Causes de l’échec des campagnes d’alphabétisation en Haïti
J’ai déjà montré dans ce quotidien même que les différentes campagnes d’alphabétisation entreprises en Haïti depuis les années 1940 se sont soldées par des échecs que personne ne peut nier. À ce titre, un ordre d’idées peut être donné dans les parutions de Le Nouvelliste des 9, 12, 16 septembre 2005, ou bien, on pourrait consulter les pages respectives « http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=&ArticleID=20454 », « http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=&ArticleID=20456 » et « http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=&ArticleID=20457 » correspondant respectivement à chacune des trois parutions en question de l’article titré Dix nouvelles années d’alphabétisation en Haïti : quel bilan tirer ? Mais avant d’avancer plus loin, il est nécessaire de souligner que le problème d’analphabétisme sera d’autant plus actuel que la scolarisation universelle ne devienne une réalité dans le pays. Si l’État ne cherche à scolariser tous les enfants comme le veut la Constitution de 1987 amendée, il est évident qu’il aura toujours des analphabètes à alphabétiser. Dans ce cas, l’action d’alphabétiser est comparable à celle de remplir d’eau un tonneau dont on a choisi volontiers de trouer la partie basse. Et cela nécessiterait qu’il y ait davantage de conjonction entre les actions du MEN et du Secrétariat d’État à l’alphabétisation (SEA).
Je me permettrai ici de souligner que le manque (ou l’absence) de recherche dans ce domaine d’alphabétisation semble la cause principale de l’inefficacité des dernières campagnes d’alphabétisation entreprises en Haïti. Les méthodes utilisées ne répondent pas aux objectifs d’amener les apprenants à développer et affiner des habiletés en lecture, en écriture et en calcul : les trois habiletés de base des représentations générales de l’alphabétisation. Des recherches et réflexions devraient conduire à des mesures à la fois administratives, méthodologiques et didactiques en vue de la résolution du problème ou, du moins, de son atténuation.
Si on considère les résultats auxquels les campagnes débutées en 1995 ont abouti, on conclura qu’elles ont échoué dans leur mission. Le SEA s’était fixé comme objectifs, entre autres, d’« alphabétiser 2 100 000 personnes durant trois ans ; diffuser l’écriture créole, c’est-à-dire rendre l’écrit créole disponible et accessible partout dans le pays dans la langue parlée et comprise de tous les Haïtiens ; mettre en place une structure adéquate d’identification et d’évaluation des personnes à alphabétiser ; élaborer la batterie de matériels pédagogiques nécessaires à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans une perspective de formation continue ; assurer une formation adéquate au bénéfice de tous ceux qui sont désireux d’apporter leur contribution comme moniteurs d’alphabétisation, en particulier des jeunes ; implanter et impulser des centres en partenariat avec les collectivités locales ». (http://www.unesco.org/education/wef/countryreports/haiti/rapport_1.html).
Un autre objectif que répètent souvent les responsables du SEA et même des responsables au plus haut niveau de l’État est d’offrir aux néoalphabétisés les moyens de pouvoir gérer leur petit commerce. Le processus, dans cette perspective, se conçoit comme un moyen de débrouillardise consistant à aider les petits commerçants analphabètes à pouvoir régler/gérer leurs activités par écrit en intégrant des niveaux de base en écriture, lecture et calcul. Cet objectif n’est pas en adéquation avec la réalité, car l’alphabétisation a lieu en créole alors que généralement les factures sont élaborées en français. Mais ces objectifs sont loin d’être atteints à la suite de nombreuses campagnes. Il y a donc échec.
On peut lier l’échec de ces campagnes au fait qu’elles n’avaient de finalités que politiques. Elles servaient à des politiciens de pérenniser leur popularité en restant proches des couches analphabètes qui sont les plus manipulables, en même temps les plus vulnérables. Je prendrai en considération deux expériences: « alfa-ekonomik » et « alfa-lapè » que prônait l’ex-président Jean-Bertrand Aristide (2001-2004). Le président a volontiers lié le processus d’alphabétisation à l’économie nationale et à la paix, deux thèmes clés de sa politique exercée sur fond de contestation quasi généralisée.
