A bien observer la société haïtienne, on a l’impression que le temps n’est ni linéaire ni continu encore moins irréversible. Effectivement, tout se passe comme s’il existait une ligne de démarcation visible à partir de la lune entre les origines des évènements et leurs conséquences. Si le principe de causalité affirme que l'effet ne peut précéder la cause, la notion du temps n’est pas perçue dans l'ordre de l'enchaînement des causes et des effets. En Haiti, la vie s’organise autour de la récurrence et de la circularité des mêmes évènements : la mort, le mal et la persécution. Pour la majorité de la population, le simulacre imprime la feuille de route. On pourrait illustrer ce phénomène avec les états généraux sectoriels quiauraient couté la bagatelle de 47 millions degourdes et traineraient 5 mois d’arriérés de salaires pour les 21 employés de cette structure. Et comme le ridicule ne tue pas, un comité de facilitation du dialogue a été récemment créé pour donner des résultats là où les états généraux sectorielsont échoué. Cette cohabitation de deux entités récemment créesayant lamême missionn’est pas aléatoire puisque, selon le journaliste Robenson Geffrard, le nombre de commissions créées en deux ans par le « bonhomme-banane » serait au nombre de 14[1].
En clair, le faire semblant n’est pas un phénomène qu’on peut facilement appréhender. Dans certains cas, il renvoie à une subalternité internaliséeou à une infériorité assumée. Sous l’emprise d’une psychologie tordue,la société haïtienne a donc façonné une culture du simulacreet a ainsi crééune identité périssable. On tentera ici un examen critique de la prévalence de ce phénomène sociétal en remontant à sa genèse eten portant le doute sur la capacité des Haïtiensà concilier leur bovarysme culturel et leur névrose narcissique. Incapables de se départager entre le singulier et l’universel, ces derniers ne trouvent repréhensible que la décolonisation d’Haïti soit un mythe et que sa liberté soit une illusion. Une psychopathologie paralysante retient les petits enfants de la brutale transplantation en apesanteur dans une totale incapacité à se défaire de la surdétermination géopolitique. Autrement dit, la première expérience de décolonisation fait semblant d’être un pays souverain et indépendant. A titre d’exemple, la rétrocession de La Navase, reconnu par la constitution autonomiste de la toute-puissance louverturiennede 1801 et celle de l’omnipotence dessaliniennede 1805 est un sujet tabou.
De la libération culturelle et politique de l’Haïtien, il n’a jamais été question.Même quand ce n’est pas notre souci principal dans cet article, il importe de s’attarder un peu sur la prévalence de ce conditionnement mental. Par exemple, un signataire de l’Acte de l’indépendance comme Alexandre Pétion agitade son propre gré l’idée d’indemniser les colons.De ce point de vue, il y a lieu de reconnaitre que la mutation indépendantiste n’a pas jusqu’à présent mis fin aux rapports de domination. En tout état de cause,nullement inquiets ni inquiétés, les dépositaires du cordon sanitaire continuent d’imprimer la trajectoire de la postcolonie. Rien n’est négligé pour laisserHaïti cuire dans son propre jus. Au risque de nous répéter,la subalternité intériorisée a des origines profondes et nombreuses et des conséquences malheureuses. On se le rappelle qu’au service de l’Empire, le général Dumas avait connu la gloire pour ne pas voir sa pension liquidée sur ordre de Napoléon. Comme André Rigaud, on peut tomber de la balançoire de l’histoire au service de la France républicaine tout comme on peut mourirde contrition comme Toussaint Louverture au Fort de Joux.Exceptionnellement, l’Empire pour ses besoins a permisà un Georges Biassouet un Jean Kinade conserver leur milice et leur grade. Tout comme il alaisséJean-François mourir dans la misère en métropole.
Sans répit, une pédagogie de la fatalité continue religieusement de distiller au compte-goutte dans les consciences publiquesque notre destin était d’éclore comme la rose pour faner. Nous pointons ici du doigt la panne d’inspiration à l’origine d’un consensus bancal au sein de la société haïtienne. Incapable de se réinventer, elles’estdonc tournée versla reproduction de la facilité et le faire semblant en mettant entres autresl'accent surla spéculation. Vues sous cet angle-là, la promotion et la dissémination des jeux de hasard comme la « borlette » et la « gaguère »font partie du dispositif sournoisrégissant l’ordonnancement d’un monde imaginaire et imaginé.Par exemple, dès la tendre enfance, l'interprétation des rêvesest enseignée. Pour la quasi-totalité des Haïtiens, l’inclusion financièreet la circulation monétaire relèvent de l’ordre magico-religieux. Seul le sacré peut permettre d’échapper à la réalité insoutenable.En Haïti, la magie et la pratique sectaro-sorcellaire remplissent une fonction homéostatique en retenant les éléments éparpillés d'une société incapable de prioriser ’intelligence situationnelle collective.
