Kern E. JEAN-FRANCOIS
« La justice divine frappe tôt ou tard les iniquités humaines »
A l’heure où j’écris ces lignes dans la splendeur vespérale de ce dimanche clair-de-luné sous un ciel parsemé d’étoiles de cet hiver frais, doux et reposant, pour nous autres Haïtiens qui vivons sous les tropiques, me reviennent à l’esprit ces paroles profondes d’une réalité incontournable d’un éminent écrivain dont malheureusement le nom m’échappe, mais que je me rappelle avoir lues un jour, quelque part, à savoir : « la porte la plus verrouillée ne résiste pas aux voleurs. Les seules vraies richesses qu’on ne peut voler, ce sont nos richesses divines. » Et, des siècles à l’avance, notre Seigneur Jésus avait raison quand il exhortait ses disciples en leur disant ceci, selon Luc 16 : 9 : « De plus, moi je vous dis : Faites-vous des amis au moyen des richesses injustes, afin que, lorsqu’elles disparaîtront, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. »
L’homme, a dit un illustre auteur, en suçant le sein de la femme, a bu à la coupe des illusions. La faiblesse humaine, en effet, ne peut voir le réel que voilé, seul l’aigle peut regarder en face le soleil quand, à midi, l’astre du jour amenuisant sa forme décuple son ardeur; seul l’être fortement trompé peut supporter la vision de la brutale réalité. Ah! oui. Sa crainte de considérer les choses telles qu’elles sont est une faiblesse générale, n’épargnant aucun âge, aucun sexe, aucune situation.
Le vieillard au bord de la tombe croit encore à la pérennité de sa vie; la jeune fille repousse difficilement quelque louange sur sa « beauté »; le chef n’entend pas toujours la vérité d’un cœur satisfait. L’amant, dans son ivresse, croit son bonheur éternel. Mais, plus tard, il confiera son désappointement à la nuit. « Mes rêves d’or, gémira-t-il, se sont envolés : mes hymnes d’amours se sont tus. Mon âme endeuillée est sombre, comme le ciel sur ma tête; mon cœur meurtri est triste comme la pluie qui psalmodie sur la ville endormie. Bien ! Mon songe s’est effeuillé; mon bonheur s’est brisé. » Ah! le malheureux! Il avait oublié que l’amour d’un amant est un amour éphémère. « O Palinure, tu t’es trop fié au ciel et à la mer sereine; et voilà que tu dors sans sépulture sur une grève inconnue».
L’illusion pourtant est parfois nécessaire à l’homme; elle lui permet de s’évader un moment de la triste réalité pour aller vivre dans le monde du rêve. Si le présent est trop noir, il faut de temps en temps imaginer un avenir meilleur. Autrement, on court le risque de briser à jamais les ressorts de son âme et de n’être plus à même de reprendre son vol, comme l’oiseau dont une flèche empennée a fracassé les ailes. L’illusion ici a toute la force de l’espérance, toute la puissance d’une mystique. La pensée de revivre en Afrique a galvanisé les énergies de nos pères et les a transformés en héros.
En résumé, l’esprit d’illusion est une grave faiblesse. En effet, il n’est autre chose que l’inaptitude absolue à partir du réel. Les choses sont ce qu’elles sont et non pas ce que notre imagination veut qu’elles soient. Comment réagir à une réalité, si on ne la connaît pas? Un médecin ne peut guérir son patient qu’à la lumière d’un bon diagnostic. Un homme d’État ne peut améliorer une situation que s’il l’a bien étudiée, bien approfondie. Esprit d’illusion, esprit d’utopie : faiblesse de l’esprit.
Mais l’illusion est un bien si elle nous permet de nous dérober à l’écrasement de la réalité présente, si elle nous permet de nous réserver pour l’avenir.
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