Comparés aux États du monde accumulant des millénaires d’existence, en l’occurrence : l’Inde, l’Égypte, le Japon, deux cent treize ans ne représentent pas grand-chose. Mais, comparés aux États du continent américain, espace géopolitique auquel Haïti appartient, deux cent treize ans représentent beaucoup en terme d’existence historique puisque ce pays est, chronologiquement après les États-Unis, le deuxième à avoir accès à l’autodétermination.
Haïti était la seule lumière qui brillait dans les ténèbres que représentait l’esclavage en Amérique au début du XIXe siècle. C’est la révolution haïtienne qui a donné aux concepts de liberté et des droits de l’homme un caractère réellement universel. La révolution américaine de 1776 et la révolution française de 1789 avaient circonscrit implicitement les bienfaits de ces principes au pré carré de la race blanche. Par les évènements ayant conduit au 1er janvier 1804, nos ancêtres ont enrichi l’histoire de l’humanité en y insérant une page imprimée en lettres d’or, teintée de noblesse et de transcendance.
Le nom du fondateur principal de notre indépendance n’avait nullement besoin d’être adjoint de la mention ‘’le grand’’ pour être grand. Dessalines est grand non pas par le nombre des batailles gagnées, non pas parce qu’il a été élevé à la dignité impériale, non même pas parce qu’il vainquit l’armée de Bonaparte, mais parce qu’il a anéanti l’esclavage dans la partie française de Saint-Domingue et y a érigé le premier État noir. Ces réalisations, qui n’ont aucun précédent dans l’histoire, ont ouvert des horizons émaillés de grands espoirs, non seulement pour la race noire, mais pour tous les autres peuples assujettis au colonialisme.
L’apport de nos ancêtres à l’évolution positive de l’espèce humaine est inestimable et nous,leurs descendants, avons de quoi nous enorgueillir d’être dépositaires de cet héritage. Si les premières pages de notre histoire sont dramatiques, en revanche, elles sont épiques et fascinantes et sont d’une splendeur sans égale.
L’Occident traite Dessalines de barbare, pour avoir eu recours à la violence pour mettre fin au joug français tout en tentant d’occulter les millions de Noirs victimes de l’esclavage. On attend encore que tombe de son ciel cet exemple historique d’une révolution accomplie sans casse ! La révolution française, saluée pour ses contributions aux valeurs fondamentales de liberté, s’était imposée au prix des guillotines, des têtes trimballées au bout des piques dans les rues de Paris, des massacres effroyables et des expatriations massives. La violence orchestrée par les révolutionnaires de 1804 pour s’émanciper de l’oppression esclavagiste était purement défensive : elle ne visait que la restauration de la dignité d’une race avilie par plusieurs siècles d’asservissement. Par anachronisme la barbarie dessalinienne, s’il en est, peut être expliquée par ce que Hegel décrit dans la Phénoménologie de l’Esprit comme étant la dialectique du maître et de l’esclave. Cependant, on n'a nullement besoin d’aller chercher loin la raison qui porte l’Occident à qualifier notre grand Soldat de barbare et à cracher sur lui tant de venins : c’est que le 18 novembre 1803, à Vertières, le chef de l’armée indigène a assené à la machine infernale de l’esclavage le coup ayant provoqué fatalement sa destruction. Dès lors, l’épithète de barbare est compréhensible dans la mesure où la colonisation et la traite des Noirs ont été des référentiels et des éléments structurants de la civilisation occidentale.
Qu’avons-nous fait de l’héritage de nos aïeux ?
Cette question s’adresse à nous tous. Chaque Haïtien est en principe responsable du sort d’Haiti. Néanmoins, le degré de responsabilité ne saurait être le même pour tous. Les gens qui ont été appelés d’une façon ou d’une autre à jouer un rôle dans les rouages de la machinerie étatique ou à qui a été dévolue la gestion de la res publica ont eu une plus grande part de responsabilité dans le dénuement actuel du pays que le reste de la population qui ne fait que subir la mauvaise gouvernance des pouvoirs qui se sont succédé à la tête de l’État et dont les actes ne sont que rarement inscrits dans la défense des intérêts nationaux. Nous ne nous hissons pas à la hauteur de l’idéal de 1804.