« alfa-ekonomik »
Avec le programme alfa-ekonomik, la question de l’économie nationale a pris une orientation populaire avec l’avènement du phénomène des coopératives qui pullulaient partout et qui accordaient des intérêts exorbitants (10% à12% par mois). Le président a lui-même invité par voie de presse les citoyens à y investir leur argent. Ne pouvant pas honorer leur contrat d’avec les sociétaires, les coopératives ont échoué et les responsables ont pour la plupart pris le maquis avec, bien entendu, l’assentiment sans doute tacite des responsables de l’État lui-même qui s’était senti coupable d’y avoir invité les citoyens. Par la même occasion, la campagne d’alphabétisation a échoué : alphabétisation et projet économique étaient liés dans ce contexte économique particulier marqué par une instabilité incontestable.
« alfa-lapè »
Lier le soi-disant processus d’alphabétisation à la question de la paix dans le contexte de la seconde mandature du président Aristide était le vouer d’avance à l’échec. Cette mandature était marquée par une instabilité chronique qui invitait à placer l’expérience de l’alphabétisation sous le signe d’une grande fragilité. Or, l’alphabétisation, comme l’école, devrait être institutionnalisée en devenant, dans le cas d’Haïti où plus de la moitié de la population est analphabète, une activité formelle protégée par des dispositions juridico-légales, administratives, officielles. Elle devrait aussi être sous-tendue par des recherches systématiques en vue de l’évaluer et l’ajuster selon les résultats, au regard des objectifs poursuivis.
Comme l’exécutif avait tout concentré sur lui, son départ a paralysé à la fois le développement de l’économie, le rétablissement de la paix et a provoqué l’échec du processus d’alphabétisation qu’il avait lié à ces expériences d’ordre politique et économique. Il est toutefois regrettable que les responsables d’alphabétisation ne soient pas conscients des échecs et que ces néoalphabétisés se « désalphabétisent » (pour forger un terme) aussi rapidement qu’on croit qu’ils étaient alphabétisés.
D’un autre côté, le fait que l’activité d’alphabétisation soit considérée comme une pratique d’enseignement/apprentissage informelle implique qu’elle soit victime de manœuvres politiciennes qui la fragilisent. En Haïti, on la considère généralement comme s’inscrivant dans une dynamique d’éducation non formelle et la scolarisation comme l’éducation formelle. Cela étant, on ne se pose pas toujours la question de savoir si les citoyens que l’exécutif nomme comme secrétaire d’État à l’Alphabétisation ont les compétences et les capacités qu’il faut pour remplir convenablement la mission pour laquelle ils sont nommés. Les secrétaires d’État nommés à la suite du départ du président Aristide n’ont pas fait mieux que leurs précédents, excepté que le discours était quelque peu différent, le contexte aussi. Mais les résultats n’ont jusque-là pas été meilleurs.
Si l’État ne veut pas continuer à balancer (le terme jeter est trop fort) l’argent des contribuables, des dons de l’extérieur et des prêts divers par la fenêtre en donnant l’impression de faire quelque chose alors que, en réalité et en fait, rien ne se passe, il doit revoir, évaluer, réviser les expériences déjà entreprises en impliquant des chercheurs qui se connaissent bien en la matière en vue d’identifier les vraies causes du problème. Le problème dans la question des politiques publiques, c’est qu’une fois avoir lancé une institution en vue de résoudre, par exemple, un problème de niveau national, notre État sent rarement la nécessité de l’évaluer en questionnant les actions posées en vue de les améliorer à des fins de meilleurs résultats. Le SEA est un bon exemple de ces institutions qui ne sont jamais évaluées. La question de la recherche ne semble guère faire partie des modes d’action de cette institution publique à vocation de formation.
