Kern E. JEAN-FRANCOIS
« Je pensais que j’étais un oublié de Dieu parce que je n’avais pas de souliers
jusqu’au jour où je rencontrais un homme qui était sans ses pieds. »
Depuis quelques jours, le soleil n’a plus que de rares et faibles rayons, le vent se fait humide, froid et plaintif, les jours s’enveloppent d’un voile de tristesse et de mélancolie. La feuille flétrie vogue et sombre sans choc. L’émigrant ailé nous jette un cri dolent et une brume drape le morne l’Hôpital de son vaporeux linceul. C’est l’automne: saison douce et enchantresse par excellence, mosaïque de couleurs aux multiples teintes.
Les premières victimes de cette grande meurtrière, ce sont les feuilles. Ces feuilles, l’été dernier, encore si vertes et si vivaces, perdent peu à peu leur fraîcheur, jaunissent, rougissent ou rouillent ; puis avec une précipitation folle, elles se fanent, sèchent, meurent et commencent à tomber.
Une par une, elles se détachent des arbres, s’envolent et glissent lentement dans l’air humide comme pour s’amuser encore un peu ; elles frôlent parfois l’épaule du voyageur ou se balancent quelques instants sur une branche voisine ; elles vont finalement rejoindre leur malheureuses sœurs qui roulent sur la terre froide.
L’automne, avec tout son cortège de tristesses, fait penser à la mort. Le bruit lénitif de la pluie qui chante sur les toits, la chanson mystérieuse et monotone du vent qui pleure aux fenêtres ou gémit dans les arbres dépouillés ressemble à des plaintes et à des gémissements d’âmes disparues et oubliées.
Nous sommes le dimanche 02 octobre 2016. Les prévisions météorologiques n’étant pas du tout favorables à Haïti, les Port-au-Princiens sont restés cloîtrés chez eux paralysés de peur dans l’attente imminente de l’arrivée éventuelle de l’ouragan Matthew. Et pour cause, la vie se passe silencieuse et morne. Le ciel est gris et couvert de nuages épais. Les rues sont désertes. Sans le frottement des pneus sur le ciment, on se croirait perdu dans quelque brousse lointaine.
L’âme haïtienne s’est repliée sur elle-même. Elle se nourrit de son venin de douleur, et, pleure sous les lambris médiocrement décorés, la perte de la liberté glorieusement acquise et de la foi qui la soutenait dans ses heures de défaillance. La prospérité matérielle dans l’abjection est un idéal qui sera toujours indigne des hommes…
La vie se passe silencieuse et morne… L’ennui s’installe en maître dans nos foyers. Et outre-mer, les avenues et boulevards regorgent de passants. Les gens de toutes les conditions prennent leurs ébats et jouissent de la beauté du jour. Le rire fuse sur les lèvres. On tire de l’instant qui passe tout le bonheur qu’il porte.
Ici, en Haïti, nous broyons du noir, incertains du présent et craignant l’avenir. Qui donc nous sauvera de la mélancolie ? Qui donc nous mettra un peu d’imprévu et de joie dans la monotonie de notre chienne d’existence…
Il y a de cela quelques jours, des femmes et des hommes vaquaient à leurs occupations habituelles ; des enfants et des vieillards menaient leur existence quotidienne au milieu de cette quiétude que confère à nos paysages, à nos villes et à nos champs, le calme et bienfaisant climat des tropiques.
Ces hommes, ces femmes, ces enfants et ces vieillards de nos plaines, de nos montagnes et de nos villes, accoutumés à la douceur de la nature tropicale où ils ne connaissaient depuis des temps que la lutte âpre pour la vie, ne pouvaient s’attendre, malgré les avertissements réitérés des météorologistes, à cette violence sans mesure et sans merci des éléments, à cette coupure brutale entre leur passé de labeur courageux et d’espoir souvent motivé et ce présent cruel qui leur laisse à peine quelques traces lugubres de leurs maisons, de leurs chaumières, de leurs églises et chapelles, de tous ces édifices où la vie s’écoulait avec ses changements lents et sûrs vers le progrès ; de ces champs où la verdure se répandait promettait une récolte profonde.
Dans le Sud, dans le Sud-Est, dans la Grand-Anse, dans les Nippes, dans le Nord-Ouest, c’est le désastre, c’est la désolation, c’est le deuil qu’un destin aveugle et sans pitié vient de semer, jetant nos frères dans la misère, dans le désespoir et dans une mort sans sépulture.
Face à cette situation, on serait tenté de se laisser aller au découragement. Que de fois ne nous arrive-t-il pas de nous surprendre, penchés sur les sentiments tapis au plus profond de nous-mêmes ! Nous ruminons alors nos peines, nos échecs, notre désespoir et tout notre être semble être atteint dans un douloureux étau. Mais, fort heureusement, le geste de se redresser est une attitude naturelle de l’homme, car, même dans la pire détresse, l’instinct de conservation nous incite à réagir. Nous reviennent alors à l’esprit ces propos de l’éminent penseur Octave Feuillet qui nous dit : « L’espoir est comme le ciel des nuits : il n’est pas coin si sombre où l’œil qui s’obstine ne finisse par découvrir une étoile. »
Cette déclaration nous invite à être optimistes même dans les moments les plus difficiles. En effet, notre consolatrice, la Bible, la parole de Dieu, nous apprend à travers ses pages que : « Dieu ouvre sa main et il rassasie le désir de toute chose vivante. » Qui peut nier l’éloquence de cette vérité incontournable ?
