Dérivois ne se présente pas comme un chercheur désincarné. Il est conscient de sa trajectoire. A la manière de Pierre Bourdieu dans son livre « Science de la science et réflexivité » publié en 2001, Dérivois accepte de faire sa « socioanalyse ». Dans l’introduction de son livre, il précise : « Tout travail de recherche est une recherche de sens. Dans cette quête de sens, je ne m’enferme ni dans une discipline ni dans une institution, un pays, une nation, une identité, une culture ou quoi que ce soit d’enfermant. Je suis né quelque part, Gonaïves (Haïti), la Cité de l’Indépendance, la ville où le soleil se lève à l’Est pour se coucher à l’Ouest tout en observant la ligne imaginaire qui sépare le Nord et le Sud (…) Cependant, je me définis avant tout comme un clinicien au pied du monde, voire au bord du monde, un monde qui s’effondre ou qui menace de s’effondrer, un monde qui espère et se réorganise aussi, ce monde intermédiaire qui s’exprime dans chaque mot, chaque accent, chaque geste, chaque souffle de tout être humain. » (p.17).
Dérivois est conscient de tous les déterminismes sociaux. Il est conscient du poids de l’Histoire dans la pratique du chercheur. Ouvert à l’inconnu, il se définit ainsi : « Je suis un clinicien de la mondialité.» Dans les cinq chapitres qui composent son livre, Dérivois permet à ses lecteurs de découvrir le sens de ses travaux. C’est au premier chapitre du livre qu’il définit le concept de « Clinique de la mondialité » comme « une disposition d’esprit, une posture dynamique dans laquelle le clinicien- ou n’importe quel professionnel de la relation humaine – se préoccupe de penser le sujet singulier dans le monde et en même temps de repérer et de prendre en compte ce qui relève du mondial dans les moindres expressions (comportement, geste, parole, symptôme) de ce sujet singulier ». On ne peut donc pas considérer ce dernier en soi. Il a plusieurs appartenances. Il appartient au monde.
Dans la « mondialité », il y a d’abord monde. La mondialité de la clinique dont parle Dérivois est liée à ce qu’il appelle la géohistoire de la rencontre clinique impliquant l’articulation entre histoires collectives et histoires singulières dans la rencontre avec l’autre. Il écrit à la page 45 : « Vivre ensemble avec les autres nécessite de pouvoir vivre ensemble avec soi-même, c’est-à-dire avec ses groupes internes, de composer avec son héritage psychoaffectif, socio-cognitif, culturel, historique et pouvoir accueillir à l’intérieur de soi l’altérité sans qu’elle soit ressentie comme menaçante. » Dérivois propose une véritable humanisation des rapports humains et sociaux.
Au deuxième chapitre, Dérivois expose les fondements théoriques et conceptuels de sa démarche. Outre les travaux de Annick Ohayon, Michèle Huguet, Édouard Glissant, Charles Zacharie Bowao, Robert J. Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, René Kaës, Daniel Lagache, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Dérivois cite abondamment les extraits des travaux du psychiatre haïtien Dr Louis Mars qui a écrit en 1953 un livre intitulé Introduction à l’ethnopsychiatrie. Dérivois reconnaît ses dettes envers ce psychiatre haïtien. Il regrette toutefois que ce texte « ne soit pas cité dans les nombreux travaux ultérieurs sur l’ethnopsychiatrie ».
Pour Dérivois, il existe un lien étroit entre la clinique de la mondialité et l’ethnopsychiatrie. À la page 54, il souligne : « Si l’ethnopsychiatrie (dans son versant psychiatrie transculturelle) cherche à comparer les cultures, la clinique de la mondialité se penche sur l’intrication des cultures au sein d’un même groupe ou d’un même individu ou sujet ». Le modèle de la clinique de la mondialité se veut inter- et transdisciplinaire- inter et transnational.
Au troisième chapitre, Dérivois s’interroge sur les postures idéologiques de tous les professionnels de la clinique de la mondialité. Du coup, il dénonce toute approche binaire, ethnocentrée, impérialiste susceptible de freiner la route à l’altérité. Pour lui, la clinique de la mondialité ne fonctionne pas en vase clos. Elle s’intéresse aux grandes questions du monde contemporain telles que la violence agie/subie, la migration des populations, les catastrophes naturelles et humaines, la vie sociopolitique quotidienne, les transformations identitaires.