Références citées
Bentolila, Alain (1996), De l’illettrisme en général et de l’école en particulier, Paris, Plon.
Besse Jean-Marie (2003), Qui est illettré ?, Paris, Retz.
Deauvieau Jérôme, Reichsstadt Janine et Terrail Jean-Pierre (2015), Enseigner efficacement la lecture, Paris Odile Jacob.
Girod Roger (1997), L’illettrisme, Paris, PUF. (Coll. Que sais-je ?).
Hadamache Ali et Martin Daniel (1985), Théorie et pratique de l'alphabétisation : politiques, stratégies et illustrations, Ottawa, UNESCO.
Hautecœur Jean-Paul (1987), Introduction aux pratiques et politiques en alphabétisation, Montréal, Université du Québec à Montréal.
Lahire Bernard (1999), L'invention de l'illettrisme, Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, La Découverte.
Leclercq Véronique (1999), Face à l'illettrisme, enseigner l'écrit à des adultes, Paris, ESF.
Tirvassen Rada (1997), « Alphabétisation fonctionnelle », dans M.-L. Moreau (éd.). Sociolinguistique : concepts de base, Bruxelles, Mardaga, pp. 26-31.
À suivre
L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience (fin)
Renauld Govain
Doyen
Faculté de Linguistique Appliquée
Université d’État d’Haïti
Quelques propositions
Devant l’ampleur du problème d’illettrisme à côté de l’analphabétisme et en raison du mal qu’il cause aux citoyens au plus haut niveau, il importe de faire ici quelques propositions préliminaires. D’autres réflexions suivront certainement, car je ne suis pas sûr que l’État pourra continuer à regarder le problème aller ainsi à vau-l’eau en faisant autant de tort à certains citoyens.
Renforcement des capacités de lecture à l’école
Devant cette évidence d’illettrisme, l’école haïtienne doit absolument renforcer les capacités en lecture (entre autres habiletés primaires liées à une bonne scolarisation) en agissant sur les méthodes en usage actuellement qui ne donnent guère les résultats escomptés. Nous n’entrerons pas ici dans des détails regardant les méthodes utilisées et leurs caractéristiques, mais les expériences empiriques montrent souvent que les schèmes psychomoteurs facilitant le développement de bonnes habiletés de lecture ne sont pas toujours mises en place durablement dans la vie de la plupart des locuteurs. Dans le contexte qui est le nôtre, il est important de former ceux qui vont enseigner la lecture en exploitant les convergences entre les deux langues que les apprenants utilisent dans la communauté et dans l’espace scolaire. Cela demande, justement, qu’on passe par la mise en place de méthodes «contextualisées».
Il est plus que nécessaire d’agir sur la pédagogie de la lecture à l’école haïtienne. Cette même proposition est aussi actuelle dans des pays à haute tradition intellectuelle comme la France où l’on s’aperçoit que l’illettrisme frappe aux portes de la plupart des locuteurs. À ce propos, un ordre d’idées peut être donné par J. Deauvieau, J. Reichsstadt et J.-P. Terrail(2015). L’illettrisme scolaire est donc un problème qu’on pourrait même considérer comme international. Et Alain Bentolila (1996) l’avait déjà largement évoqué. Savoir lire comme il se doit n’est pas de l’ordre du donné, mais du construit. Cela demande un apprentissage approprié qui nous conduira au développement d’habiletés, de techniques, de méthodes qui, à force de répétition dans l’expérience scolaire, vont devenir des automatismes et vont intégrer les schèmes de comportements moteurs du citoyen en devenant une expérience naturelle de sorte qu’il puisse être amené à même oublier s’il avait appris à lire.
