Dans tout système démocratique, une période de campagne est un carrefour obligé pour les citoyens de connaître les candidats à travers ce qu’ils proposent comme programme pour satisfaire les besoins de la population. Cet exercice de partage et de vulgarisation de perspectives se fait dans des face-à-face à travers les médias, des rassemblements populaires, des meetings, et toute autre stratégie envisageable en matière de communications de masse. C’est en ce sens qu’on dit pour qu’une démocratie existe et fonctionne durablement pour le bien-être du plus grand nombre, le principe du débat doit toujours être clairement posé et respecté. Le débat en démocratie est un passage obligé puisque son avenir en dépend et notre avenir en tant que citoyen dépend lui-même du renforcement et du bon fonctionnement de la démocratie. Tout compte fait, la promotion de la démocratie passe inévitablement par la pratique de débats desquels résulte le choix des dirigeants. Des débats éclairés respectant les normes d’éthique faciliteront les électeurs dans leur choix. L’inverse est aussi vrai. L’absence de débats et de réflexion autour de l’importance de cet exercice pour la vitalité de la démocratie risque d’être préjudiciable. Ce qui revient à dire que pour le bien de la cité, toutes les entités et structures de la société ne devraient négliger leur rôle d’influence et d’accompagnement auprès des citoyennes et citoyens qui en ont grandement besoin et dont l’acte de voter ne peut être que crucial pour la vie de la démocratie et le relèvement de la nation haïtienne qui a déjà assez connu de crises depuis la fin de la dictature. C’est pour cela qu’un appel pressant pour la participation de tous, particulièrement des gens d’églises, qui se sont fait à travers le temps des idées erronées concernant les élections, est lancé pour qu’ensemble chacun joue sa partition dans la quête du bonheur individuel et collectif des générations présentes et futures. Il n’est pas possible en plein cœur de ce XXIe siècle que des gens, sur la base d’un enseignement leur faisant croire qu’ils sont des citoyens à part, négligent leur devoir civique au profit d’autres citoyens ne partageant pas, bien souvent, les mêmes valeurs qu’eux. Le hic dans tout ça, c’est qu’ils sont soumis aux mêmes obligations fiscales et autres que tout le monde. Mais, parce qu’ils prétendent ne pas vouloir se conformer au siècle présent, ils agissent d’une manière qui les déresponsabilise quant à leur engagement de citoyens conséquents appelés à chercher le bien de la ville où ils évoluent. Cette situation s’explique par le fait qu’en Haïti, le fort taux d’analphabétisme et les conditions d’extrême pauvreté du pays sont souvent exploités à tort ou à raison par des individus placés en position d’autorité ou de leadership sur d’autres personnes qui malheureusement se laissent souvent conduire comme des moutons de panurge. Ce qui fait que les citoyens ordinaires qui placent une confiance sans mesure en ces leaders, eux-mêmes pas trop conscients de leurs responsabilités citoyennes, adoptent des attitudes qui se révèleront tôt ou tard très compromettantes non seulement pour eux-mêmes et leur famille mais aussi pour la nation en général. Parce que les élections offrent souvent l’occasion de comprendre le niveau d’engagement citoyen des habitants de la cité ; parce qu’aussi les citoyens ont un rôle prépondérant à jouer dans la transformation de la communauté par le biais de choix intelligents et réfléchis, il devient donc impérieux pour chaque personne en âge de remplir son devoir civique de ne pas prendre cette décision à la légère et de chercher à s’informer pour mieux agir. C’est dans cette optique que cet article tient lieu d’adresse aux hommes et aux femmes d’églises qui ont la charge d’influencer une partie importante de l’électorat haïtien pas trop consciente jusqu’ici de la différence qu’elle peut faire avec son bulletin de vote. Pendant longtemps un type de discours délivré en chaire au niveau de beaucoup d’églises a déresponsabilisé plein de citoyens qui s’imaginent être déjà dans le ciel et que ce qui se fait dans la cité concerne les autres mais pas eux-mêmes directement. C’est très regrettable cette attitude au niveau d’un secteur estimé, selon les chiffres évoqués par le clergé de l’Église protestante, à plus de 50% de la population haïtienne. Qu’arriverait-il s’ils parvenaient à s’imaginer la force qu’ils représentent pour faire basculer les choses du bon côté où la transparence, l’éthique, l’honnêteté, la crédibilité, la reddition de compte, l’excellence, le respect