Par Cassandra Honorat
« Après ce que viens de faire dans le Sud, si les citoyens ne se soulèvent pas, c'est qu'ils ne sont pas des hommes. »
(Jean-Jacques Dessalines)
Une fois de trop, nous assistons au triste spectacle de nos frères et sœurs en haillons, abandonnés, délaissés, souillés, épuisés, et affamés, attendant la prochaine distribution de dons alimentaires ou priant le ciel pour que la manne en tombe; ceci est le témoignage de l’irresponsabilité et de l’incompétence des dirigeants haïtiens qui tardent encore, après 214 ans d’indépendance, à placer les intérêts de la société au-dessus des leurs. Alors que nous nous approchions de la fin de la saison cyclonique, un cyclone de catégorie 4 sema la panique. Entre les États-Unis d’Amérique, Les Bahamas, la Jamaïque et Cuba, des centaines de milliers d’individus ont été évacués vers des abris où ils étaient protégés des intempéries et des inondations. Car, la sauvegarde de la vie des citoyens est une des principales missions de l’État responsable. En Haïti, la vie humaine ne vaut rien. La population haïtienne toute entière était livrée à elle-même, sans options et sans leadership quand Matthew fit sa descente sur le Grand Sud d’Haïti le 4 octobre 2016 au petit matin.
Ce cyclone meurtrier laissa sur son passage des centaines de morts, des récoltes dévastées, du bétail décimé, des maisons balayées et des communautés entières plongées dans le plus grand désarroi. De Léogâne au Cayes, à Port-Salut ou à Camp-Perrin et dans le département de la Grande-Anse, la population compte les morts et attend inlassablement l’aide qui ne viendra ni à temps ni en quantité suffisante. Au lieu de coordonner les efforts pour secourir les endeuillés, l'administration de facto Privert/Jean-Charles négociait avec la République voisine, les mains tendues pour recevoir l’aumône. La nouvelle tomba comme une bombe. Un contingent militaire dominicain, ayant pour tâche la livraison de l’aide aux sinistrés du cyclone Matthew, débarqua en Haïti le 13 octobre 2016. La population alarmée questionne, à juste titre, cette présence militaire étrangère impressionnante. Jocelerme Privert se défend, admet publiquement l’impuissance de son gouvernement et banalise la présence des militaires Dominicains ; la société est révoltée et offusquée, l’ambassadeur dominicain en Haïti accuse le ministre haïtien des Affaires étrangères : « Menteur ! »
Quand un président de la République baisse la tête et donne à une armée étrangère libre accès au territoire, c’est un peuple entier qu’il met à genou. L'administration de facto Privert/Jean-Charles a agi avec légèreté pendant la négociation des termes et conditions de la livraison de l’aide et a fait montre d’irresponsabilité, d’incompétence et d’un manque de respect manifeste pour la République d’Haïti, son histoire et son peuple. Cependant, nous serions prêts à accepter que cette administration organise des élections dont le vainqueur sera le prochain président de la République. Plus ça change, plus c’est la même chose. Comment un pouvoir illégitime et illégal peut-il organiser des élections qui sont, dans un État où on aspire à la démocratie, le processus par lequel les citoyens confèrent la légitimité à ses dirigeants ?
Nous sommes à nouveau conviés à de profondes réflexions et, face à la situation désastreuse du Grand Sud en particulier et de la nation en général, nous sommes contraints de remettre en question l’existence même de l’État haïtien et devons tous, Haïtiennes et Haïtiens, faire notre mea culpa pour avoir consenti, par notre silence, depuis le 14 mai 2016, à avoir un gouvernement illégitime et illégal en charge de la res publica. Feu le président Leslie F. Manigat aimait répéter « Haïti est un pays qui est né nation », à ceci il faudrait ajouter que cette nation de premiers noirs libres de l’Amérique tarde à fonder l’État. Si le mot nation désigne un peuple désireux de vivre en communauté et ayant en commun l’histoire, l’ethnicité, la langue et/ou la religion, l’État, par contre, est définit différemment et de façon plus stricte et plus précise: « Du latin, status, forme de gouvernement ou régime, l’État aves une majuscule désigne la personne morale de droit public qui, sur le plan juridique, représente une collectivité, un peuple ou une nation, à l’intérieur ou à l’extérieur d’un territoire déterminé sur lequel elle exerce le pouvoir suprême, la souveraineté. L’État (concept occidental) est la forme la plus élaborée de la vie commune d’une société humaine. Il exerce son pouvoir par le biais du gouvernement….Par extension, l’État désigne l’ensemble des institutions et des services qui permettent de gouverner et d’administrer un pays ». (www.toupie.org).
L’État, ayant à sa tête un gouvernement, doit utiliser son monopole de la force et de la contrainte pour faire appliquer et respecter la loi. Il a aussi des devoirs et des responsabilités qui sont la défense et la protection du territoire et des citoyens et le respect des institutions seules garantes de sa pérennité. Un gouvernement, comme le nôtre, illégal et illégitime, ne peut s’imposer que par la force. Les dictatures du XXe siècle puisaient leur force de l’armée, de la pseudo-bourgeoisie et des puissances étrangères pour se maintenir au pouvoir. Dans ce nouveau millénaire, les gouvernements haïtiens s’accrochent au pouvoir en faisant alliances et mésalliances avec le Parlement, la Minustah, le core group, la pseudo-bourgeoisie et les organisations (dites populaires) ; lesquelles peuvent en un tour de main semer le trouble et la panique en menaçant la vie et les biens des citoyens.