Si notre pays, naguère la perle des Antilles, est aujourd’hui la risée du monde, si la puissante lumière qu’elle émettait et qui absorbait à jamais la tyrannie de l’esclavage s’est pâlie, c’est parce que, du fait de nos turpitudes, nous n’avons pas réussi, après deux cent treize ans d’indépendance, à bâtir un État-nation. Nous avons galvaudé l’héritage de nos aïeux. Nous avons altéré la trajectoire de ce pays destiné à être un archétype de liberté, de prospérité et de justice, en en faisant un chaudron où bouillonnent toutes sortes de calamités. Notre fragilité actuelle ne peut être logiquement et objectivement imputée à l’Occident. Disons de préférence que la légèreté, l’inconséquence, l’irrationalité ainsi que l’absence du souci du bien commun qui caractérisent la gouvernance de notre pays ont ouvert des brèches dans lesquelles l’impérialisme occidental s’est engouffré pour en tirer parti à nos dépens. Les États sont des monstres froids, dit Nietzsche.
Si les Américains et les Français parlent avec tant de fierté de leurs révolutions, c’est parce qu’ils ont su capter les principes qui en font la quintessence, les enrichir, les améliorer de génération en génération. C’est le labeur assidu, la discipline, l’ingéniosité, le respect des institutions, la subordination des intérêts fractionnels et individuels aux intérêts généraux, la cohésion nationale qui expliquent en grande partie la prééminence de ces pays sur l’échiquier mondial et non pas seulement l’exploitation cynique qu’ils exercent sur d’autres peuples.
Que faut-il faire pour apporter remède à nos maux et donner une véritable impulsion à notre pays ?
1. Bâtir un nouvel État
L’acte du 1er janvier 1804 constitue le commencement de la construction de l’État d’Haïti. La fondation de l’État exige un travail permanent de construction et d’ajustements. Les gouvernements qui se succèdent à la tête de l’État participent à sa fondation par le biais de la confection de nouvelles lois, de l’actualisation des lois anciennes et des actes administratifs. Ces opérations jointes à des organes appropriés (la police et l’armée) disposant d’une véritable capacité de contraindre auront pour effet de revitaliser notre État en en faisant une structure politique consistante. Si nous devons continuer à développer notre police de façon à en faire une institution réellement nationale, c’est-à-dire capable d’être présente physiquement et adéquatement dans toutes les communes et les sections communales du pays, il est urgent de relancer la construction de notre armée dont la disparition a causé des torts incalculables à notre pays. L’armée et la police ne sont pas seulement gardiennes de l’ordre public et de la défense nationale, elles sont également des facteurs de stabilité. Privé d’une de ces deux institutions républicaines, l’État est comme un lion édenté. Par ailleurs, la raison d’être de l'État est de répondre aux besoins de son peuple. Dans cette perspective, notre État doit avoir à sa tête des dirigeants patriotes, honnêtes et compétents susceptibles de lui permettre d’assurer ses missions traditionnelles. De telles qualités porteraient nos dirigeants à avoir constamment à l’esprit le bien commun des citoyens et porteraient également notre État à être, selon le mot de Hegel, « l’expression et la satisfaction conscientes de l’intérêt général » et en mesure de jouer son rôle crucial de garant de l’unité nationale et de la cohésion sociale.
Cependant, le maintien et la conservation effective de notre État requièrent absolument l’éducation du citoyen haïtien de façon à développer son esprit civique et à lui permettre d’assumer la charge publique. Tant vaut le citoyen, tant vaut la République, dit-on !
2. Bâtir une nouvelle économie
La base de la souveraineté nationale réside dans l’économie. Sans un système économique adéquat, la liberté est un leurre. Cette logique, Dessalines l’avait parfaitement comprise, mais il n’eut pas le temps de mettre en oeuvre les différentes mesures envisagées par son administration en vue de bâtir une économie forte. Celles prises par Christophe avaient permis l’émergence d’une économie très prospère, ayant abouti à d’excellents résultats. Cependant, la chute tragique et foudroyante du Royaume du Nord, le manque d’intérêt manifesté par les chefs de la République de l’Ouest et du Sud pour les questions économiques et les vicissitudes qui ont marqué notre histoire par la suite ont tout compromis. Aujourd’hui le rôle que joue notre pays dans les relations économiques internationales, caractérisées par la globalisation des échanges, est quasi réduit à celui de consommateur. Notre appareil productif est, depuis plusieurs décennies, en lambeaux. Le café qui était un produit dans lequel le pays bénéficiait des avantages comparatifs et qui constituait la pièce maîtresse de ses exportations est réduit à sa plus simple expression, sinon à néant. Ses importations, en augmentation constante, sont soutenues très largement par les transferts de la diaspora. Face à cette situation catastrophique, il nous faut relancer notre économie par le biais d’un modèle basé sur les trois éléments suivants : l’agriculture, le tourisme et l’extraction minière.
