Nous avons tous vu la vidéo de l’infortunée jeune demoiselle qui se faisait violer par des jeunes hommes dans la commune de Pétion-Ville. Supposant qu’elle a déjà été trop bien décrite, nous nous passerons des détails et toucherons directement à d’autres préoccupations.
Le sénateur Jean Renel Sénatus, surnommé Zokiki, pour son engagement à faire respecter les lois protégeant les mineurs des abus sexuels et du trafic d’influence, a été voir la famille et a promis assistance médicale, psychologique et financière. Le député de Pétion-Ville condamne « sévèrement » cet acte malveillant et odieux. Les autres rappellent aux forces de l’ordre qu’il faut tout mettre en œuvre pour retrouver rapidement ces hommes. Une prime de 500 000 gourdes a même été offerte pour leur capture.
On connaît déjà l’identité de quatre d’entre eux. De nouvelles mesures ont été prises en vue de renforcer la loi interdisant aux mineurs l’accès aux boîtes de nuit. Et toutes ces mesures sont fort louables et bienvenues.
La population est choquée, les plus âgés sont scandalisés et voient là une nouvelle opportunité de rappeler à tous que leur temps était meilleur, peut-être était-ce simplement parce qu’il n’y avait pas de vidéo... Tout le monde condamne l’acte et plaint cette malheureuse jeune fille. Certains sont moins cléments et accusent les parents, déplorant la mauvaise éducation qu’elle a dû recevoir, d’autres voient là encore une opportunité d’attaquer l’État et en profitent allègrement. D’autres affirment qu’elle l’a bien cherché en se rendant, sans doute pour coucher avec, chez lui qui semblait être son petit ami. Certains autres, moins sévères, disent qu’elle aurait dû s’en douter, elle aurait dû se débattre, crier. Il y a tellement de comportements qu’elle aurait dû adopter. Chacun, en bon expert autoproclamé, y va de son commentaire.
Mais, combien de fois, dans certains recoins du pays, sombres ou éclairés, la même situation se répète sans qu’elle ne soit aussi médiatisée? C’est ironique, comme quoi cette jeune femme, dans son malheur, avait eu de la chance en comparaison avec d'autres victimes, car dans son cas, il y a eu une vidéo qui a fait le buzz. Les autorités concernées ne pouvaient plus garder le silence, c’était trop criant. Et c’est aussi un bon moyen de rappeler à la population qu’elles font leur travail.
Et les autres jeunes filles qui ne peuvent rien dire parce qu’elles n’ont simplement personne à qui en parler? Bien sûr, il y a le ministère à la Condition féminine, mais voyez-vous une jeune fille de 15 ans, ayant été violée par un ou plusieurs proches, s’y rendre pour porter plainte? Elle risque de le subir à nouveau lorsqu’on la mettra en face de ses bourreaux ou simplement à chaque fois qu’il lui faudra en parler.
Et ces autres mineures qui se font violer à répétition par un beau-père ? Un père même ? Citons un homme qui a affirmé, dans un bus, avoir lui-même défloré ses cinq filles dès qu’elles ont eu leurs premières règles, parce que mieux vaut que ce soit lui qu’un jeune vaurien. Mais revenons à nos moutons, les beaux-pères. Elles ne peuvent pas en parler parce qu’elles vivent chez ces hommes. Les mères, parfois, en apprenant la vérité, les mettent à la porte, sous prétexte qu’elles essaient de leur voler leur « homme ». Du coup, beaucoup se taisent et vivent leur mal.
Que faisons-nous des « mineurs » ? Oui les jeunes hommes. Nous les oublions souvent. Ils se font violer aussi. Prenons en exemple un jeune homme de 17 ans qui me racontait qu’une voisine, mariée, le faisait venir chez elle et se mettait sur lui afin de se faire plaisir, puis le faisait tout simplement repartir. Il y a des témoignages où ils sont bien plus jeunes. Vous voyez sérieusement un adolescent se plaindre d’être forcé de coucher avec une femme ? Le croirait-on seulement ? Du coup, eux aussi se taisent et vivent leur mal.
Et ceux qui sont forcés par une belle-mère ? S’ils refusent, il y a de fortes chances qu’elle aille se plaindre de harcèlement auprès du mari. Eux aussi se taisent et vivent leur mal.
Et ceux qui se font violer par leur beau-père aussi ? Ces pédérastes qui profitent impunément des jeunes fils de leur femme ? Eux se tairont à coup sûr, sans doute par honte et par peur et parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement.
On se croirait dans un film, mais ses situations existent bel et bien et se produisent là, sous notre soleil.
Et il y en a des milliers d’autres qui subissent parce qu’ils n’ont pas eu de vidéos. Ils continuent à subir parce que les gens n’ont pas été scandalisés. Ils ne reçoivent pas assistance de toutes sortes et visite de sénateur, parce qu’ils n’étaient pas cinq, les agresseurs, mais juste un seul visage familier. Ils ne sortent pas de leur silence parce qu’ils ne savent pas comment faire, parce qu’ils ne savent même pas que c’est possible d’en parler. Ils s’enterrent dans leur silence. Ils ne savent pas que, même s’ils sont des «rèstavèk», «tonton» n’a pas le droit de venir dans leur lit tous les soirs alors qu’ils n’ont que 11 ans.
Ils ignorent tout cela. On ne le leur a pas dit à l’école. On n’en parle même pas.
Ils sont légion, ces cas, mais malheureusement, il est inconvenant d’en parler, car tant qu’il n’y a pas de scandale, il n’y a pas à s’inquiéter. Après tout, nous sommes tous conscients que le gouvernement a beaucoup mieux à faire que d’organiser une campagne de sensibilisation afin d’apprendre aux jeunes leurs droits et les inviter à dénoncer leurs agresseurs. Nous avons, bien sûr, des problèmes beaucoup plus urgents à résoudre.
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