Jamais une campagne électorale depuis la chute des Duvalier n’a été aussi intense et imprévisible. S’il arrive souvent de rencontrer un candidat caracolant en toute quiétude en tête de lice comme J.B. Aristide en 1990 et 2001, et R. Préval en 1996, du moins deux concurrents R. Préval et L.F. Manigat en 2006 se détachant du lot à quelques jours des élections, aucun cas de figure n’a été aussi serré, à moins de trois semaines du vote. Même pas le trio M. Manigat, J. Célestin, M. Martelly de 2010.
Depuis la confirmation des candidatures à la présidence, la cartographie électorale s’est instamment dessinée autour de quatre noms. Un Jude Celestin endossé par les principaux artisans du G8, un Moïse Jean Charles renforcé par plusieurs personnalités de la société, un Jovenel Moïse choisi par la machinerie Têt Kale et une Maryse Narcisse portée par J.B. Aristide. Tout semble se jouer autour de ce quatuor.
A quelques jours du 9 octobre 2016, nul ne peut prétendre avec objectivité présenter le classement d’un éventuel deuxième tour. Second tour, car certainement il y en aura si aucun fait majeur ne vient chambarder le statu quo. La crise de confiance traversant les rares institutions de sondage nationales n’aide pas non plus à clairsemer l’échiquier électoral. Cependant, cette situation singulière à la jeune démocratie haïtienne expose au grand jour les faiblesses de nos partis politiques. Aucune des structures du quatuor, mis à part Fanmi Lavalas, ne compte plus de 6 ans d’existence dans l’univers politique haïtien, par contre nombreuses ont été celles de plus d’une dizaine d’années en lice dans les récentes joutes de 2015 et rien ne laisse présager un avenir différent pour ces trois partis -- LAPEH, Platfòm Pitit Desalin et PHTK.
Si le premier, LAPEH, construit à partir de Jude Celestin, démontre tout au long du processus électoral de divergences flagrantes entre ce dernier et les responsables du parti, d’autant que cette structure ne représente qu’un élément mineur dans sa campagne électorale, l’homme, par sa distance à sa propre création –La Ligue -- prouve clairement son désintérêt pour la création d’un véritable parti, pouvant exister en dehors des périodes électorales.
Plus loin, les pères et mères du PHTK en panne de candidat, à force de contempler le pouvoir, plutôt de savourer ses délices n’accordaient guère de temps à la construction de leur parti, ce qui conduira au choix d’un Jovenel Moïse, ami évidemment de M. Martelly, mais non responsable ou militant actif de cette structure. Malgré tout, le candidat en campagne n’est accompagné d’aucune figure de proue sur le terrain. Le parti n’en profite pas pour se construire un véritable réseau mais se contente d’emprunter une bannière au bananier.
Puis, Jean Charles Moïse qui, d’une part, trop préoccupé à combattre le régime Tèt Kale et d’autre part, dans l’attente de la bénédiction du doyen de Tabarre, n’a pas pu lancer à temps sa plateforme pour la construction d’un véritable outil politique national. Cependant, un matériau important facilite à l’ex-sénateur une assise populaire, son discours idéologique de gauche clair. En dépit de tout, le leader compte quotidiennement des supports. Toutefois, ces derniers ne deviennent pas membres de la plateforme. Ce qui provoquera à la longue un engloutissement des dirigeants de cette structure dans le jeu des alliances au détriment du renforcement de la plateforme. Certains leaders disparaissent, du moins s’effacent déjà.
Enfin, le cas Fanmi Lavalas. Bien que ce dernier échappe à la question de la longévité et de l’assise populaire, les évènements de 16 septembre 2016 aux Gonaïves et au Cap-Haïtien, viennent de révéler les faiblesses de cette structure en dehors de la zone métropolitaine de l’Ouest. La tournée du parti dont le leader a été à l’origine des Ti Komite Legliz et des cellules d’OP partout à travers le pays a été paradoxalement pilotée depuis Tabarre. La question à se poser est la suivante: Qu’en est-il des organisations, du moins des structures de base du parti sur lesquelles reposait la philosophie lavalasienne ? Un roi à Tabarre et des caciques dans certains départements, ainsi s’articule la campagne du parti aujourd’hui.
Désormais, à souligner également la chute (planifiée ou non) de J.B Aristide changera tout. L’ex-président par bonheur trouve un prétexte pour sortir de son carcan – La théorie de la victimisation. Se sentant menacé dans sa représentation, il usera à présent de tous les moyens pour faire passer sa protégée, Maryse Narcisse. Le discours tenu au département du Centre un jour après l’évènement du Cap Haïtien, illustre clairement cette assertion. Depuis son retour de l’exil, pour la première fois, l’ancien prêtre a été si acerbe et si remonté dans un discours public. À présent, il n’est plus question de l’élection de Maryse Narcisse, mais celle de racheter son honneur et de garder son symbolisme. Fanmi Lavalas sera certainement le grand bénéficiaire de ce fameux évènement du Cap qui captera pendant plusieurs jours les esprits et les espaces de débats.
Des hommes-partis ou des partis-hommes, l’arène politique haïtienne à travers ces élections périlleuses , prouve une fois de plus les failles de cette démocratie naissante. Au-delà des leaders, aucun parti ne subsiste, le projet de construire une démocratie autour de partis attendra encore longtemps. Deux catégories de structures politiques rencontrées dans le peloton de tête présentent les mêmes réalités. Celles qui se trouvaient au pouvoir PHTK et Fanmi Lavalas, d’un côté, puis LAPEH et Pitit Desalin, d’un autre, qui n’ont jamais été aux commandes. Toutes ne tiennent qu’à partir d’un leader, mais non d’un projet de société ou d’une vision idéologico-politique. L’actuel Parlement est un exemple flagrant, aucun lien n’existe entre les députés et sénateurs et leurs partis respectifs dans l’exercice de leur fonction.
Ainsi, l’effort de produire d’autres modes d’organisation n’est évidemment pas pour demain en constatant l’euphorie du peuple pour le modèle homme-parti et la facilité pour ces derniers de maintenir le pouvoir absolu et de procéder à la stratégie du royaume-caciquat .
Stanley E. AUGUSTIN
Sociologue – Juriste promoteur des droits humains
Jeune citoyen engagé
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