d’autrui se mêleraient pour donner au concept de bonne gouvernance sa lettre de noblesse ? Le temps est venu pour nombre de leaders d’églises de comprendre qu’en tant que citoyen, le fidèle vit dans un monde réel, le temporel, avec des besoins divers à satisfaire. Et que sa démarche vers l’intemporel ne doit nullement lui interdir des actions concrètes à engager et à entreprendre pour rendre la vie meilleure pour tous. Sinon, il risque d’être considéré comme un étranger et un aliéné irresponsable non seulement par devant la société mais aussi aux yeux de Dieu qui appelle tous à prendre soin de sa création en cherchant le bien de la ville. Pendant longtemps déjà, des messages mal construits et mal orientés en chaire ont transformé des frères et sœurs dans la foi en insouciants et étrangers à la res publica. Ils s’imaginent que prier sans agir peut faire une différence dans le changement des conditions sociales et sécuritaires de leurs enfants, de leurs parents et de leurs proches. Alors qu’ils négligent de faire leur part, ils passent beaucoup de temps à prier ou à jeûner pour demander à Dieu des dirigeants conséquents, honnêtes et responsables capables d’agir pour le bien de tous. En agissant de la sorte, ils confèrent toutes les responsabilités à l’être suprême qui a créé chacun avec son libre arbitre, oubliant que choisir des dirigeants honnêtes, compétents et crédibles est une recommandation de la bible aux gens d’églises. À force de répétition à travers le temps d’un discours faisant croire aux fidèles que leur cité est dans le ciel, ils vivent avec la conviction que les élections ce sont l’affaire des autres et qu’ils ne sont que de véritables spectateurs passifs. Cela fait tellement longtemps que cela dure, il faut maintenant que cela cesse ! Il suffit seulement d’une période électorale pour comprendre jusqu’à quel niveau beaucoup des croyants des églises haïtiennes sont mal éduqués par leurs leaders quant à leur devoir de citoyen dans l’avancement de la cité. Ils ne cherchent pas à se renseigner sur les prétendants à la magistrature suprême de l’État. Ils ne connaissent pas les candidats de leurs départements, de leurs communes et de leurs sections communales. Cela arrive qu’ils n’ont pas de candidats pour quel que soit le poste à pourvoir, parce que leurs dirigeants leur rappellent que les élections c’est pour les « impurs ». « C’est Jésus mon candidat, c’est pour lui que je voterai. » Cette déclaration d’une fidèle d’église m’avait vraiment servi de motivation pour produire ce texte. Comme elle, beaucoup d’autres fidèles croient dur comme fer qu’ils n’ont à voir avec les élections. Ce qui est paradoxal, ils prient pourtant pour que les choses changent ou aillent mieux mais ils ne voient pas la nécessité de remplir leur devoir civique pour choisir eux-mêmes les candidats susceptibles de combler leurs attentes. À ces gens qui influencent les filles et fils du Bon Dieu dans le sens d’un véritable chaos social et religieux, sans même le savoir, je dirai que nulle part dans la bible il n’est fait mention de Jésus comme candidat à un quelconque poste électif. Le sauveur de l’humanité n’a besoin de votes des fidèles pour accéder à un quelconque poste au niveau social. Il leur faut l’usage de leur sens de discernement pour placer en autorité des gens dignes de gouverner. Alors, les chrétiens de toute tendance confondue devraient comprendre qu’ils ont un rôle capital à jouer sur la terre. En tant que sel et lumière, c’est à eux d’influencer les votes dans le sens des valeurs auxquelles ils adhèrent. Si aujourd’hui on reproche plein de choses aux politiques; si aujourd’hui Haïti, l’ancienne Perle des Antilles, est considéré comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère américain et figure parmi les plus corrompus du monde, les chrétiens notamment beaucoup de dirigeants d’églises qui ont péché au nom de la bible dans leurs prédications doivent faire leur mea culpa. Il n’y a aucun honneur ni privilège à tirer en clamant dans les grandes cérémonies et dans les médias que les chrétiens sont plus de 50% de la population. À quoi sert cet effectif si les gens d’églises continuent de jouer un rôle passif étayé par des enseignements erronés et sans fondement biblique réel ? À quoi sert cette quantité qui ne rime pas avec la qualité ? L’heure est vraiment venue de prêcher le message qui aide les fidèles, après s’être confiés en Jésus-Christ, à faire fructifier leurs dons et talents pour leur bien et celui de leurs communautés respectives. Cela ne se fera que par une bonne disposition à prêcher, à