Fallait-il accepter l’aide des Dominicains suite à l’ouragan Matthew ?
Si cette aide venue de la République dominicanie fait polémique contrairement à celle des autres États de la communauté internationale, c’est qu’une longue histoire tumultueuse n’a cessé de marquer les relations entre Haïti et celle-là.
Souvenons-nous, il y a seulement 79 ans, soit en octobre 1937, nos grands-pères pour certains, nos pères pour d’autres, ont vécu le massacre de plusieurs dizaines de milliers de nos compatriotes en République dominicaine, par une population dominicaine en furie, encadrée et aidée par les responsables du pouvoir de Trujillo. Hommes, femmes, enfants, vieillards: nul ne fut épargné. La barbarie à l’état brut s’était déchaînée.
Souvenons-nous, c’était hier et malheureusement aujourd’hui encore, les organismes des droits humains internationaux dénoncent régulièrement l’enfer dans les « bateys » dominicains où ces hommes et femmes d’Haïti, partis à la recherche d’une vie meilleure sous d’autres cieux croyant aux promesses fallacieuses,et après se retrouvent piégés dans ces prisons à ciel ouvert dans des conditions proches de l’esclavage.
Souvenons-nous, il y a à peine 3 ans, la Cour constitutionnelle dominicaine rendait l’arrêt168/13 du 28 septembre 2013 faisant apatrides, au mépris de leur propre législation et des normes juridiques internationales, des centaines de milliers d’hommes et de femmes nés sur le territoire dominicain de parents haïtiens. Et ces hommes et femmes apatrides ont été brutalement déportés, pour beaucoup dans des conditions qui ressemblent étrangement aux rafles, sans pouvoir emporter les biens et avoirs qu’ils avaient péniblement acquis et, qui pis est, en dehors de tout regroupement familial.
On comprend donc que, dans cette atmosphère, l’aide dominicaine ait pu paraître une pillule difficile à avaler et que certains se soient souvenu du vieil adage « Timeo Danaos et dona ferentes ».
Cependant, faut-il pour autant, au nom de ce lourd fardeau historique, refuser catégoriquement toute aide de la République dominicaine ? Ne pourrait -on pas considérer qu’il s’agit d’un retour d’ascenseur en se souvenant qu’en 1930, le cyclone San Zeno dévastait Santo Domingo et qu’à ce moment Haïti, à la demande des autorités dominicaines, avait fait acte de solidarité active envers cette république sans croire nécessaire d’y envoyer ses soldats? Le refus de l’aide dominicaine par les dirigeants haïtiens aurait été une rupture dans la tradition amorcée depuis le XXe siècle: amitié, compréhension et même collusion, entretenue parfois par des arguments sonnants et trébuchants et des intérêts mutuels pour tenir le pouvoir entre les responsables haïtiens : Vincent, Lescot, les Duvalier et bon nombre de ceux de l’ère post-86 et leurs homologues dominicains Trujillo et successeurs.
Si l’impérialisme commence dans les assiettes, comme le disait Thomas Sankara, alors cette invasion dominicaine dénoncée aujourd’hui avait commencé depuis un certain temps ; elle ne fait que continuer après Matthew et c’est un pas supplémentaire que l’on a voulu franchir avec la présence de soldats dominicains sur le sol haïtien avec tout ce que cela implique en termes d’atteinte à la souveraineté nationale.
Cette vague d’indignation soulevée au sein du monde intellectuel haïtien prouve, quoique l’on dise, que le nationalisme haïtien n’est pas mort et enterré. Il n’est pas prêt à abdiquer face à la partie orientale fut-ce pour quatre-vingt (80) camions d’aide alimentaire. La dignité nationale vaut mieux que ce petit plat de lentilles et certains l’ont sans doute oublié.
À la population du grand Sud qui a « tout perdu, fors l’honneur », ne lui faisons pas l’injure d’être le bouclier émotionnel derrière lequel s’abritent les champions de la cause dominicaine : hors de la République dominicaine, point de salut pour des milliers d’hommes et de femmes. Dans cette épreuve qu’a été Matthew, la population fortement éprouvée du grand Sud peut compter d’abord sur la solidarité interhaïtienne (ceux d’Haïti et ceux de la diaspora) et aussi sur celle de la communauté internationale: la France, l’Union européenne, les États-Unis, Cuba, Venezuela et tant d’autres États encore. La République dominicaine n’a pas le monopole de la solidarité.
De ce fait, il est urgent que l’État d’Haïti se dote de moyens lui permettant de s’affranchir de cette dépendance douloureuse vis-à-vis de l’extérieur, tout en étant prêt à collaborer avec tous, y compris et surtout nos voisins dominicains. Certains hommes, lorsqu’ils parviennent au pouvoir, tel le maréchal Pétain, voient en les défaillances de l’État, auxquelles ils ont puissamment contribué et qu'ils ont savamment entretenues, prétexte aux capitulations honteuses; tandis que d’autres, comme l’amiral Killick, mettent au-dessus de tout la dignité nationale et, stoïques, opposent un « Non possumus » quand elle est menacée. Caveant consules ne quid detriment respublica capiat.
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