Le week-end passé, le président de la République a annoncé le retour officiel des Forces armées d’Haïti pour le 18 novembre prochain. La question de l’armée étant un énorme point de discorde nationale, cette annonce n’a pas manqué de raviver la grande polémique entretenue depuis environ 25 ans autour de cette institution constitutionnelle, démobilisée de fait. Il y a ceux qui sont en faveur de sa remobilisation, et d’autres qui sont contre. Les deux camps se font une guerre sans armées, mais sans pitié.
Depuis longtemps, ma position par rapport à cette controverse est fixée sans l’ombre d’une hésitation dans mon cœur : je suis favorable au retour de l’armée haïtienne, pourvu qu’elle soit professionnelle, respectueuse de la loi et des droits de la personne. À qui veut savoir le pourquoi de ma position, je brandirai sans ménagement mon plus solide argument et ma plus aimable faiblesse : j’aime l’armée ! Pas une armée en particulier, mais j’aime l’idée de l’armée comme institution au sens général et sans considérations pour un pays donné. Oui! J’aime le sens de l’honneur, la discipline, la loyauté, le sens du sacrifice de soi, le courage, la résistance physique, la résilience, la culture de solidarité, le goût de l’ordre, le respect de la hiérarchie et surtout l’amour de la patrie que l’armée communique et enseigne aux hommes et femmes qui s’y engagent. J’aime ce sentiment de sécurité que l’armée inspire à une nation quand celle-ci est menacée par l’ennemi ou les catastrophes naturelles. J’aime son rôle crucial dans la sécurité du territoire, dans le renseignement et dans la recherche scientifique. Plus puérilement, j’aime les uniformes, les entraînements, les camps, les parades et les engins militaires. Et vous savez quoi ? J’en ai marre, depuis mon enfance à aujourd’hui, de ne pouvoir vivre ma fascination pour l’armée qu’à travers la télé ou la réalité d’autres États-nations.
Aujourd’hui, je la réclame pour moi, pour mes compatriotes et pour mon pays
Entre l’armée et moi, j’avoue que le lien est d’abord sentimental. C’est un argument autosuffisant. Mais je refuse de fonder ma prise de position sur le fragile argument d’un sentiment d’amour quand les détracteurs de l’armée, de leur côté, font toutes sortes d’amalgames pour justifier «rationnellement» leur haine de l’armée haïtienne. Et bizarrement, c’est à travers les arguments de ceux qui sont contre l’armée qu’il m’a été donné de mieux comprendre qu’au-delà de mon amour pour l’armée, celle-ci est un besoin pour Haïti (un besoin historique, géopolitique et surtout sociologique), et que ses détracteurs en ont une très mauvaise compréhension, truffée d’incohérences.
Primo, ils n’ont de haine que pour l’armée haïtienne, alors qu’ils ovationnent à chaque fois le débarquement de militaires américains sur le sol national depuis 1994, et ont chéri la présence des troupes militaires onusiennes d’occupation du territoire, au cours des 13 dernières années. On dirait qu’ils ont pour seul credo : oui à toutes les armées du monde sur le territoire national, mais non à l’armée haïtienne. Je ne comprendrai jamais la cohérence de cette position.
Secundo, leur haine de l’armée s’arc-boute sur les exactions, les abus et crimes orchestrés par les anciennes Forces armées d’Haïti, démobilisées depuis plus de 20 ans. Il est vrai qu’il faut, en tout temps, condamner ces actes odieux et tout faire pour prémunir le pays contre la répétition de cette mauvaise expérience. Moi aussi, j’en veux à l’ancienne armée et j’exècre ses agissements aujourd’hui encore. Mais cela ne justifie nullement qu’on en fasse un objet de rancune intarissable, brouillant notre jugement et nous rendant incapables de distinguer l’institution d’un côté, et de l’autre côté, l’utilisation qu’on en fait. La formule «armée=répression» est d’un simplisme outrageant et doit être appréciée comme le produit d’une vision défaitiste, prisonnière du passé et incapable d’imaginer l’avenir autrement que comme une pâle réplique de ce passé, même si les contextes sont différents. Soyons clairs : qu’il s’agisse de l’armée ou de la police, elles sont de bonnes institutions dans une République démocratique. C’est à nous, citoyens et gouvernants, de décider comment les façonner pour faire d’elles des instruments au service de l’ordre public et de l’intérêt supérieur de la nation, et non de simples outils de répression contre la population. Cela dit, nous n’avons pas à être contre le retour de l’armée, mais nous avons plutôt le devoir de veiller a son évolution dans le respect des règles du jeu démocratique.
Tertio, pour camoufler leur haine de l’armée, certains détracteurs avancent l’argument de la priorité : l’armée est budgétivore et n’est pas une priorité pour un pays pauvre comme Haïti, disent-ils. J’ai même entendu leur nouveau slogan à la mode : vive l’éducation, à bas l’armée. Comme quoi la question de l’éducation et celle de l’armée seraient deux choses séparées. C’est léger, et c’est la preuve d’une compréhension étriquée des deux concepts. Il est vrai que l’armée revêt une dimension militaire substantielle, mais trop souvent on oublie que l’armée est aussi et surtout une institution de resocialisation et de socialisation au même titre que l’école, la famille, l’église et les groupes d’amis. Du point de vue sociologique, l’armée est une institution-force en matière d’«éducation». Celle-ci étant entendue, dans la perspective durkheimienne, comme grosso modo le dispositif mis en place par la société pour influencer les nouvelles générations en leur inculquant les valeurs, connaissances et codes nécessaires pour fonctionner dans la société.
Or, justement, nous vivons depuis quelque temps une grave crise sociétale marquée, entre autres, par la déchéance de nos institutions de socialisation/éducation : la famille est éclatée, l’église est plurielle et en déficit de moralité, l’école est de qualité douteuse et à plusieurs vitesses, l’université est à la dérive. Il n’y a donc aucune institution nationale d’intégration sociale réelle où nos jeunes gens, sans considération d’origine et de richesses, apprennent ensemble les valeurs civiques et morales, cultivent l’amour du pays et développent un sentiment d’appartenance à la nation. Faute de cela, nous sommes devenus une société en débandade, avec une majorité d’hommes et de femmes sans discipline, avec peu d’honneur et de qualités morales, peu de fierté, sans amour du pays, ni esprit d’appartenance à la nation. Vu l’état de désagrégation de la société haïtienne, notre priorité des priorités est celle de refaçonner l’être haïtien. Je reste persuadé qu’une bonne armée, avec en plus un service militaire obligatoire, peut grandement aider en ce sens. Tant que nous n’aurons pas travaillé sur nous-mêmes, nous aurons beau fixer des priorités sectorielles, avec toutes les ressources nécessaires, nous nous retrouverons à la fin avec des citoyens qui se foutent du pays, le pillent sans gêne ou le fuient…
D’autres arguments historiques, géopolitiques et environnementaux sont en faveur de la remobilisation de l’armée. Je les traiterai à une prochaine occasion. Sur ce, je souhaite un bon retour à l’armée haïtienne et, pour ce 18 novembre, une belle commémoration de la bataille de Vertières à tous mes compatriotes haïtiens et à tous les humanistes du monde entier qui comprennent la portée historique et politique de cette bataille qui a déstabilisé l’ordre mondial esclavagiste et colonial de l’époque!
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