enseigner et éduquer pour changer. Comme le pasteur J. L. William l’avait dit à Karibe Convention Center lors d’une cérémonie de graduation en leadership de plus de cinq cents (500) leaders d’églises, Haïti a beaucoup de pasteurs, mais il lui faut aujourd’hui des leaders d’églises éclairés qui soient capables de jouer leur partition dans la transformation de leurs communautés. Cette transformation ne viendra jamais s’il n’y a pas un plan de prédication bien élaboré susceptible d’influencer dans le bon sens le peuple de Dieu. Pour cela, beaucoup de textes doivent être vus, pas avec des yeux qui réduisent Dieu et qui handicapent les auditeurs, mais avec un désir ardent de prêcher pour la libération réelle et effective des fidèles. Parmi les différents sujets prêchés à l’Église et qui ne sont pas sans conséquence sur la population en termes de désengagement citoyen, nous en retenons deux: 1- La séparation entre lumière et ténèbres; 2- Le chrétien en tant que sel et lumière; La séparation entre lumière et ténèbres, qu’est-ce que cela implique? La séparation biblique est généralement considérée dans deux domaines: personnel et ecclésiastique. La séparation personnelle implique un engagement personnel d’un individu à une norme divine de comportement. Daniel a pratiqué le séparatisme personnel quand il «résolut à ne pas se souiller par la nourriture royale» (Daniel 1:8). Contrairement à ce qui est dit dans beaucoup d’assemblées, la séparation biblique ne nécessite pas des chrétiens qu’ils n’aient aucun contact avec les infidèles. Comme Jésus, nous devons nous lier d’amitié avec le pécheur sans participer au péché (Luc 7:34). Paul exprime une vision équilibrée du séparatisme: «Je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas avoir des relations avec les impudiques, non pas d’une manière absolue avec les impudiques de ce monde, ou avec les cupides et les ravisseurs, ou avec les idolâtres; autrement, il vous faudrait sortir du monde» (1 Corinthiens 5:9-10). En d’autres termes, nous devons être la lumière du monde sans laisser le monde diminuer notre lumière. «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. Mais on la met sur le chandelier, et elle brille pour tout le monde dans la maison. De la même manière, que votre lumière brille devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est aux cieux » (Matthieu 5:14-16). On comprend donc qu’un message qui exige aux chrétiens de n’avoir de relation que la prédication de l’évangile avec les païens manque automatiquement d’efficacité et ne se révèle pas trop stratégique. D’ailleurs, comment pourrait-on espérer convaincre une personne rien que par la parole si on n’est pas en mesure de lui montrer dans le réel comment les enfants de Dieu font face à leurs problèmes de toutes sortes. Lorsque la bible dit qu’une lampe allumée ne se met pas sous le boisseau mais sur le chandelier, elle ne peut être plus claire que ça. Le chrétien en tant que lumière doit se trouver parmi les païens (ténèbres) pour pouvoir leur montrer la voie à suivre pour hériter le salut. Il ne devrait pas s’ériger en un simple porte-parole qui va de lieux en lieux pour annoncer l’évangile et puis se mettre à l’écart, prétextant être pur et les autres impurs. Il est clair qu’en matière de communication, on peut mieux convaincre par le non verbal que par la parole. Pour cela, les leaders des églises devraient se préoccuper de la bonne formation des fidèles afin qu’ils puissent être en mesure de jouer effectivement leur rôle de lumière auprès de celles et ceux qui ne connaissent pas Dieu. Cela reste une évidence que les gens sont généralement beaucoup plus influencés par ce qu’ils voient que par ce qu’on leur dit. Lorsqu’un prédicateur fait croire à un frère ou une sœur de peu de formation et nouvellement converti que c’est un péché de jouer au foot ou à n’importe quel autre jeu de société avec des païens, il ne fait que leur demander de cacher la lumière qui pourrait conduir salut ceux-là qui ne connaissent pas Dieu. Par ce discours, il portera le nouveau converti à afficher un comportement antisocial à l’endroit des personnes de sa communauté avec qui il entretenait, comme agent de développement, des actions sociales. «Je suis aujourd’hui lumière, et vous ténèbres. Par conséquent, je ne peux avoir de rapport avec vous», dira-t-il malheureusement aux païens. Mettons-nous d’accord que cette attitude ne fera que lui attirer des ennuis pour rien et rendre ses interlocuteurs et voisins réfractaires. Ce n’est pas ce que le Seigneur demande réellement. D’ailleurs, il dit assez