personne dans un seul pays, pour un même État, dans la même République qu’on prétend être une et indivisible, fonctionnant avec les mêmes lois sous l’égide des mêmes autorités. L’Etat a pris des dispositions pour que l’essence soit transportée dans tous les recoins du pays afin que la gazoline puisse être vendue au même prix partout. Il détermine aussi le prix à payer pour couvrir toutes les distances sur toute l’étendue du territoire, voire dans une seconde ville. Une course double paraîit très raisonnable. Pourquoi cette course est-elle plus chère qu’à Port-au-Prince ? L’Etat, à tous les niveaux, n’a aucun contrôle dans aucun secteur d’activité ni l’autorité nécessaire pour faire respecter quoi que ce soit dans le département. Le constat est accablant. L’Etat est défaillant et fonctionne à plusieurs vitesses. La ville se désarticule et se désagrège petit à petit. Dire que cette distance Vertières-Cap-Haïtien était autrefois couverte à pied par les lycéens le 18 novembre au rythme de « Fière Haïti ». A la mort d’Ulrick Pierre-Louis, la population a couvert la distance Cap-jusqu’au cimetière de Morne-Rouge à pied au rythme de « cité du Cap-Haïtien. » Donc, ce n’est pas une distance extraordinaire ! Démocratie, que de crimes on commet en ton nom !
Le Capois d’aujourd’hui n’a plus ce sens de combattivité et de l’honneur, cette volonté ardente pour lutter contre l’inacceptable et l’ intolérable, ce désir fervent pour garder la ville dans un état de propreté constante et acceptable, cette noble perspective pour entretenir et améliorer l’évolution du tourisme dans la cité, qu’il soit local ou international, cette envie manifeste pour conserver et protéger les valeurs d’antan, pour assurer et garantir une libre circulation piétonne, cette présence d’esprit pour comprendre que l’extension anarchique des marchés diminue considérablement l’espace de libre circulation utilisé autrefois pour montrer et pour vanter la beauté de la ville. Cet esprit critique pour réaliser que ces deux paramètres (marché et fatras ) sont les dents et la langue d’une même bouche, des éléments complémentaires et que l’existence de l’un entraine nécessairement la présence de l’autre. Il n’y a pas de marché sans fatras. Si les marchés gagnent toute la ville, c’est aussi normal qu’il y ait des déchets partout.
Le Ccapois d’aujourd’hui se présente comme un résigné attaché à un poteau d’exécution. Un malade cloué sur le lit de mort, un sacrifié qu’on offre en holocauste, une victime à qui on a fait boire du fiel pour du miel, un opéré à qui on remplace les triples par de la paille. Un patient à qui on donne le choléra comme médicament et la fièvre Zica comme sérum. Il a sacrifié le tourisme pour le commerce de pacotille, les monuments et les lieux historiques pour le fatras et le style colonial est remplacé par du béton armé. Il est maintenant important pour lui de réaliser des constructions en hauteur. C’est le seul moyen de permettre à tout un chacun de trouver une place au soleil. La ville est pleine comme un œuf avec des cités construites en contrebas çàa et là. La décentralisation et la déconcentration ne sont plus que de vains mots. Ce sont des phénomènes actuels, permanents et présents qui nous guettent et qui méritent des solutions immédiates, irréversibles et définitives. A Fort Saint Michel, récemment on a dû déloger tous les riverains parce que tout simplement il n’y avait aucune planification pour autoriser ou pour empêcher les constructions de fortune.
Le cultivateur haïtien, découragé par l’envahissement du marché des produits de première nécessité en provenance de la République dominicaine, abandonne son champ et son patelin pour descendre dans les grandes villes à la recherche d’un mieux-être. L’un d’entre eux nous confia que c’est dans les grandes villes qu’il y a de l’oxygène. Si on reste à la campagne, on risque de mourir asphyxié. Il a vendu son lopin de terre pour acheter une moto. Il vit dans des conditions humiliantes mais il est dans une grande ville comme le Cap où il y a beaucoup d’activités. Son frère aîné en a vendu le sien pour aller au Brésil. Là, il a au moins une chance de changer sa vie. Sa mère travaille dans une factory à la capitale et sa petite sœur fait le commerce à Saint-Domingue. Une famille pratiquement disloquée et perdue. Les terres sont abandonnées et les campagnes vidées de leur contenu. Tout est à faire pour redonner confiance aux habitants, pour leur permettre de vivre du produit de leur travail, de rester attachés à leurs terres et de vivre décemment dans leur patelin. L’État doit protéger et encourager la production nationale en prenant tout un train de mesures, en mettant les moyens qu’il faut à la disposition des habitants, en créant les services de proximité et en veillant à l’ application stricte de ces mesures.