C’est notre point de vue quetout se passe comme si les Haïtiens utilisaient une fatalité assumée comme un vase communiquant et endossaientleursubjugationpar les incantations, le rite magique et la prière. Dans un enchevêtrement de mondes parallèles et superposés les uns par rapport aux autres, l’ordre magico-religieux mène à une altérité absolue où il n’y a plus de rôle à jouer ni de responsabilité à assumer. Le moins qu’on puisse ajouter est que les Haïtiens font de leur mieux pour éviter la temporalité productrice. Aussi, le rituel et le ciel occupent-ils des dimensions asymétriques par rapport au réel et accompagnent les petits enfants créoles et bossales de la révolution haïtienne dans leur plongeon dans l’imaginaire. Cetaspect représente l’un des rares consensus dans une société endormie dans l’espérance de la résurrection. Comme l’anthropologue Francis Affergan le suggère, « Le sacré est le seul espace privé de dimension mesurable où l’homme doublement dominé peut s’épanouir, hors de soi, sans repères. Repaires sans repères, le sacré marque la fin de la lutte contre la domination et stigmatise non pas la venue d’un autre monde mais son existence contemporaine et simultanée[2]. »
Singulier petit pays ! Haïti continue de payer au prix fort les rendez-vous manqués et les ratages programmés comme, entre autres, le mauvais tournant de 1957.Que Jacques Stephen Alexis ait été arrêté, torturé et assassiné en avril 1961 sous le régime de François Duvalier restera un sujet à méditer. On pourrait en dire autant pour les idées de Price-Mars perverties par l’école ethnologique des Griots. En ce sens, rien de plus cocasse que la réalité discursivenoiristedans un pays de noirs. La touche charlatanesque des dépositaires de la zombification des masses a donc vidé de toute sa substancele concept de négritude à vocation universelle. Au colonialisme et à la domination occidentale, la bande à François Duvaliera pédagogiquement opposé un particularisme têtu et aveugle.En effet, lenoirisme cosmétique duvaliérien a systématiquement contaminéles esprits avec un culturalisme falsifié.
On en veut pour preuve la simplification abusive et la banalisation excessive avec lesquelles sont abordées les questions complexes.On a vu la facilite avec laquelle cette école de malheurs a pu faire croire à une trop grande majorité d’Haïtiens quela victoire du 18 novembre 1803 était providentielle. Avec la prévalence de la conscience mystique, en levée de rideau,pari pris, pari gagné. Dans l’entendement d’une frange importante de la société, les dieux tutélaires auraient été plus déterminants que ceux qui « riaient la mort » et qui avaient juré de vivre libres ou mourir. Cette vision réductrice a fait école au point où la globalité apparait jusqu’à présent comme une notion étrange en Haïti. En général, il appert que les Haïtiens crient que la victoire du 18 novembre 1803 sur les forces du mal n’a rien à voir avec l’hécatombe que fit la fièvre jaune dans les rangs ennemis, l’efficacité du blocus naval anglais et encore moins le support indirect de Jefferson. Pour bloquer l’expansion de l’empire napoléonien, ce dernier avait affaméRochambeau.
Evidemment, le fondamental de la culture du simulacre et du faire semblantn’enseigne qu’à ne rester à la surface des choses. Cet article se veutdonc un raccourci sur la genèse et la problématique du faire semblant et de la carnavalisation de la société haïtienne qui en découle.Dans ce qu’il conviendrait plutôt de décrire comme un modèle ludo-culturel et relationnel de convivialité excessive, tout y a passé.Qu’un tailleur de formation comme Jean-Pierre Boyer ait pu diriger Haïti pendant vingt-cinq ans dépasse l’entendement. Si cet absolutisme loufoque et lourdfut reconduit par les gouvernements de Soulouque et de Salomon, il a fallu attendre le mauvais tournant de 1957 pour voir le folklorisme politique, stade suprême du faire semblant, devenir une politique publique présentée sous les fonts baptismaux par le « Griot » suprême.En tout état de cause, on ne sauraitoublierlavoix nasillarde prononcée de « Papa Doc » en mode « Papa Baron »s’exclamer : « Je suis un être immatériel ». On se rappelle que, pour taire les rumeurs d’impotence sexuelle, ce dernier se devait de déclarer à un journaliste : « mandé Simone si’mpakonfè’lrenni ».
La mystification allait continuer avec la présentation du caricatural leader de 19 ans qu’il avait promis.S’agissait-il d’un dessin animé ou d’une bande dessinée ? Cette question restera pendante surtout que, même avec leur disparition, le folklorisme duvaliérienn’a pas disparu. En effet, quand il fallait présenter sous les fonts baptismaux le volet héréditaire de la présidence à vie ou « aviation » pour parler comme les vulgaires « volontaires de la servitude nihiliste » (VSN), cette hégémonie sans partage n’a été d’aucune ambiguïté. Comme dans un récit de film d’horreurs, des histoires macabres et troublantes ont été les moments forts de cette dystopie qui favorisa l’émergence de personnages insolites aux intentions malsaines. Certains d’entre eux ont ruiné la vie de milliers d’Haïtiens. D’autres ont affecté celle de millions d’autres. Comme si cela ne suffisait pas, au départ des Duvalier, ceux qui avaient pu fuir ce régime liberticide ont été grugés par des politiciens sans scrupules ni état d’âme. On se rappelle que,pour mobiliser des fonds pendant les premiers 5 mois de la présidence Aristide, les expatriésavaient spontanément monté une organisation du nom de VOAM[3]après le départ des Duvalier. Sur ce cas avéré de détournement, les rumeurs les plus farfelues continuent d’alimenter toutes les spéculations. On pourrait en dire autant sur la controverse autour de cetteténébreuse affaire de coopératives.
