Je ne suis pas née dans une caserne, mais je puis dire que je suis tombée là- dedans quand j’étais petite. Dans mon livre «Les Seigneurs de Guerre», qui compile les souvenirs des aventures de ma petite enfance au gré des déplacements de mon père à travers la République, j’ai consacré une place au traitement réservé aux détenus des prisons civiles, autrefois sous l’obédience de l’armée, en témoignage aux règlements intérieurs de ces établissements, conformes à ceux des centres de carcération de n’importe quel autre pays. Aux dires de certains critiques “Rien n’a été fait dans ce pays” pour s’entendre répéter, tout de suite après, par les mêmes “On a tout démoli.” Si “On a tout démoli”, c’est qu’il y avait quelque chose de fait. Si “Rien n’a été fait”, pourquoi parle-t-on d’effrondrement? Souffrez que je retrace, pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de me lire, ces quelques reminiscences qui mettront en lumière une époque si souvent oubliée et volontairement occultée. “Il y avait aussi, dans certains postes clés, des appartements de fonction à l’étage des bâtiments où logeaient les militaires qui gardaient le poste. Charles et Julie se rendaient régulièrement au Fort National ou au Pénitencier pour des soirées en compagnie de camarades qui occupaient les appartements du poste auquel ils étaient affectés. Ils prirent aussi l’habitude d’assister à la messe le dimanche dans la petite chapelle de la prison civile dédiée à Notre-Dame de la Salette, ouverte aux habitants du quartier et aux militaires. Deux gendarmes servaient la messe. Les prisonniers étaient conduits en rang de deux. Ils arrivaient sagement, se rangeaient dans les bancs du côté gauche de l’autel – le côté droit étant réservé au public-, chantaient des cantiques et communiaient régulièrement. À l’issue de la cérémonie, le commandant en charge invitait les militaires à une petite collation. Les enfants avaient la permission de jouer dans le jardin et s’entretenaient avec les prisonniers. Quelques ‘dérangés’ inoffensifs y circulaient librement. Vêtus de leur tenue de forçat ou ‘rad makak’ (sorte de bermuda coulissé à la taille, assorti d’une casaque droite sans col et sans manches, coupé dans un siam épais à rayures rouge ou bleu suivant la nature et la durée de la peine à purger), les prisonniers condamnés aux travaux forcés étaient affectés à la corvée de porteurs d’eau dans les localités dépourvues de canalisation pour l’approvisionnement en eau. Suivant leur comportement et leurs qualifications, ils étaient aussi utilisés, sous la surveillance des gendarmes, sur les chantiers de l’armée en dehors de la prison comme manoeuvres, maçons, peintres ou encore comme cantonniers sur les routes. Les femmes portaient un simple caraco droit, sans manches, du même tissu que les hommes mais aux rayures disposées à la verticale. Elles étaient réquisitionnées pour des besognes ancillaires comme la lessive, le repassage et recevaient une petite gratification. En général, les détenus n’étaient pas mécontents d’échapper à la monotonie des heures et à cette oisiveté mère de tous les vices – rien n’était prévu pour occuper les journées à l’intérieur de la prison. Ils étaient heureux de respirer l’air du dehors. Ceux qui prenaient du service au domicile des chefs, bénéficiaient d’une double ration. En province, deux ou trois individus étaient tolérés dans le milieu carcéral. Ils purgeaient de lourdes peines et étaient satisfaits de leur sort au point qu’ils s’arrangeaient pour se faire écrouer de nouveau aussitot leur élargissement. Ils avaient perdu leur autonomie et la prison était devenue leur refuge. Cet étrange comportement les faisait jouir de la confiance des surveillants. Pourvu qu’ils répondent à l’appel – à six heures du soir, on fermait les cellules -, ils avaient la permission de circuler en toute liberté durant la journée en faisant office de messagers, garçons de course et servaient d’intermédiaires entre les autres détenus et leurs familles, d’où leur nom de ‘ prisonniers libres’ ou ‘prévôts’.”(Les Seigneurs de Guerre, pp. 63, 64.) Dans ce texte, je pourrais en parler plus longuement mais il n’y a pas que les prisons dans mon livre. Toutefois, j’ajouterai que l’Hôpital militaire, les médecins de l’armée et tout un personnel médical assuraient le service des prisons et la messe du dimanche était garantie par l’aumônier de la prison qui distribuait les autres sacrements (baptême, communion, etc.) et aussi des enterrements sans cérémonie à l’instar de toutes les prisons de la planète. Qu’il me soit permis d’ajouter ce témoignage de Roger Lescot, cet officier de l’armée, de service au Pénitencier national en juin 1936, dans son livre : Souvenirs - mes douze ans dans l’armée d’Haïti d’août 1933 à janvier, pp. 39, 40) : « Au Pénitencier, il y avait la section des prisonniers politiques, celle des criminels et celle des prisonniers de droit commun. Il y avait aussi la section séparée des femmes détenues. Pour réhabiliter les prisonniers qui avaient certaines dispositions, il existait à la prison un atelier d’ébénisterie qui fabriquait des meubles pour l’armée : bureaux, fauteuils, chaises, lits, tables, etc. Parfois, l’atelier recevait aussi des commandes de l’extérieur. Il y avait aussi un atelier de couture où les uniformes en kaki de l’armée étaient confectionnés, ainsi que ceux des prisonniers qui portaient des uniformes, raies bleues et blanches pour les prisonniers de droit commun, et rouges et blanches pour les criminels ; les prisonniers politiques, quant à eux, ne portaient pas d’uniformes. » Cet atelier de formation officiellement lancé, un vendredi 13, par le commissaire du gouvernement, ne constitue pas une avancée dans la condition carcérale en Haïti. Elle n’est que la reprise des structures qui ont existé du temps où notre île était appelée, à juste titre, La Perle des Antilles.