Frantz Douyon Cher ami Les élections américaines récentes ont envoyé une onde de choc à travers le monde. L'Amérique élit un candidat hors norme, populiste, à l'insulte facile et, selon toute vraisemblance, pas du tout préparé pour le poste qu'il convoita. Il est vrai que la démocratie est basée sur la confrontation verbale et politique des adversaires, ce qui est préférable à la confrontation violente. On est quand même surpris et on retient son souffle en se demandant qu'est-ce qui est arrivé à la grande démocratie américaine ? Il nous revient en mémoire les phrases de Winston Churchill : « La démocratie est le pire des systèmes, à l'exclusion de tous les autres » ou encore « c'est le moins mauvais des systèmes politiques ». Depuis le XXe siècle, la démocratie s'impose comme la forme de gouvernement la plus appropriée et la plus en harmonie avec les aspirations de l'homme. À partir de ce siècle, tous les pays, même les plus dictatoriaux et les plus totalitaires, s'en réclament. La Corée du Nord par exemple est officiellement la République populaire démocratique de Corée. Je me souviens avoir entendu Duvalier proclamer dans un discours, pour justifier son comportement, que la « démocratie haïtienne est différente de la démocratie américaine ». L'orgueil patriotique haïtien ainsi interpellé et fouetté, la population avait acquiescé. Quelle fumisterie ! La démocratie professe, en tout temps et de façon prioritaire, le respect de la dignité de l'être humain en lui reconnaissant et en lui garantissant des droits inaliénables. Elle revendique une modalité de gouvernement ou le peuple ou un organisme élu par lui détient la souveraineté. Elle présente des institutions et des processus politiques avec trois caractéristiques principaux: la concurrence libre et pacifique pour la conquête du pouvoir, l'élection au suffrage universel pour désigner les représentants du peuple, le contrôle du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, entre autres, c'est ce qu'on appelle la séparation des pouvoirs. Ce principe signifie que les trois pouvoirs de l'État, l'exécutif, le législatif et le judiciaire, fonctionnent séparément et indépendamment, sans interférence avec les autres. Le respect de la séparation des pouvoirs est présenté comme un indice de la qualité d'un régime démocratique. Son objectif est de contrecarrer toute velléité d'une dérive autoritaire de la part du pouvoir exécutif. Paradoxalement, l'Angleterre monarchique a été le premier pays à avoir adopté une série de Chartes de liberté, dès 1215, avec La Magna Carta, qui sera suivi par le Bill of Rights qui affirme les droits fondamentaux des sujets anglais et la loi de l'Habeas corpus. Le sort de la monarchie anglaise était scellé. Un Premier ministre élu au suffrage universel dirige le gouvernement. On dit alors que l'État anglais est une monarchie constitutionnelle, pour signifier son caractère éminemment démocratique, un État de droit. Désormais,« le Roi/ la Reine n' administre plus, ne gouverne plus, il/elle règne », sans aucune influence directe dans les affaires de l'État anglais. Dans le pays de Montesquieu, le premier à proposer un mode de fonctionnement d'un gouvernement démocratique, on n'a jamais appliqué dans les faits la séparation des pouvoirs. Dans la Constitution de la V République, encore en vigueur, la justice est définie pas comme un pouvoir indépendant mais comme une « autorité judiciaire », administrée par le pouvoir exécutif. Il semble que cette situation soit un héritage de la révolution française et de la méfiance de la jeune république face aux magistrats soupçonnés d'être fidèles à l'Ancien Régime monarchique. C'est une de ces aberrations qui n'enlèvent rien au caractère démocratique de l'État français. Étonnement aussi, c'est seulement à partir de 1962 (après Paul Magloire ) que l' élection du président de la République et du Parlement se fait en France au suffrage universel. Les États Unis, inspirés par Montesquieu, ont donné naissance à la démocratie représentative avec séparation des pouvoirs, et élection périodique des gouvernants au suffrage universel. Le processus électoral américain est très long, avec une intention affichée d'être hyperdémocratique. Cependant, après le suffrage universel, c'est un Collège électoral d'un peu plus de cinq cents personnes, non élues, qui détient le rôle et le pouvoir d'élire le président de la République. C'est encore une aberration qui pourrait ressembler et s'assimiler à un reliquat de