Introduire le français dans le processus d’alphabétisation
Les observations sans passion sont –et cela a toujours été le cas –favorables à l’introduction du français dans les campagnes d’alphabétisation. Cela s’inscrit dans le cadre d’une démarche de justice sociale, le pays possédant deux langues officielles. L’école haïtienne prône, à partir de la réforme éducative de 1979, un bilinguisme équilibré et la connaissance du français offre des avantages sociaux que celle du créole uniquement ne donne pas. Le salaire mensuel d’un analphabète ne dépasse guère 5000 gourdes (environ 80 USD, 80€. Celui d’un alphabétisé (et les vrais alphabétisés sont hyper-rares) en créole uniquement ne dépasse pas le double.
De deux choses l’une : ou on introduit le français à un certain niveau du processus d’alphabétisation des masses analphabètes urbaines et rurales, ou bien on établit une politique linguistique qui soit susceptible d’inverser les rapports entre le créole et le français dans la société avec des moyens coercitifs forts en vue de contraindre les citoyens au respect scrupuleux des prescrits de lois portant établissement de cette politique linguistique. Or, nous savons tous que ce n’est pas à coup de loi, ni même à coup de bâton, qu’on parviendra à modifier les rapports que les locuteurs « cultivent »par rapport à leurs langues.
Une société fondée sur une si flagrante inégalité sociale mettra beaucoup de temps à se développer. Car elle ne peut pas compter sur la participation de tous les citoyens. Or, le développement durable dont on parle tant ces dernières années n’est possible qu’avec la participation active de tous les citoyens. Offrir aux citoyens la possibilité de maîtriser les langues, c’est leur donner chance égale. C’est leur offrir la possibilité d’évoluer dans la hiérarchie sociale.
Le processus doit débuter en créole et on passera au français au bout d’un certain niveau dont il s’agira de définir le seuil et autour duquel il faudra établir le plus large consensus possible. Les deux langues étant proches à certains égards, l’enseignement du/en créole facilitera celui du/en français. Car, l’enseignement/apprentissage à quelque niveau que ce soit va du connu vers l’inconnu. Donc, il ne fait pas de discussion qu’on gagne à aller du créole au français. Cela pourrait conduire à une démystification de la pratique du français que l’imaginaire collectif lie volontiers à un certain élitisme. D’où la nécessité d’aller vers une alphabétisation fonctionnelle. À partir de ce moment, on pourrait aller vers ce que j’appelle la banalisation de la pratique du français dans la communauté et les Haïtiens y verraient une langue haïtienne, mais non un objet de contemplation, une œuvre de vénération.
Vers une alphabétisation fonctionnelle en Haïti
L’alphabétisation fonctionnelle, comme l’adjectif fonctionnel l’indique, consiste à faire de l’alphabétisé un agent de développement en établissant chez lui ses compétences techniques et professionnelles « opérationnalisables » dans sa vie. Il ne s’agit pas que d’apprendre uniquement à lire et à écrire, mais d’apprendre à apprendre ou d’apprendre pour agir. L’individu doit apprendre à développer des savoirs et savoir-faire selon ses besoins et ceux de son environnement dans la perspective de juguler les problèmes qui empêchent le développement et le changement : « il faut plus que savoir lire et écrire pour affronter la réalité et prendre en charge son destin, pour cesser d’être des pions passifs à la merci d’un système qui engendre l’exploitation et la pauvreté et pour devenir des humains responsables, maîtres de leur histoire » (Nunez, cité par Hautecœur, 1987 : 335).
Pour R. Tirvassen (1997 : 26), « l’alphabétisation fonctionnelle désigne l’enseignement qui consiste à transmettre, hors du contexte scolaire, des aptitudes de lecture, d’écriture et de calcul à des adolescents ou des adultes qui n’ont jamais été scolarisés ou qui, bien qu’ils aient été à l’école, n’ont pas développé ces aptitudes suffisamment pour s’intégrer socialement et professionnellement dans leur communauté ». Le néo-alphabétisé haïtien est fonctionnellement analphabète : il n’est guère capable, par exemple, d’identifier le nom d’une rue et les enseignes des institutions, qui sont exclusivement écrits en français. Il ne peut pas lire son acte de naissance ou tout autre document à caractère juridico-légal car tout est rédigé en français. Les campagnes d’alphabétisation constituent ainsi un facteur d’accroissement du fossé social qui existe entre les intellectuels, les lettrés, les illettrés et les masses analphabètes.
