Peu documentée chez les médecins, l’usure ou fatigue de compassion est une forme d’épuisement émotionnel qui touche souvent les professionnels de la santé du fait de leur contact prolongé avec des gens malades ou blessés. À force d’être exposés à la souffrance, ils peuvent finir par ne plus y être sensibles. Bien qu’on ne puisse qualifier de malades tous les médecins et infirmiers inconsciencieux , il n’est pas rare de constater des attitudes apparentées à un manque de sensibilité et d’égard dans des établissements hospitaliers, publics ou privés. Ainsi, un patient a payé de sa vie une négligence technique liée à l’énergie qui devait lui assurer une dialyse. Dans un certain centre hospitalier, l’accès aux premiers soins n’est accordé qu’une fois l’argent exigé versé et le formulaire requis rempli, et ce, quel que soit l’état du malade. Le temps pour ces formalités pré-soins d’être réglées, un homme pris de crise d’asthme et privé de son inhalateur a rendu le dernier souffle sans avoir pu bénéficier d’une once d’assistance. Une femme qui a emmené d’urgence son bébé de 4 mois à une pédiatrie privée s’est offusquée de la passivité du pédiatre qui était occupé à… bavarder au téléphone! ‘’Il a fait peu de cas de mon bébé affaibli par la diarrhée, des vomissements et s’évanouissant de temps à autre, ’’témoigne-t-elle. “L’infirmière s’était rendue plusieurs fois à son bureau pour l’informer de l’urgence du cas mais à chaque fois il s’est contenté de lui répéter l’instruction de déshabiller l’enfant et de le mettre sous un ventilateur, ce qui n’a rien arrangé. Après environ 45 minutes, j’ai dû me rendre moi-même à son bureau lui crier que mon bébé se meurt.’ Alors seulement, ce pédiatre a déposé son téléphone pour faire son travail. ‘’Je suis certaine que, sans mon intervention, mon bébé aurait perdu la vie!’’ renchérit-elle. Une infirmière travaillant dans un hôpital public de la capitale parle d’arrogance délibérée de la part de certains membres du personnel soignant vis-à-vis de patients. L’empathie est pourtant fortement recommandée en milieu médical. Et si l'on en croit le serment d’Hyppocrate, considéré comme ‘’le fondement des relations patient-médecin dans le monde civilisé’’ de par ses concepts éthiques, le médecin s’engage à faire preuve de dévouement et de respect à l’égard du malade. Les légèretés dans l’assistance médicale, pouvant être le fait de pure irresponsabilité, l’usure de compassion sera mise en cause lorsque font surface d’autres de ses symptômes tels que des troubles du sommeil, de fréquents maux de tête, de l’hypertension, de la dépression, une diminution du sens de l’accomplissement personnel… le médecin ou l’infirmier peut même devenir cynique , et pour faire face au stress aura tendance à abuser d’alcool, de médicaments ou de drogues. En compensation de son efficacité en baisse, il se soumettra à un travail excessif. S’y ajoute une irritabilité croissante qui influe de manière négative sur la qualité de communication d’avec collègues et patients. Les exigences du milieu et les conditions de travail constituent des facteurs de risques: charges de travail accrues, répétition de cas graves et tragiques qui insensibilisent, paperasserie énorme à gérer… le personnel soignant évolue souvent dans un contexte de forte pression et est en constante demande. Le sentiment d’échec ainsi que les conflits au sein de l’institution prédisposent aussi à l’usure de compassion. Ce mal propre aux professionnels de la santé, étant né d’une confrontation fréquente à la douleur d’autrui, l’antidote, selon les experts, est de prendre le temps de se ressourcer hors de tout ce qui rime avec maladie et hôpital. Des activités plaisantes, du temps consacré à la famille et aux amis aideront à recharger ses batteries émotionnelles et à faire l’équilibre entre vie personnelle, sociale et professionnelle. Quand les signes avant-coureurs font surface, il est recommandé aux soignants de diminuer leur exposition à la souffrance des malades. L’usure de compassion est peu connue et donc non prise en charge de manière spécifique en Haïti. Des médecins de profession ainsi que des infirmières professionnelles et stagiaires disent ne pas avoir eu vent de ce terme au cours de leur formation et donc ne savent rien de ses effets ni de la manière de l’aborder. Cette atteinte émotionnelle fait pourtant du mal à tous: travailleurs de la santé d’abord, patients ensuite, famille et amis de ces derniers enfin. C’est sans conteste un mal qui se cache dans l’ombre afin de mieux faire ses ravages.