Jocelerme Privert, dénué de toute légitimité et ayant accédé au pouvoir à la faveur d’une machination made in Martelly/Sénat, s'est enfoui dans l’illégalité depuis le 14 mai 2016, date à laquelle le nouveau président aurait dû prêter serment en vertu de l’accord du 6 février 2016.
La République agonise. Pays sous tutelle onusienne depuis 2004 avec une population toujours en péril et à la merci de la nature et des hommes, la société haïtienne est prise en otage entre la classe possédante prédatrice, qui supporte l’existence de l’État corrompu, et l’international occidental qui ne connaît que la logique de domination et d’exploitation dans ses rapports avec Haïti. Le président Michel Martelly, qui a gagné les élections de 2012, prônait alors le changement et dénonçait l’échec des élites ; pourtant, plaçant ses intérêts mesquins au-dessus de ceux de la collectivité, il n’a pas hésité une seconde à livrer le devenir de la nation haïtienne aux mains de ceux qui fermeraient les yeux sur ses nombreux écarts coupables et sur les nombreuses dérives de son administration.
Les institutions de l’État et les dirigeants haïtiens, de génération en génération ayant failli à leur mission, ont toujours été incapables de faire face aux exigences du quotidien ou aux urgences et impondérables qui sont inhérents à notre condition humaine. Aujourd’hui, nous dépendons de l’étranger pour satisfaire les besoins immédiats de la population sinistrée du Sud ; le système colonial persiste. Revenons à la question de l’assistance dominicaine.
Précisons, car nous sommes au pays de l’absurde, que la République d’Haïti n’est pas en guerre. Comment donc expliquer ce convoi de militaires dominicains pour livrer l’aide ? À ceux qui s’indignent de notre indignation, nous rappelons simplement que nous avons toujours entretenu avec la République voisine des rapports conflictuels. En 2010, 2 jours après le séisme, le président dominicain dépêcha en Haïti un groupe de secouristes civils pour assister, soulager et penser les victimes. Il y avait de l’espoir pour de nouveaux rapports, basés sur le respect mutuel et la défense d’intérêts communs. Hélas ! La détente serai de courte durée. À la suite de l’adoption de la loi sur la naturalisation 169-14, plus de 200 000 immigrants haïtiens et leurs descendants étaient menacés de perdre la nationalité dominicaine. De 2013 à nos jours, en dépit d’un moratoire jusqu’à juin 2015 permettant aux présumés illégaux de régulariser leur statut, plus de 14 000 Haïtiens et personnes « d’apparence haïtienne » ont été déportés (Alarcon). Des Haïtiens ont été lynchés pendant les opérations de déportation et, aujourd’hui, les rapports entre les deux pays sont loin d’être amicaux. Cette lourde présence militaire était inutile.
Le président de facto Jocelerme Privert n’a pas la légitimité ou l’autorité pour organiser les prochaines joutes électorales. Il a raté l’occasion d’être exceptionnel et de rentrer dans l’histoire par la grande porte. De plus, comment réaliser des élections dans le Grand Sud dévasté par le cyclone qui a causé des centaines de milliers de sans-abri et une recrudescence du choléra et du zika ? Privert devra tirer sa révérence pour l’avènement au pouvoir d’une équipe dont la mission première sera de gérer les urgences et la deuxième sera de jeter les bases pour l’instauration d’un climat propice à l’organisation de futures élections en donnant le coup d’envoi pour une réforme institutionnelle réelle, seul précurseur de l’État de droit.
La Cour de cassation, dans sa lettre en date du 18 octobre 2016, nous a offert une solution de sortie de crise en invoquant l’article 149 de la Constitution de mars 1987. Il nous sera impossible d’appliquer cet article strictement. La Haute Cour devra peut-être se baser sur l’esprit de la Constitution plutôt que sur la lettre qui donne entre 45 et 90 jours pour l’organisation des élections, tâche impossible. Nous laissons le soin aux éminents juristes haïtiens de débattre cette question. Cette nouvelle équipe aura du pain sur la planche. Elle devra, entre autres :
Déclarer l’état d’urgence dans le Sud, modifier le mandat de la Minustah et exiger plutôt une équipe civile composée d’ingénieurs, de médecins et de spécialistes en questions électorales, etc. ; reporter les élections, procéder à l’élaboration d’une vaste campagne d’éducation et d’information sur le système démocratique et ses exigences ; former le Conseil électoral (permanent), annuler les amendements constitutionnels frauduleux de mai 2012 ;gérer la question d’insécurité et restructurer l’Armée dont l’existence est consacrée par l’article 264 de la Constitution et le fonctionnement défini dans ses articles 264.1 à 268.