Sans une réforme dans le système socio-éducatif du pays, le français restera l’apanage d’un petit groupe qui aura toujours les mêmes privilèges au détriment du reste si le français n’est pas introduit à un certain niveau du processus d’alphabétisation ou si on ne fait pas évoluer les rapports que les citoyens sont amenés à développer avec leurs langues ou encore si les langues sont instrumentalisées telles qu’elles le sont actuellement et depuis toujours dans la communauté. Un processus d’alphabétisation qui tienne compte des exigences socioprofessionnelles, politiques et économiques du pays est une nécessité qui s’inscrit dans le cadre d’une justice sociale populaire. Si les analphabètes peuvent voter pour élire d’autres citoyens, ils sont, eux, incapables de se faire élire, tout au moins de la mairie à la présidence en passant par le Parlement. L’analphabétisme est un facteur d’exclusion et de discrimination, d’où le point de départ d’un déséquilibre dans la vie des habitants d’une même patrie. Les néo-alphabétisés haïtiens dans les conditions que je suis en train de décrire ici sont victimes de cette exclusion et de cette discrimination qui semblent caractériser le fonctionnement même de la communauté haïtienne.
Il est important de déterminer le type de lecture, d’écriture et de calcul à enseigner aux masses à alphabétiser tout en identifiant un niveau seuil de compétences dans ces trois domaines dont on élaborera un référentiel de compétences pour les trois domaines. On élaborera des outils fiables, fidèles et viables pour évaluer les acquis des apprenants en cours d’alphabétisation. Ces outils seront utilisés sur l’ensemble du territoire national. Cette évaluation pourrait être officielle. Les tests de compétences devraient être construits en adéquation avec les objectifs poursuivis et les contenus enseignés tout au long du processus. C’est à partir de ce moment qu’on pourra envisager le passage au français. Là, on dépasserait le simple fait de débrouillardise évoqué tantôt. Précisons que le contenu constitue l’ensemble des éléments linguistiques, communicatifs, culturels à enseigner / faire apprendre faisant l’objet d’appropriation selon une progression établie à l’avance dans le cadre de la planification curriculaire.
Alphabétiser les masses analphabètes qui composent la majeure partie de la population haïtienne ne peut pas se réduire à une logique de débrouillardise qui masque toute l’étendue du problème. Il y a nécessité de conduire les jeunes et les adultes analphabètes à un niveau de formation académique acceptable équivalent, par exemple, au niveau de la 9e AF. Évidemment, la formation peut ne pas forcément durer 9 ans, mais doit proposer de développer des compétences qui, en qualité, équivaudraient à celles développées par un apprenant ayant atteint ce niveau en situation formelle à l’école haïtienne.
Pour une contribution institutionnelle de la Faculté de linguistique appliquée,
Il serait méchant, voire médiocre de la part des universitaires du pays de continuer à contempler le problème en face et se contenter de s’en plaindre. Il faut faire quelque chose en vue de sa résolution! L’université ne peut pas se permettre ce comportement contre-productif de complaisance qui est, à la limite, cruel et est comparable à cette infraction consistant à ne pas porter assistance à personne en danger pour ce qui concerne l’observateur avisé. Mais pour l’État et les institutions, il est comparable à une forme de démission face à une responsabilité naturelle dans l’organisation de la vie dans la Cité en visant le bien-être collectif communautaire et individuel des citoyens.