Pour nous en convaincre, observons la nature. La terre desséchée reçoit tout à coup la pluie bienfaisante du ciel. Alors le gazon jauni reprend sa verdeur ; les fruits des champs redressent la tête, sourient et recommencent à exhaler les senteurs de leur âme. Les minutes d’abattement s’oublient, la vie revient, la joie renaît. L’âme également connaît parfois ces heures lourdes de tristesse, chargées de désespoir. Elle est alors comme un sable brûlant, incapable de porter la moindre végétation. Aucune grande idée, aucun grand sentiment. Elle vit dans un état d’immobilité bien semblable à la mort. Oh ! (bien souvent les amis de la terre sont infidèles et vous abandonnent dans le malheur). Qui se présentera pour sauver cette âme de l’enlisement. Un ami ? Je connais quelque chose toujours bon et secourable, quelque chose qui console le pauvre étendu sur son grabat, quelque chose descendu du ciel pour adoucir le rude voyage de la vie : la Bible.
Cette personne, dans sa jeunesse, était belle comme le sourire d’avril sur les lacs argentés. Le soir, assise au clair de lune et sous le regard caressant des étoiles, elle rêvait délicieusement à son bonheur futur et déjà se voyait entourée d’un chœur d’enfants au rire clair, à la voix cristalline. Alors son âme bondissait comme un daim, et, pour elle tout était joie, ravissement. Aujourd’hui, hélas ! Le rêve d’or s’est brisé comme une coupe de cristal; il s’est évanoui, pareil à la femme légitime. L’âge est venu ; l’insomnie, les soucis ont détruit la beauté. Le monde, toujours méchant, sourit à son passage. Mais la Bible intervient, elle la réconforte par des mots d’une infinie douceur : « tu es le muguet de la vallée. Ta beauté brille comme un lys. Heureuse la vierge qui n’a pas souillé sa robe ; elle dépasse en splendeur toutes les filles de Jérusalem et l’époux lui conserve dans le ciel une couronne éternelle. » Quoi de plus consolant pour cette personne qui s’est vue refuser les joies du mariage. Désormais, elle n’est plus qu’une ombre sur la terre et son cœur vit dans le ciel.
Ce malheureux n’a jamais connu que les soucis ; sa couche est stérile et sa femme est pour toujours clouée sur un lit de souffrances par un mal incurable. Son cœur est transpercé de toutes les flèches. Mais il est calme ; et il accepte le sacrifice ! Il se dit : « la vie de l’homme sur la terre est épurée par la douleur. Le temps est une minute de l’éternité, et des promesses de bonheur éternel sont faites à la souffrance héroïque. » On voit par là toute la dignité que cette vie doit à la Bible, source inépuisable de conseils, de sagesse et de réconfort.
Mais c’est surtout sur le champ de bataille qu’on a besoin de cette consolatrice. Un jeune soldat est atteint inopinément par un éclat d’obus. Sa mâchoire fracassée laisse voir sa langue sanglante qui pend comme par un fil. Les yeux ont disparu, et à leurs places deux trous béants. La cervelle s’est répandue en moellons empourprés. Les camarades naturellement sont portés à d’amères réflexions. Une seule chose vraiment pour diminuer leur chagrin : c’est la pensée que leur frère d’armes ne disparaît pas dans le néant, mais, au contraire, il dort de son dernier sommeil, attendant la résurrection.
La bible est une consolatrice hors du commun pour l’individu et pour la société. Sans la bible, la vie sur la terre serait insupportable.
À tous ceux dont les larmes ne tarissent plus, tant la mort leur a ravi d’êtres chers ; aux malchanceux de la mauvaise étoile ; aux déshérités du sort ; aux gueux ambulants, à tous ceux qui ont le désespoir pour partage, l’amertume pour compagnon, la gêne pour conseiller, ballottés par les nuits sans pain, les nuits sans draps, les sommeils sans chansons, aux sceptiques, aux aliénés, aux sans-abri, aux aveugles qui vivent dans une nuit interminable, aux marginaux, aux éternels exploités, aux pauvres des taudis, aux réfugiés à l’échelle planétaire, à tous ceux qui souffrent, notamment nos frères et sœurs du Sud, du Sud-Est, de la Grand-Anse, des Nippes et du Nord-Ouest frappés par le malheur , l’humble rédacteur de ces lignes dit avec le cœur endolori et les yeux rougis par les larmes : courage ! Qu’ils puisent du réconfort dans ces paroles mémorables du seigneur Jésus citées dans son célèbre sermon sur la montagne en Mathieu 5 :3 : « Heureux les affligés, car ils seront consolés ! » Somme toute, il les invite à méditer profondément sur cette réflexion pleine d’optimisme, de charme et de tendresse d’une femme de talent prénommée Christiane dont malheureusement il ne se rappelle plus le nom savoir : « Il faut croire, ami, que le printemps viendra. Il faut croire, ami, que l’hiver finira. Il faut croire, ami, que la vie sera belle, dans ce pays que nous aurons bâti…
Il faut croire, ami, qu’en offrant notre joie à ceux qui ont faim et à ceux qui ont froid, nous pourrons guérir le mal et la misère, dans ce pays que nous aurons bâti…
Il faut croire, ami, que nos forces unies feront éclater des soleils dans la nuit, pour donner à tous le goût de l’espérance, dans ce pays que nous aurons bâti. »
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