Me Gervais Charles
Une citation d’Aimé Césaire, tirée du Discours sur le colonialisme, surplombe l’introduction du livre de Frantz Fanon « Peau noire, masques blancs ». Très à propos, elle se réfère aux millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.
Découvrant en pleine adolescence, étudiant à Montréal, ce livre de Frantz Fanon, s'appuyant sur la psychanalyse du noir colonisé, je ne ressentis pas plus qu’un léger malaise sur une impression de déjà-vu qui me renvoyait à Jérémie, ma ville natale, où ceux qui se présentaient comme une élite d’épiderme, attireraient sur cette cité indolente et verdoyante, un massacre sordide dont la tache pesante appelle encore l’exorcisme.
Durant la dictature des Duvalier, que de massacres dépassant nettement par le nombre les vêpres jérémiennes qui sont restées en mémoire pour leur contenu raciste. Tout crime basé sur la haine raciale, religieuse et autres est inacceptable. La tentative d’extermination des juifs dans des fours crématoires par un régime de névrosés nazis a fait ressortir l’horreur des crimes provoqués par la haine et les préjugés. La condamnation est sans appel.
Au hasard des reportages, il a été souligné que, dans leurs colonies africaines, une politique officielle portugaise était d’encourager l’engrossement des négresses par les Blancs, persuadés que les métis deviendraient des alliés incontournables. Ce qui renvoie à une autre citation de Frantz Fanon exprimant sa stupeur de voir une amie martiniquaise outragée de l’entendre lui dire : « Toi qui est négresse ». La répartie fut cinglante: « Moi ? une négresse ? Ne vois-tu pas que je suis presque blanche ? Je déteste les nègres ………. » Je vous fais grâce du reste.
La réussite du colonisateur est de faire du colonisé prisonnier son propre geôlier. Toujours Frantz Fanon, une interlocutrice à bout de souffle lui jette à la face : « D’ailleurs, si Césaire revendique tant sa couleur noire, c’est parce qu’il ressent une malédiction. Est-ce-que les Blancs revendiquent la leur ?» Relever la tête est un anathème, une résistance insolente à l’évidence d’une prétendue supériorité dont la finalité est économique. La révolution indépendantiste qui a abouti à 1803 est à parfaire.
Les bossales avaient laissé les villes aux créoles pour construire leur propre société basée, fait inédit, sur une effective liberté et égalité obtenue sans police et sans armée. Ils se manifestèrent par sursauts et avec une incroyable violence dans la vie nationale quand l’existence même de leur société était menacée, par exemple les piquets et les cacos ainsi que la lutte salvatrice pour l’identité haïtienne contre l’occupant américain.
Le contexte politique a grandement évolué. Les sociétés du pays en dehors, pour survivre, font appel à des exutoires. Des fils et des filles ont été les premiers migrants vers Cuba, la République dominicaine et d’autres Antilles. Ils ont précédé vers l’ailleurs la classe moyenne et les intellectuels qui s’étaient tournés sous Duvalier vers l’Affrique, les États-Unis et le Canada. Maintenant le peuple toupatou, comme a eu à le désigner le Pape Jean-Paul II, étend ses tentacules dans les plus lointains pays de l’Amérique du Sud. Les transferts de ces expatriés constituent la manne de subsistance pour plusieurs qui sont restés prisonniers dans l’île assiégée.
La population essentiellement rurale des XIXe et XXe siècles s’est urbanisée et réclame ses droits politiques. Le mouvement Lavalas, pas exclusivement Fanmi Lavalas constitue le point de convergence pour les multiples revendications des masses particulièrement le peuple des bidonvilles en continuelle expansion.
La participation électorale massive de 1991 ne s’est plus reproduite. Les résultats avaient été noyés dans le sang sans véritable tentative de réconciliation pour un développement indigène.
Les élections sont confisquées, le peuple s’en est désintéressé à la recherche d’autres solutions viables. L’élite économique aussi vise l’ailleurs. Le vendredi, les avions sont remplis vers la Floride et le lundi vers Haïti. Dans ce sauve-qui-peut, la nation est abandonnée, aucune construction institutionnelle logique, la misère s’est installée et les loups n’attendent même pas la nuit venue pour quadriller la ville à la manière des mercenaires évacués par la puissance étoilée sans même une «tape» en guise de punition.
La violence fait rage. Les jeunes tombent sans ménagement comme si de fragiles balises de cruelle répression étaient de nature à endiguer les revendications réclamant la simple survie.
Le droit de questionner est ravi au colonisé. Il serait le premier responsable de sa déchéance. Le Core Groupe pourrait aider si elle ne privilégiait les solutions faciles, dépassées et à court terme.
Les lames de fond gagnent le rivage par vagues successives. Que la sagesse les empêche de dégénérer en tsunami! Qu’aurait dit le docteur Jean Price-Mars, maître à penser de la génération de Léopold Senghor, d’Aimé Césaire et de leurs disciplines?
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