Le problème d’illettrisme est aussi lié, à certains égards, à des phénomènes langagiers. Et ces phénomènes langagiers peuvent être dépistés à l’occasion de recherches de terrain en commençant par l’école. C’est en ce sens que le Laboratoire Langue, Société, Éducation (LangSÉ), fonctionnant dans le cadre de la Faculté de linguistique appliquée (FLA) est l’institution de l’Université d’État d’Haïti, dont je suis pour l’instant le coordonnateur, a organisé en mars 2016 un colloque sur les pathologies du langage en rapport avec des troubles d’apprentissage. Un ouvrage collectif - Troubles du langage et rendement scolaire. Essai de diagnostic du système éducatif haïtien dans le département de l'Artibonite - vient d’être publié chez L’Harmattan à la suite de ce colloque sous la direction du professeur Rochambeau Lainy. Comme le titre peut vous le suggérer, le colloque est le résultat d’une série d’actions de recherche menées sur le terrain, dans le département de l’Artibonite sous la direction dudit professeur, membre du LangSÉ.
La FLA est l’institution universitaire haïtienne qui a vocation de travailler sur les sciences du langage et des problèmes qui y sont liés. Peut-être pas la seule dans le pays à s’intéresser à ces problèmes et à pouvoir y intervenir, mais la principale. Elle est aussi l’institution avec laquelle l’État devrait compter s’il voulait monter et expérimenter un vrai programme d’alphabétisation en vue d’éradiquer les problèmes d’illettrisme et d’analphabétisme dans le pays. Mais, notre institution ne s’impliquera pas dans un processus politique orienté par le souci de certains d’asseoir leur popularité politique ou autre expérience de ce genre, comme je viens de montrer que cela se fait généralement. Son intervention consiste à apporter une expertise à la fois scientifique, technique et méthodologique autour des problèmes constatés et qui relèvent de ses domaines de compétences. On pourrait rappeler, s’il en était besoin, que depuis la création du SEA, l’essentiel de son personnel à temps plein, voire contractuel est constitué de produits de la FLA. Mais, cela ne veut pas dire qu’il ait été établi entre la FLA et le SEA un quelconque accord sur une base institutionnelle. Il est vrai que ces techniciens formés à/par la FLA tiennent une part active dans le fonctionnement du SEA, mais ils sont assujettis à la politique de formation mise en place à un plus haut niveau. Ils sont des exécutants et non des décideurs. La technique peut bien être plus efficace que la politique mais celle-ci a très souvent raison de celle-là.
Ne serait-il pas temps que l’État haïtien apprenne à aller vers l’Université qui est l’institution par excellence qui, dans nos États modernes, est créée pour réfléchir sur des problèmes de société dont ceux évoqués jusqu’ici en proposant des pistes de solution, en fournissant la réflexion pour accompagner l’implémentation des propositions dans le cadre de la mise en place et l’orientation de politiques publiques ? Ne serait-il pas opportun que l’État apprenne à rentabiliser ses dépenses en mettant à profit les connaissances qu’il contribue à développer dans le cadre de la formation universitaire et technique qu’il finance via le Trésor public ? Est-il productif, de ce point de vue, que pour les campagnes d’alphabétisation par exemple, l’État ne demande jamais à la Faculté de linguistique appliquée, agissant pour l’Université d’État d’Haïti en la matière, de mettre à sa disposition des étudiants, ne serait-ce qu’à titre de stagiaires, qui sont formés dans cette perspective (entre autres domaines) pour l’implémentation des différents programmes d’alphabétisation ? Que fait cet État de la loi Anacacis sur le service social obligatoire dans les filières universitaires ? Et pourquoi cette loi a-t-elle été votée ? Pour poireauter, voire pourrir dans les tiroirs comme plein d’autres ? On pourrait en dire autant pour la loi Bastien sur les frais scolaires qui n’est jamais entrée en application. Ne pensez-vous pas que sa bonne application pourrait avoir une incidence positive dans la question d’illettrisme que nous sommes en train de traiter ici ? Avec la stabilisation des prix, notamment au niveau privé (les responsables d’écoles fixant leurs frais de scolarité arbitrairement et comme bon leur semble), la plupart des enfants de parents modestes pourraient rester plus longtemps à l’école et pourraient développer de meilleures habiletés dans tous les compartiments des connaissances développées grâce à une normale scolarisation.