Au lendemain du départ de feu le président Jean-Claude Duvalier en 1986, la société haïtienne a raté le moment historique pour remettre le pays sur les rails du Droit et de la légitimité : «…est légal ce qui est autorisé par le droit positif existant, ce qui est conforme au texte de la loi; est légitime ce qui est et doit être reconnu comme juste par tous dans une formation socio-politique déterminée » (Reboul). Au lieu de sauvegarder, moderniser et consolider les institutions qui fonctionnaient, des aspirants leaders revanchards et sans vision, à la recherche d’une petite place au soleil, ont entamé une campagne de dénigrement systématique et une chasse aux sorcières sans merci. L’anarchie a remplacé l’autoritarisme et les abus du régime déchu ont été troqués pour le « supplice du collier ». C’est un pays à la dérive depuis 30 ans. Les élections se succèdent, une plus frauduleuse que l’autre. De 1986 à nos jours, il n’y eut qu’un seul transfert pacifique du pouvoir, en 2012. Nous sommes aujourd’hui plus loin d’implémenter un système démocratique que nous ne l’étions en 1987.
Les forces vives de la nation et les éléments sains de toutes les strates socioéconomiques doivent unir leur voix et leurs efforts pour le vrai démarrage. La paix, la sécurité, le respect des droits de la personne sont des conditions essentielles au fondement de l’État de droit. Parce que nous acceptons sans questionner les diktats de l’international et l’inertie de la classe possédante, nous adoptons presqu’invariablement les solutions à la hâte. Il faut arrêter l’hémorragie et mettre les « yes-men » hors d’état de nuire. Il convient de redéfinir nos politiques tant domestiques qu’internationales. Les bases sur lesquelles nous allons bâtir nos institutions doivent être solides. Les gouvernements n’ont pas seulement le pouvoir ; ils ont le pouvoir de servir les intérêts de la nation, la responsabilité d’œuvrer à la grandeur de la patrie en garantissant les libertés et en appliquant la loi, et le devoir de protéger le territoire, la vie et les biens. En revanche, le citoyen a des droits mais aussi des responsabilités envers l’État et envers la nation ; c’est notre devoir d’accepter l’autorité de l’État et non son autoritarisme, de respecter les lois, de questionner les dirigeants et de les sanctionner aux urnes. Qui ne dit rien consent. Il est grand temps que nos élites jouent leur part pour que finalement naisse l’État de droit : « On peut dire que, à chaque époque, toute la sainteté, tout le dévouement, toute la science, tout l’art, toute la force militaire a tenu, originairement, à quelques individualités qui ont d’abord entraîné dans leur orbe quelques satellites, puis toute la masse » (Rouzic). Mesdames et Messieurs, faites vos jeux.
Le peuple haïtien doit sortir de sa torpeur et de son silence pour dire, «merci mais non merci» à ceux et celles qui ont été au timon des affaires et ont utilisé leur pouvoir pour engloutir les fonds de l’État et remplir leurs poches du bien mal acquis. Il faut mettre les « points sur les I » et rappeler à Michèle Bennett qu’elle n’a pas la crédibilité, la probité ou l’autorité de parler pour et au nom du peuple haïtien. Quel toupet ! Merci ! Mais, non merci. Première Dame de la République de 1980 à 1986, elle était en première loge dans un système de corruption et de violation des droits humains où une petite minorité d’antinationaux s’enrichirent au détriment de la population. Si Mme Bennett est la « grande patriote » qu’elle prétend être ces jours-ci, elle devrait (avec beaucoup d’autres) remplir son devoir citoyen et se mettre à la disposition de la justice haïtienne pour répondre des $94 millions qu’elle est présumée avoir détournés des caisses de l’État haïtien(http://aishamusic.blogspot.com/2011/02/jean-claude-duvaliers-ex-wife-stole-94.html).Nous comprenons que la générosité de la république voisine est aussi l’expression de son anxiété, vis-à-vis de la recrudescence du choléra et du zika, et de son droit (légitime) de protéger sa frontière contre un éventuel exode de la population sinistrée, vers la République dominicaine, à la recherche du primum vivere. Toutefois, la société haïtienne, à l’unisson, doit dire à la République dominicaine, «Merci !Mais, non merci» pour l’aide qui vient avec les bottes militaires. Enfin et surtout, disons tous «Merci ! Mais, non merci» au pouvoir de facto Privert/Jean-Charles pour que nous mettions fin au règne des pseudo-leaders et apprentis dictateurs dont le mantra est « ôte-toi de là que je m’y mette » et le seul programme de société est la dilapidation du trésor public.
Nous laissons le dernier mot à Henry Louis Mencken : « "L'ennemi numéro 1 de tout État est l'homme qui est capable de penser par lui-même sans considération pour les superstitions et les sophismes de la pensée unique. Presque inévitablement il parviendra alors à la conclusion que l'État sous lequel il vit est malhonnête, insensé et insupportable, ainsi si cet homme est idéaliste il voudra le changer. S'il ne l'est pas, il témoignera suffisamment de sa découverte pour générer la révolte des idéalistes contre l'État. »
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