La relance et la modernisation de notre agriculture, orientée essentiellement vers la couverture de la demande domestique, nous permettra d’assurer notre sécurité alimentaire et de réduire à moyen terme notre dépendance vis-à-vis des produits étrangers.
L’extraction minière permettra aux pouvoirs publics d’adjoindre aux recettes fiscales traditionnelles de nouveaux fonds permettant d’accroître le budget national et de réduire notre dépendance financière vis-à-vis de la communauté internationale.
Outre son apport en termes d’emplois à l’économie nationale, le tourisme permettra d’exploiter au maximum nos sites naturels, culturels et historiques et d’améliorer par la même occasion l’image du pays à l’extérieur.
Ces réalisations auront pour effet de stabiliser la monnaie nationale, d’amenuiser l’inflation; auront des incidences positives sur le pouvoir d’achat de nos ménages et amélioreront notre balance des paiements.
Par ailleurs, notre développement économique commande une mutation dans nos relations internationales. Nous devons accorder une attention plus soutenue aux relations avec les pays du Sud en nous inspirant du modèle de partenariat avec le Venezuela et Cuba. Nous devons nous orienter également vers les grandes économies émergentes, en l’occurrence la République populaire de Chine. La stratégie du partenariat économique gagnant-gagnant que la deuxième puissance mondiale est en train de promouvoir est convaincant au point de porter des états d’Afrique et d’Amérique latine à rompre leurs relations diplomatiques avec Taiwan au profit de la Chine. Nos rapports avec le reste du monde doivent être motivés par nos intérêts, rien que nos intérêts. « Un État digne de ce nom n’a pas d’amis », dit De Gaulle.
3. Bâtir une nouvelle société
Notre société est mal charpentée, mal faite. Sa malfaçon s’explique par l’exclusion, les inégalités et le passe-droit. De fait, l’organisme de la société haïtienne est en proie à ses maladies dès sa venue au monde : elles sont congénitales.« Les Noirs dont les pères sont en Afrique n’auront donc rien ! » Les non amnésiques se rappellent cette remarque du principal fondateur à la faction des hommes de couleur qui avait accaparé les biens des anciens colons au motif de filiation en excluant les Noirs. Dessalines, qui a voulu faire du corps social haïtien naissant un agrégat constitué, a prôné l’équité en lieu et place de cette exclusion. « Le souci de l’unité de la cité, pour répéter saint Thomas d’Aquin, implique que les prétentions opposées de ses divers éléments soient prises en considération et conciliées dans la mesure du possible. » L’équité, c’est la justice. « Une société est en paix avec elle-même, selon saint Augustin, lorsque la justice s’y trouve. ». L’exclusion et les inégalités criantes doivent être extirpées jusqu’à leurs toutes dernières racines de notre société. Dans cette optique, Haiti doit être pour tous ses enfants, qu’ils soient de la diaspora ou du territoire national, un lieu commun leur permettant de réaliser leur citoyenneté si tel est leur désir. Dans cette perspective, nous devons corriger les injustices commises à l’endroit de nos compatriotes de la diaspora en modifiant les lois et les dispositions constitutionnelles conçues exclusivement dans le but de faire obstacle à leur participation dans la gestion de la République. Ce sera justice, d’autant que ces compatriotes ont prouvé, en maintes occasions, qu’ils peuvent participer valablement au relèvement de la mère patrie.
L’évolution d’Haïti vers le développement socio-économique et vers un statut standard piétine. Haïti se cherche et ne se trouve pas encore. Le temps qu’elle mettra pour se trouver dépendra de nos décisions et de nos indécisions. Nous devons de toute urgence agir!
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