Le nouveau panorama de la ville du Cap-Haïtien
La ville du Cap-Haïtien commence maintenant à partir du Morne Rouge à quelques kilomètres de l’entrée de la ville en venant de Port-au-Prince. Comme d’habitude, les maisons sont construites sans aucun plan d’urbanisation sur les deux tenants de la grande route. Les rues, toujours étroites, représentent des sentiers battus sans les structures de base appropriées. Le système de sécurité envisagé autrefois à partir de la Barrière Bouteille ne répond plus à cet œdème de la ville. En dehors du complexe administratif, les différents services de base se trouvent au centre-ville. Aucune nouvelle route n’a été construite pour répondre à cette demande. La circulation paraît presque impossible aux heures de pointe. La moto reste et demeure le moyen de transport le plus accessible et le plus utilisé pour atteindre le centre-ville le plus rapidement possible. Tout le monde connaît les risques et les enjeux de cet engin non seulement au Cap mais aussi dans tout le pays. La moto transporte à la fois 1, 2, 3, 4, et même 5 passagers et parfois des enfants en bas âge sans aucune protection et dans l’indifférence totale des agents de la circulation. Les véhicules gémissent dans un blocus interminable et sans issue alors que les motos évoluent avec une facilité déroutante et avec beaucoup d’imprudence sur un tronçon de route réduit et encombré conduisant à la ville. L’inhabilité et l’imprudence de certains conducteurs causent aussi des dommages considérables à la population. La grande majorité des patients en orthopédie au Cap et à Port-au-Prince sont des victimes d’accidents de moto. La moto prend tellement d’ampleur dans la circulation qu’elle mérite définitivement une loi qui lui est propre pour gérer son fonctionnement et les préjudices causés à ses utilisateurs. La loi ne protège pas les utilisateurs en déterminant obligatoirement le nombre de passagers à transporter en même temps et n’engage pas non plus la responsabilité directe du conducteur en cas d’accident.
La moto ne respecte absolument aucune règle : pas de limite sur le nombre de bagages, de passagers et la vitesse. Elle rentre dans le sens unique comme les piétons, brûle les feux rouges sans aucune inquiétude. Elle dépasse à droite sans aucun problème, encore moins de poursuite. Les conducteurs ne portent pas de casque et les autres matériels de protection. Ils fument, utilisent leur téléphone pendant le transport. Ils ne détiennent aucune pièce d’identité ni pour eux-mêmes ni pour la moto. Au Cap-Haïtien, la grande majorité des motos en circulation n’ont pas de plaque d’immatriculation (certaines voitures aussi, notamment celles appartenant aux policiers.). Certaines d’entre elles circulent le soir sans lumière. Elle reste en dépit de tout le moyen de transport le plus rapide, le plus demandé, et le plus utilisé même sur les grandes distances. Elle cause aussi des dommages considérables et des préjudices moraux et matériels sans aucune forme de réparation.
La loi fait obligation aux chauffeurs de véhicules de placer les enfants en bas âge dans un fauteuil approprié sur le siège arrière de la voiture pour prévenir les problèmes d’accident. Les contrevenants sont punis sévèrement. Le service de la circulation a même enregistré un spot avec Monsieur Fils-Aimé à ce sujet pour sensibiliser les chauffeurs. Les chauffeurs de motos les placent en avant de l’engin sans aucune protection au vu et au su de tout le monde. La police suit les événements au même titre que les utilisateurs sans produire la moindre observation. Réellement, on n’y voit aucune cohérence ; c’est le monde à l’ envers ! Qui protège les enfants dans ce pays ? La moto, comme moyen de transport public, est aussi utilisée par les policiers en uniforme comme moyen de se déplacer sans aucune gêne ni retenue. Au Cap, il est dit aussi que les policiers sont les principaux propriétaires de cet engin de malheur. C’est pourquoi ils peuvent circuler sans aucun papier d’enregistrement ni de permis délivré par les autorités compétentes. Lorsque l’État donne le prix des courses par kilomètre de route dans le cadre d’ajustement du prix de l’essence, il lui faut aussi penser à le faire pour les motos.
Dans les pays organisés, le prestataire de service est quelqu’un qui est reconnu et habilité par les autorités établies à œuvrer dans le domaine en fournissant un service de qualité à la communauté et à en assumer aussi les dommages causés soit par négligence, soit par inexpérience. Les chauffeurs de moto n’ont subi aucune épreuve pour déterminer leur capacité de fonctionnement ni même leur habilité dans la gestion de l’engin et leur niveau d’honnêteté par rapport aux actes de tous les jours posés dans la communauté. L’Etat ne leur a accordé aucune certification. Ils n’ont subi aucun examen comme les chauffeurs de véhicules pour réaliser leur travail. L’État n’a toujours aucune inquiétude par rapport au nombre d’accidents et de blessés enregistrés chaque jour par les motos. La population n’a aucune assurance à aucun point de vue. Déjà, à Port-au-Prince, on avait refusé aux véhicules de transport public à quatre roues de laisser un département pour aller dans un autre pour des raisons de sécurité. Les motos circulent dans tout le pays au gré du vent sans aucune réticence ni limitation. De plus, la majorité des cas de braquage, de vol et d’assassinat enregistrés à la capitale ont été réalisés à moto. On reconnaît cependant qu’il y a de dignes et d’honnêtes citoyens et même certaines institutions de grande envergure qui utilisent la moto soit pour gagner leur vie honnêtement, ou pour assurer la distribution régulière de leurs courriers, soit pour leur usage personnel. Autrefois, les religieux circulaient beaucoup à moto, surtout à la campagne. C’est la responsabilité de l’État de séparer les bonnes graines des intrus.
(A suivre)
Islam Louis Etienne
Aout 2016
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