Quand une cuisinière va au marché et rapporte des provisions, les plats cuisinés reflètent le contenu de son panier. Vous n’auriez pas sur votre table du poisson si elle n’avait acheté que de la viande. Le dimanche matin, il n’y aurait pas de soupe au giraumont si elle n’avait pas rapporté du giraumont et ainsi de suite. Dans le cas d’Haïti, nous sommes en train de préparer une recette, une mixture et un cocktail qui ne disent pas encore leurs noms, mais les ingrédients nous laissent deviner ce qui nous sera servi. Prenons l’université. On ne compte plus les facultés publiques qui sont en crise, pour de bonnes ou pour de mauvaises raisons. On ne compte plus le nombre de mois depuis que personne ne cherche des voies de sortie. Les étudiants campent sur leurs positions. Les décanats et le rectorat jouent le temps. Le reste de la société a jeté l’ancre dans une indifférence himalayenne. Quand ça va mal à Port-au-Prince, il en est ainsi. Quand ça va mal en province, il en est de même. Pour ne pas être en reste, les universités privées connaissent depuis peu des soubresauts similaires. Les étudiants tuent les institutions que les professeurs ne peuvent faire bien évoluer. Nous restons désarmés face au gouffre où s’enfonce l’avenir. Prenons la santé. L’État haïtien réduit depuis des années le budget de ce secteur. Exercice fiscal après exercice fiscal, la santé n’est pas la priorité. Dans le même temps, l’État construit des infrastructures. De grands et beaux hôpitaux. On fait comme si les murs peuvent conduire des consultations et les lits prescrire l'hospitalisation. Il n’en est ainsi nulle part. Résultat : des hôpitaux flambant neufs ne peuvent pas fonctionner. Le personnel de la santé, du plus haut au plus bas de l’échelle, est désabusé, ne travaille pas, grève le plus souvent possible. La santé est malade, nous lui chantons « Fais dodo, titite ». Prenons le Parlement. Les élus ont abdiqué leur responsabilité de contrôle de l’action gouvernementale. Députés et sénateurs ne poussent plus les gouvernements à faire mieux. Ils squattent les couloirs des ministères et des organismes autonomes, sont devenus des chasseurs de petits projets et de privilèges. Quand PetroCaribe leur donne l’occasion de débusquer les mauvais comportements ou de prévenir les dérapages futurs, d’une enquête à l’autre, les parlementaires ne s’arment pas des instruments pour bien évaluer les dossiers dont ils ont la charge. Pour ce qui est des lois, ils légifèrent. Que vont-ils changer dans le bon sens dans la marche des institutions ou dans la vie de la population? On se le demande chaque jour. Prenons l’exécutif. Les envies et les projets du président de la République sont connus. Les mises en chantier se succèdent. Personne n’est convaincu qu’au-delà des actions immédiates, les faiblesses seront définitivement colmatées. Le développement est un processus continu. Pas une opération coup de poing. Nos lacunes sont rédhibitoires. Elles demandent des traitements longs. Nous espérons des miracles. Il en est de même pour le spectre de nos problèmes, il est large, infini; nous faisons pourtant comme si une ou deux actions vont suffire. Et comme il y a une prime à l’inaction en Haïti, pendant que le président s’active sur un front ou deux, le gouvernement s’installe dans la grande vacance des initiatives. Prenons le secteur privé. Il se tait. Il se fait tout petit pour ne pas perdre une opportunité future. On se la coule douce même quand la création de richesse, la fameuse croissance à deux chiffres qui devrait permettre aux riches de devenir vraiment riches et aux pauvres de sortir de la misère n’a jamais été atteinte dans les annales de l’économie haïtienne. Il n’y a d’hommes d’affaires en Haïti que pour combattre toute hausse des salaires. Le secteur privé fait comme si la pauvreté était le seul horizon réaliste pour ce pays. En fait, si les jeunes partent pour le Chili ou pour le Brésil, les nantis ne vivent en Haïti qu’à temps partiel. Nous n’avons plus de projet d’un pays meilleur pour tous. Du haut au bas de l’échelle sociale, nous avons la tête ailleurs. Quand une cuisinière va au marché, sa bourse et ses projets déterminent ses achats. Elle sait qu’elle ne doit pas promettre daubes et rôtis, si elle n’achète que des légumes. Sommes-nous bien conscients de ce que nous avons dans notre panier ces jours-ci ? Qu’avons-nous en tête quand nous pensons à l’avenir de ce pays ?