Le livre de Dérivois a une grande dimension pédagogique. En effet, au chapitre quatre, il expose quelques grands champs d’application de la clinique de la mondialité. Citons quelques champs : la vie quotidienne, la pratique clinique, l’enseignement et la formation. Il souhaite qu’on mette en place à l’école, dans les familles, dans les universités, bref dans la cité une véritable éducation à la mondialité et à l’altérité.
Sa passion pour l’enseignement et pour la recherche l’amène à illustrer sa philosophie de l’altérité ou de la mondialité de la clinique par une sérieuse réflexion sur les « adolescents dits de banlieue ». Tel est l’objet de son cinquième et dernier chapitre du livre. Le titre du chapitre est assez évocateur : « Ces adolescents dits de banlieue dans l’Occident mondialisé ». Ce démonstratif (ces) accompagnant le nom (adolescents) en dit long.
Pour écrire ce chapitre, Dérivois fait appel au livre « Les damnés de la terre » du psychiatre martiniquais Frantz Fanon. Il s’appuie sur l’article « les territoires oubliés du monde » de Ahmed Darwish. Le livre « Les banlieues » de Véronique Le Goaziou et de Charles Rojzman l’a beaucoup inspiré. Il dénonce un certain nombre de préjugés, d’idées reçues et de clichés sur les jeunes qui vivent dans les banlieues françaises. Il s’explique clairement à la page 164 : « L’expression « adolescent de banlieue » et ses semblables (jeunes de banlieue, de quartiers sensibles) font violence à plus d’un titre (…) Ces formules traduisent une violence identitaire, existentielle dans la désignation de l’autre.»
Les livres « La géopolitique de l’émotion » de Dominique Moïsi et « La conquête de l’Amérique. La question de l’autre » de Tzvetan Todorov l’ont aidé à saisir le sentiment d’insécurité et de peur qui caractériserait le monde occidental. L’expression « adolescent de banlieue et ses signifiés (racaille, migraille, étrangers) » ne sont, pour Dérivois, qu’un « produit, une résultante de la rage nominatrice de l’Occident colonial ».
Dérivois veut se solidariser avec les jeunes de banlieue. En effet, il croit que les adolescents disposent d’un potentiel créateur. Ils ont besoin de vrais témoins à qui s’adresser. « Ces adolescents font du bruit, soutient-il, parce qu’ils ont l’impression que personne les écoute. Dès qu’il y a quelqu’un en face, ils vont parler d’être humain à être humain » (p. 174).
Dans sa conclusion « Vers une épistémologie de la traversée : ensemble avec soi-même, ensemble avec les autres », Dérivois répond aux trois questions formulées dans son avant-propos. Il confirme ce qu’il a énoncé dans son introduction : « Je suis un clinicien de la mondialité. Dans la mondialité. Une mondialité qui s’est révélée à moi et en moi au décours des interstices de mon cheminement personnel, professionnel, académique et géographique. En poursuivant ce cheminement, j’interroge la trace et l’effet de l’héritage dans ma façon de me positionner dans mes vies intime, citoyenne et professionnelle » (p.17).
« Tout travail de recherche est une recherche de sens », écrit-il à la page 17 de son introduction. C’est cette même affirmation, légèrement modifiée, qui clôt l’ouvrage : « Toute recherche est recherche de sens ». L’aventure de l’enseignant-chercheur-clinicien Daniel Dérivois est loin d’être banale. Ne voulant sacraliser aucune théorie, il nous invite à opter pour une épistémologie de la traversée c’est-à-dire « traversée, du déjà là et du non encore advenu » (p.179).
Utopiste réaliste, Daniel Dérivois nous invite à réaménager la Cité. Ce dernier mérite d’être humanisée. Son humanisation doit passer par l’éducation à la mondialité et à l’altérité. Au cœur de la mondialisation, ce type d’éducation s’avère indispensable. Il sera capable d’ouvrir les portes de la Cité à la paix et à la justice sociale.
Nous voulons terminer notre propos par cette suggestion. Nous souhaitons que le professeur Dérivois explicite davantage le lien que peut avoir la clinique de la mondialité avec la religion et les langues qui, dans certaines circonstances, peuvent affecter le vivre ensemble entre les humains. Un dialogue du professeur Dérivois avec le psychanalyste et historien Michel de Certeau à travers ses ouvrages – L’écriture de l’histoire, L’invention du quotidien, L’étranger ou l’union dans la différence, la culture au pluriel – ne pourrait qu’enrichir son projet d’épistémologie de la traversée. Michel de Certeau est l’homme de la traversée. Daniel Dérivois ne partage-t-il pas avec ce dernier sa passion pour l’altérité ?
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