suffrage censitaire depuis longtemps historiquement dépassé. En effet, théoriquement, le Collège électoral pourrait ignorer le vote populaire dans la désignation du président élu, ce qui semble-t- il est arrivé à quelques rares occasions. Cette modalité aberrante de l'élection du président a été introduite dans le processus électoral comme un acte de méfiance envers le peuple, pour prévenir un dérapage. La démocratie américaine se porte bien, la population et les politiciens acceptent les règles du jeu et la transition démocratique se fait régulièrement, sans heurt. Les « primaires » sont devenues un mot français, il semble que ce modèle est imité en France par des partis politiques. Nul ne peux nier le caractère démocratique du Canada. Cependant, dans le régime parlementaire canadien, le pouvoir exécutif se confond avec le pouvoir législatif qui est exercé par un Premier ministre élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans. C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques des régimes dits parlementaires . Le parti politique élu démocratiquement, en détenant la majorité des voix, détient aussi le contrôle à la fois du pouvoir exécutif et du pourvoir législatif. Il pourrait ainsi gouverner sans opposition, sauf qu'il y a des lois, des règlements et des traditions démocratiques qui limitent son pouvoir. Quand on parle au Canada de modifier le processus électoral, il n'est pas question de changer le régime parlementaire actuel qui fonctionne bien avec une stabilité politique remarquable. Un autre principe cardinal de l'État démocratique, c'est la séparation « de l'Église et de l'État ». L'État démocratique est neutre, laïque, ses décisions ne sont pas influencées par des préceptes religieux. L'Église s'occupe du salut des âmes et le gouvernement s'occupe du bien-être de la population. En France, cette laïcité est poussée à un degré extrême au point d'empiéter sur les libertés individuelles. La laïcité de l'État est imposée aux individus qui ne doivent porter, dans la sphère publique, aucun signe extérieur de leur appartenance religieuse. Aux États Unis, l'État est aussi laïque, mais « in God we trust ». Un loustic a dit que tout est possible aux États Unis, sauf l'élection d'un athée. Tous les symboles religieux se côtoient dans les rues, sans que cela ne dérange. Ça fait partie des libertés individuelles de leur pacte démocratique. N'importe quel individu peut décider de fonder une nouvelle religion et jouir de la protection légale de l'État. On se souvient de Charles Manson et de sa secte qui jouissait ouvertement de son statut de religion jusqu'à la mort affreuse de Sharon Tate et d'autres adeptes de son groupe. En Angleterre et jusqu'à présent au Canada, la liberté religieuse fait partie des libertés individuelles inaliénables, avec en plus la tolérance permissive du multiculturalisme. Les signes extérieurs d'appartenance à une religion spécifique sont admis partout même au plus haut niveau de l'appareil gouvernemental. Malgré ces aberrations teintées de certaines idiosyncrasies nationales compréhensibles par la diversité culturelle et les vécus spécifiques des différents groupes humains. Un principe demeure cependant, certainement l'un des plus importants, qui est le fondement de toutes les démocraties occidentales, c'est le règne de la loi, l'existence effective d'un État de droit. Les gouvernements fonctionnent sur la base de règles préétablies, connues, acceptées, respectées et suivies. La population se met ainsi à l'abri de la possibilité d'un comportement arbitraire du pouvoir. Ce consensus garantit un fonctionnement harmonieux et assure la stabilité de l'État. Quelqu'un a dit que l'être humain a inventé la démocratie pour ne pas avoir à obéir à un autre être humain. Il préfère obéir aux lois qui sont objectives, universelles, stables, valables pour tous, sans distinction, ni particularisme. Les démocraties fonctionnent toutes avec leur dose d'incongruité. Les exemples de ce texte sont choisis pour leur pertinence. On oublie aussi que dans toutes les démocraties, le pouvoir exécutif s'est réservé le droit d' intervenir directement dans l'administration de la justice, par la possibilité de commuer des peines et même de pardonner, à sa discrétion, quelqu'un déjà condamné. En fait, il n'y a pas de bonne démocratie, il n'y a que de bons démocrates. Ce ne sont pas les institutions qui font les hommes, ce sont les hommes qui font les institutions. Avec mes salutations respectueuses