Chacun peut répondre à sa façon à cette question. L’argent de la diaspora, chacun en a vu la couleur un jour. Directement ou par le biais d’un proche, d’une connaissance. Parce qu’on a eu à le dépenser ou à le recevoir en paiement de services ou de produits, l’argent de notre diaspora irrigue tous les interstices de l’économie haïtienne. Et cela augmente tous les jours.
En 10 ans, les transferts d’argent de la diaspora vers Haïti ont augmenté de plus de 80%, annonçait un article de la section économique du journal, jeudi matin. Qu’avons-nous fait de cet argent ?
Il y a eu l’initiative du président Michel Martelly de ponctionner les transferts pour financer le Fonds national de l’éducation. Il y a aussi les frais perçus sur les appels téléphoniques. Sinon rien. Rien de construit. Nous nous contentons de faire financer consommation et investissement familial avec l’argent de la diaspora, mais toujours pas de réflexion spécifique sur cette manne.
Le 16 juin était la Journée internationale des envois de fonds à la famille, c’est le Fonds international de développement agricole (FIDA) qui a institué cette tradition qui prend le temps chaque année de lancer une réflexion sur l’apport de ceux qui sont partis à la vie de leur pays. Le 16 juin est passé inaperçu en Haïti. L’argent de la diaspora n’a ni odeur ni murmure en Haïti. On le dépense, c’est tout.
D’une façon générale, le montant des transferts que les migrants envoient à leurs familles dans les pays en développement a augmenté de 51% au cours des dix dernières années. En Haïti, pendant la même période, les transferts d’argent ont progressé à un rythme exponentiel au point qu'ils constituent la principale source de devises.
En ce qui concerne la sous-région, entre 2007 et 2016, Haïti est le pays où les flux de transferts d’argent ont le plus augmenté. À un rythme exponentiel de 85.6%. Distançant considérablement la République dominicaine (62.9%) et la Jamaïque (14.9%). Quand on fait le ratio, Haïti arrive en tête dans le top 5 des pays de la région Amérique latine et Caraïbes, avec des envois de fonds représentant 25% de son PIB en 2015.
Malgré cette tendance haussière depuis dix ans, Gilbert F. Houngbo, président du FIDA, souligne que l’impact des transferts d’argent doit d’abord être envisagé selon le critère d' « une famille à la fois ». « Ce qui compte, ce n’est pas tant l’argent qui est envoyé vers les pays d’origine, c’est l’impact qu’il peut avoir sur la vie des gens. Les petites sommes de 200 USD ou 300 USD que chaque migrant envoie chez lui représentent 60% du revenu du ménage, si bien que cet argent fait une différence énorme dans la vie des familles et dans les communautés dans lesquelles elles vivent. »
Haïti est le 3e pays de la Caraïbe à avoir reçu le plus de transferts de sa diaspora, 2.2 milliards de dollars, précédée par la Jamaïque (2.4 milliards) et la République dominicaine (5.5 milliards de dollars). Mais, avec des envois de fonds représentant 25% de son PIB, Haïti caracole en tête, loin devant la Jamaïque 16.9% et la République dominicaine 7.7%.
Ces transferts d’argent individuels représentent globalement plus du triple de l’aide publique au développement (APD), toutes sources confondues, et dépassent le montant total des investissements étrangers directs réalisés dans la quasi-totalité des pays à faible revenu et des pays à revenu intermédiaire.
Cet argent qui coule à flots fait l’affaire des agents de change, alimente le business de la vente des devises et subit la loi des maisons de transferts. Aucune réflexion n’est menée en Haïti pour savoir comment permettre aux receveurs de mieux bénéficier des envois. Chacun prend sa part, les plus petits se contentent de ce qui reste sur chaque transfert.
Les coûts de transaction pour envoyer de l’argent dépassent actuellement 30 milliards de dollars par an, les frais étant particulièrement élevés pour les pays les plus pauvres et les zones rurales éloignées, souligne le rapport du FIDA qui formule plusieurs recommandations en vue d’améliorer les politiques publiques et présente des propositions de partenariats avec le secteur privé afin de réduire les coûts et donner aux migrants ainsi qu'à leurs familles les moyens d’utiliser leur argent de façon plus productive.
Ah! le rapport parle de politiques publiques sur les transferts, cela ne concerne donc pas Haïti qui considère les transferts comme un élément marginal de la vie économique locale depuis des décennies. L’argent de la diaspora, on n’y pense pas ici, estimant à tort qu’il coulera toujours à flots.
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