« Nous vivons comme des bêtes », tempête le maire de la commune, Tertius Joseph Ilercé, trônant dans une mairie aux trois-quarts vide, et qui ne mâche pas ses mots. « La situation nous dépasse », concède-t-il entre deux soupirs, amer et remonté contre le pouvoir central qui continue d’être aux abonnés absents plus de trois mois après le passage de l’ouragan Matthew qui a complètement détruit sa commune. « Malgré toutes nos démarches auprès des instances concernées, rien n’a été fait », se désole le maire, impuissant, admettant que ses attributions se limitent à fournir des informations ou prodiguer des conseils à la population.
Tertius Joseph Ilercé a copieusement fustigé l’attitude de l’État haïtien qui, selon lui, s'est focalisé sur le grand Sud alors que Baie-de-Henne a été doublement sinistrée. Peu après Matthew, le jeudi 20 octobre, la population Baie-de-Hennoise s’est retrouvée sous les eaux. Une grosse inondation a fini par faire plier la commune déjà à genoux après le passage de l’ouragan. 7 décès ont été enregistrés et le cheptel totalement décimé.
« Jusqu’à présent, les autorités n’ont pas cherché à savoir ce qui a été fait pour enterrer ces personnes », fulmine l’édile crachant sur les 200 000 gourdes qui ont été débloquées par le ministre de l’Intérieur immédiatement après l’ouragan pour accompagner les gens dans les abris provisoires. Une broutille, dit-il d’une moue dédaigneuse, par rapport à la situation à laquelle est confrontée Baie-de- Henne, commune de plus de 20 000 habitants.
Pour l’ancien vice-président du Bureau électoral communal (BEC), qui a préféré taire son nom, maillot « albiceleste » sur le dos, ce « mépris » du pouvoir central à l’égard de Baie-de-Henne s’explique par le fait que le département du Nord-Ouest n’est pas un électorat de grande importance. Sur place, nos observations sont de nature à étayer cette réflexion somme toute lapidaire. Baie-de-Henne en effet, manque de tout : pas d’eau potable, pas de route, pas d’électricité, etc.
« Plus de trois mois après Matthew, notre existence tient du miracle », confie Vildorin Queslin, le grand don par excellence de Baie-de-Henne. À lui seul, il détient une bonne partie de la ville. Subséquemment, il n’a pas été épargné par les flots. Son night-club, ses dépôts de sel, une de ses camionnettes, ses jardins, entre autres, ont été emportés par les eaux. « Des maisons ont été complètement rasées […] Personnellement, j’ai hébergé chez moi environ 300 personnes », déclare Vildorin Queslin.
Matthew, l’irritant qui a exacerbé les maux dont Baie-de-Henne souffrait déjà
« Avant le cyclone, la vie à Baie-de-Henne était difficile. Maintenant, c’est pire. Avant, nous avions nos jardins, mais nos récoltes ont été emportées par les eaux en furie. Actuellement, nous ne disposons d’absolument rien », soupire Vildorin qui se trouvait dans les locaux de l’Association périmètre planteurs irrigués de Baie-de-Henne (APPIBH), dont il est le président pour la seconde fois.
Fondée en 2006, et reconnue par le MARNDR, l’APPIBH s’occupe de la gestion de l’eau au niveau du périmètre qui équivaut à environ 150 hectares de terres arrosées. « Ces deux dernières années, nous étions durement touchés par la sécheresse. 90% de la population souffrait amèrement », se rappelle Vildorin qui, pour faire face à la sécheresse, était obligé de diminuer sur la surface irriguée dans le périmètre.
Même s’il ne l’exprime pas aussi savamment, pour Vildorin, survivre à cette sécheresse pour être ensuite heurté de plein fouet par Matthew et l’inondation n’est rien d’autre que tomber de Charybde en Scylla. Désormais, les Baie-de-Hennois ne peuvent plus compter sur les trois mamelles sur lesquelles ils reposaient leur existence, à savoir l’agriculture, l’élevage et la saline.
« Pour vivre, nous pratiquons l’entraide. Les personnes qui ont des parents à l’étranger reçoivent des transferts d’argent », révèle le président d’APPIBH qui dit s’en remettre aux actions philanthropiques des ONG telles que l’Action agro-allemande (AAA) qui a fait don de plusieurs milliers de plans de banane à son association. Qui pis est, Baie-de-Henne n’est plus le grand centre de production du charbon de bois qu’elle était autrefois. Il n’a plus d’arbres à couper. « Les camions que vous avez croisés sur la route arrivent de Bombardopolis ou du Môle-Saint-Nicolas. Les gens qui vivaient du commerce de charbon de bois ont été obligés de se reconvertir dans l’agriculture, l’élevage ou la saline », fait remarquer Vildorin Queslin.
L’après-7 février, peut-être une lueur d’espoir
À l’instar de Morency Jean-Benoît, un natif de Baie-de-Henne, que nous avons rencontré en train d’errer, hagard, la majorité des Baie-de-Hennois supportent stoïquement leur quotidien de damnés. En attendant un hypothétique coup de main de la Providence qu’ils espèrent le plus tôt possible, tous les yeux à Baie- de-Henne sont rivés sur la date du 7 février 2017. Et pour cause !
Pour le maire Tertius Joseph Ilercé, le président élu Jovenel Moïse est un fils du Nord-ouest. « Nous espérons qu’avec lui, nous aurons accès à l’éducation, à la santé et aux infrastructures routières », déclare le premier citoyen de Baie- de-Henne. De son côté, Vildorin Queslin estime que Jovenel Moïse, pour avoir visité Baie-de-Henne, connaît les besoins de la zone mieux que les riverains. Il a pris le soin de rappeler que le président élu a beaucoup parlé de l’agriculture durant sa campagne.
Le père Ader Syndic, curé de la paroisse Saint-Michel Archange de Baie-de- Henne, plaide lui pour des mesures pouvant aider les gens à relever l’agriculture, à encadrer la pêche, reconstruire ou réparer leurs maisons endommagées. En attendant, le prêtre ne cache pas sa satisfaction de voir son église bondée à l’heure des messes sans toutefois se bercer d’illusions. « À chaque situation difficile, à chaque catastrophe, les gens se rapprochent beaucoup plus de Dieu, beaucoup sont devenus religieux », reconnaît le curé Syndic, pragmatique.
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