Un État en développement comme le nôtre se doit d’être pragmatique. Il doit apprendre à maximiser et rentabiliser la moindre possibilité d’investir les compétences à sa disposition en vue de faire un pas en avant sur le long, je dirais aussi interminable chemin du développement durable. Et les collègues universitaires qui réfléchissent sur ce genre de problèmes de société, qu’est-ce que l’État fait de leur réflexion ? Dans un pays comme Haïti, la question de la recherche-action doit commencer à être une réalité dans divers domaines de la vie sociopolitique nationale. L’université doit être au fonctionnement de l’État (au pays en général) ce que le consultant est au sénateur de la République par exemple, ou un conseiller avisé et expérimenté au président de la République. Certains dirigeants doivent croire que l’université est un ennemi et nous pouvons chercher des exemples de l’histoire récente haïtienne de ces deux dernières décennies pour étayer ce présupposé. L’université doit être - de fait est - au service de l’État dans ses quêtes de solutions à des problèmes nationaux, ses quêtes de résolution de problèmes cruciaux et récurrents et dans son devoir de planification de politiques publiques capables de mettre le pays sur les rails du développement à tous les points de vue et d’y rester pour de bon. Aucun pays ne peut se développer sans l’université. Mais créer des universités ne suffit pas. Ce qui importe, c’est d’inscrire ces universités dans une dynamique de production de réflexions pour le changement, de recherche pour la résolution de problèmes entravant la bonne marche de l’État (car il y en aura toujours), dans une dynamique de productions pour proposer des pistes d’amélioration de la vie de la Cité en général et dans tous les compartiments de la vie nationale.
Pour ne pas conclure ici…
Cet article est un début de réflexion sur un problème qui, en réalité, est une gangrène nationale, dont nous sommes conscients, mais nous semblons avoir peur d’en parler. Néanmoins, les victimes en souffrent. Et nous en vivons l’expérience ces derniers jours. Faut-il continuer à regarder l’illettrisme et nous moquer des victimes comme le font la presse locale et les réseaux sociaux ? Je crois que non. Nous devons et nous pouvons faire quelque chose en amenant l’État à en prendre conscience et se sentir concerné au premier chef. Et la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti est là (bien sûr à côté d’autres institutions) pour l’accompagner dans cette dynamique urgente d’identification du problème, de diagnostic, de compréhension et de recherche de solutions à ces deux problèmes que personne ne peut nier. Les institutions nationales doivent toutes se sentir concernées par ce cuisant problème d’illettrisme sans oublier l’analphabétisme qui a la vie dure.
Je conclurai en mettant en évidence le fait que le processus d’alphabétisation des masses analphabètes doit faire l’objet d’une réforme curriculaire et méthodologique. Cette même réforme curriculaire est aussi nécessaire à l’école dans la perspective de parvenir à juguler le fâcheux phénomène d’illettrisme. En même temps, cela doit passer par des recherches sur ledit processus en vue de chercher à le comprendre à des fins d’évaluation, de correction, d’amélioration, etc. Je souligne enfin l’urgente nécessité qu’a le MENFP de renforcer à l’école les capacités en lecture, étant entendu que cela doit d’abord passer par la formation des enseignantes et enseignants qui seront responsables de ce type d’enseignement. Si nous voulons inscrire le pays dans une dynamique de développement durable et que nous ne le pensons pas au niveau des premières années de la scolarisation à l’échelle nationale, c’est que nous nous mentons tous et vouons le pays à devenir ce que personne n’aurait aimé qu’il devienne.
Renauld Govain
Doyen
Faculté de Linguistique Appliquée
Université d’État d’Haïti
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