Une « Task force » est mise en place pour combattre, dit-on, les spoliateurs. Cet organe formé d’autorités judiciaires et policières est constitué au moment où le système judiciaire est paralysé par une grève de greffiers issus des 18 juridictions entamée depuis le 3 juillet. A cause de cette grève, aucune audience ne peut être tenue dans les tribunaux.
Avec la « Task force », les responsables entendent intervenir sur un problème complexe qui date peut-être de l’époque de l’indépendance d’Haïti. D’ailleurs, des historiens rapportent que Jean-Jacques Dessalines a été tué pour avoir initié la vérification des titres de propriété et la réforme agraire. De gouvernement en gouvernement, la question de sécurité foncière est donc restée un casse-tête auquel personne ne voulait s'attaquer. Pendant cette dernière décennie, la question foncière est devenue un sujet brûlant, notamment depuis le séisme du 12 janvier 2010. De passage en Haïti après la catastrophe, l’ex-président français Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs lancé l’alerte : il faut cadastrer le pays – seul 5% du territoire était cadastré.
Une semaine ne passe sans que l’on n’entende un nouveau cri, un nouvel appel à l’aide d’un particulier dans la région métropolitaine. Certains endroits du pays sont réputés d’être des terreaux de litiges terriens, mais il semble que, depuis plusieurs mois, les squatteurs ciblent certains quartiers de Port-au-Prince où les terrains valent de l’or. Accompagnés de policiers lourdement armés, des gens troublent constamment le sommeil de paisibles citoyens qui, parfois, vivent sur leurs propriétés depuis plusieurs décennies. Dans certains cas, c’est un nouveau chef, se servant de ses pouvoirs, qui veut à tout prix s'emparer illégalement d’une propriété.
Personne ne peut dénombrer le nombre de vies emportées dans des conflits terriens. Des terrains vendus plusieurs fois alors que chacun brandit son titre de propriété. Des titres souvent questionnables ou dupliqués. La faute à qui ? À un État mauvais gestionnaire qui s’est souvent compliqué la tâche en laissant les problèmes empirer. Complications administratives, confusions, mésinterprétations… rien n’est jamais clairement défini.
Vu la faiblesse des institutions, toutes les conditions sont réunies pour offrir cette délicate insécurité foncière. Combien d’argent et de temps faudra-t-il par exemple pour informatiser la direction des domaines à la DGI où les titres de propriété sont enregistrés ? Après, il faudrait se pencher sur les textes de loi régissant les notaires, arpenteurs, les professionnels du foncier. Un problème structurel ne peut être résolu par un quelconque organe monté en un clin d’oeil, même si l’initiative en soi n’est pas mauvaise. Mais l’on doute que cette initiative puisse faire long feu sans de véritables réformes.
La « Task force » ne risquerait-elle pas d’être une guerre « autorités » contre « autorités » si elle décidait d’intervenir sur tous les conflits sans parti pris ? Cette « Task force » a du pain sur la planche (si ce n’est pas de la communication) pour lutter contre l’essor de la mafia de la terre dans un système judiciaire perçu comme corrompu. Y arrivera-t-elle vraiment quand l’on sait que les squatteurs profitent souvent de leurs accointances avec des gens au pouvoir pour intimider ou chasser leurs cibles ? Parviendra-t-on vraiment à lutter contre ce fléau quand c’est parfois des commissaires du gouvernement, des doyens des tribunaux civils, entre autres, qui sont devenus des agents de conflits fonciers ? Alors que ces derniers devraient être les premiers à défendre les intérêts de la sécurité foncière. Le chantier paraît immense. Le Comité interministériel de l’aménagement du territoire (CIAT) peut en témoigner.
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