clairement qu’il était venu pour les perdus. N’est-ce pas hypocrite de penser que ce n’est pas un problème qu’ils étudient à la même école et travaillent à une même institution pour subvenir à leurs besoins, alors qu’en fait il leur serait demandé de ne pas entretenir des rapports amicaux ou autres sous prétexte qu’ils sont lumière et les autres ténèbres. De tels discours subversifs devraient cesser dans nos assemblées. Etre la lumière du monde ne saurait jamais signifier qu’il faut quitter le monde, ne plus travailler, ne pas se former, ne pas participer aux élections dans son pays ou ne jamais chercher à réussir ! Grâce à la prédication axée sur ce que recommande vraiment la bible, le chrétien se rendra à l’évidence qu’il n’y a pas de bien meilleurs moyens de prêcher la parole qu’en se donnant en exemple dans son champ d’influence social. « Autrefois vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière! » Ephésiens 5 :8-14. Le chrétien en tant que sel et lumière Dans les civilisations lointaines, on attachait au sel une très grande valeur symbolique. En raison de son pouvoir reconnu de purification et de préservation, il était d’usage dans certaines cultures de saupoudrer de sel les contrats que l’on signait afin de signifier sa bonne foi. Pour les Grecs et les Turcs, inviter un étranger à manger du sel était considéré comme un témoignage d’amitié. Par ailleurs, il est clairement prouvé que le sel empêche la décomposition de la nourriture. C’est presque la même fonction pour le chrétien qui doit œuvrer pour empêcher la décomposition morale de la société. Le sel donne du goût à la nourriture. Le vrai chrétien agit de sorte que ce monde soit un lieu où il fait bon vivre, il donne du goût à la vie de ceux qui sont autour de lui. Comme Jésus l’a dit, nous sommes dans le monde mais nous ne sommes pas du monde. Nous pouvons vivre une vie exemplaire parmi les non-croyants qui va les amener à se poser et à nous poser des questions. Nous sommes appelés à aimer et faire de bonnes œuvres, des choses qui sont bien pour notre monde. Comme Jésus l’a dit, «qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux». Et ce Jésus, c’est celui que l’on appelait «ami des pécheurs». Qu’il soit effectivement le modèle de tous! Nous pouvons faire plus en aimant, en respectant et en encourageant qu’en haïssant, jugeant et critiquant. Il est facile de critiquer et vouloir s’imposer. Plus difficile d’effectuer un changement - mais le vrai sel retrousse ses manches et s’implique dans la viande. Au cours d’une émission Télévisée que je réalisais avec le pasteur Jean Valéry Vital-Herne de la campagne Défi Michée-Haïti, il m’avait permis de comprendre le vrai rôle du chrétien en tant sel. Selon lui, le sel n’a pas d’importance s’il reste en dehors de la viande. C’est en s’infiltrant dans la viande qu’il jouera son vrai rôle. À partir de cette émission, le déclic était fait dans mon esprit et la nécessité de prendre position contre le discours faisant croire que le chrétien doit vivre éloigné des païens m’en était imposée. Je crois que si nous ne faisons pas l’effort de sortir, nous sommes en danger de devenir le sel qui reste dans la salière. « Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ?» nous dit la bible. Comment être ami des pécheurs si nous ne connaissons pas des pécheurs? Cela ne veut pas dire être comme eux, mais vivre parmi eux pour leur insuffler l’espoir d’un lendemain meilleur. Jésus nous demande d’être le sel de la terre. En tant que tel, nous devons agir pour empêcher la décomposition morale dans le monde de sorte qu’il soit un lieu où il fait bon vivre. Comme le sel conserve la nourriture et lui donne du goût, le chrétien doit abandonner sa zone de confort pour laisser briller ses rayons sur celles et ceux que Jésus attend dans la bergerie. En d’autres termes, il doit agir pour donner du goût au monde. En résumé, ce n’est pas en agissant en spectateurs et en figurants que les choses vont changer dans le sens du bien de tous. Ce n’est pas en priant seulement et en se dédouanant de ses responsabilités citoyennes qu’on lèguera une nouvelle Haïti pour les générations futures. Nous sommes tous filles et fils de la patrie commune. Comme l’a dit le célèbre leader noir américain, Martin Luther-King, nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. Que l’on soit chrétiens ou non, nous devons mettre de côté nos clivages pour nous engager massivement sur la voie de la démocratie participative pour faire rayonner sur la face du monde l’image d’une Haïti fière d’avoir été la première république noire du monde.