Que des malades mentaux, des fous, des guignols, des sociopathes, des excentriques et des dévergondés continuent à jouir d’une popularité est particulièrement troublant ! Que des marginaux après avoir répandu desidées aussi farfelues telles que « lavalas » ou aussi saugrenues que « tèt kalé » jouissent encore d’une respectabilité, cela relève de la mythologie ou de la science-fiction ! Le folklorisme politique renvoie au peuple ses propres humeurs. On s’explique ainsi qu’une coterie chasse l’autre. En Haïti, l’inamovibilité du statu quo peut toujours compter sur les bons et loyaux services des coalitions réactionnaires qui poussent comme des champignons.En atteste, sur les réseaux sociaux, l’existence de communautés virtuelles, de mondes imaginaires et d’univers imaginés où le surréalisme, le merveilleux et l'utopie alimentent le faire semblant. Suivant ce cheminement, il convient donc de reconnaitre que les cas psychiatriques sont généralement complexes à appréhender. Aussi, s’avère-t-il important de tourner les feux de la rampe sur ces gens abominables, ces boucaniers, ces flibustiers, ces pirates et mercenaires et ces contrebandiers de l’espoir. Comme une main invisible, ils ont arrangé une mécanique bien huilée pour régir l’ordonnancement d’une société en panne d’inspiration.
On savait que les Haïtiens ne reculaient devant absolument rien pour maintenir leur statut et leur place dans l’ordre social. Cette motivation essentielle s’illustre aisément par le couronnement d’Evans« KompèPlim » Paul comme premier ministre d’un régime représentant tout ce qu’il avait combattu pendant sa longue carrière politique. En réalité, depuis le tournant fatidique de 1957, les folkloriques n’ont pas chômé. Malgré la paix des cimetières et l’ordre par la terreur, la négritude cosmétiqueduvaliériennen’a paspu accélérer la croissance économiqueen trois décennies.La « transition qui n’en finit pas », selon le mot de Pierre-Raymond Dumas, n’a pas non plus fait mieux en 30 ans. Néanmoins, si le bilan est mièvre, certains évènements et faits relèvant de l’imaginaire, des circonstances particulières, des faits sociaux et économiquesaléatoires allaient imposerla soulouquerie rose avec la bande des « tèt kalé ».Bien entendu, Haïti ne rate jamais une bonne occasion d’étonner le monde.
Afin d’assurer une brillante postérité au modèle expérimental de démocratie ludo-culturelle, la carnavalisation permanente d’Haïti a donc été confiée au roi du carnaval.Pour une si délicate mission, les commanditaires denotre surdétermination allaientenrégimenter celui qui ne sauraitjamais reconsidérer sa subalternité.Aussi, pour parachever la décérébration de la jeunesse, l’empire a-t-il jeté son dévolusur un personnage éminemment folklorique qui était devenu extrêmement populaire en s’interposant comme le dépositaire de la trivialité. Alors, devant les défis que présentaient la reconstructionaprès le tremblement de terre du 12 janvier 2010, les Haïtiens ontaccepté que les rennes du pays soient confiés à un dévergondé.Pour continuer avec les pratiques du pire, unsociopathe a été imposé au plus haut sommet décisionnel pour renforcer l’incivisme et consolider l’inculture. Et c’est très grave que nos outils et référentiels créoles comme bossalesse soient tus dans une totale incapacité à anticiper ce carnaval meurtrier. L’illusion des sens a encore eu raison de beaucoup d’Haïtiens.
En levée de rideau, les orientations stratégiques de la carnavalisation avaient poussé les « tèt kalé » à déclarer Haïti « open for business ». Bien entendu, les imbéciles heureux peinent à se rendre à l’évidence qu’il s’agissait plutôt d’unevaste opération de faire semblant. Le pays était ouverten réalité à tout sauf au gros bon sens et à la raison. Confortablement lotie sur les Fonds Petrocaribe, la « soulouquerie » rose utilisa le social comme un des paravents pour méticuleusement organiser le pillage systématique du trésor public.Le faire semblant pousse les Haïtiens à faire appel à la commisération et la masturbation philanthropique devient le parfait stratagème pour s’enrichir. En stratifiant des couches superposées de ramifications nationales et internationales, la malice rose a pu réussir des crimes financierscollectifs parfaits. Dans ce monde à l’envers, le faire semblant pousse les Haïtiens à croire qu’on peut tirer l’économique avec le social, la distribution de kits alimentaires et de kits scolaires. Ce courant de pensée a également fait école en diaspora où chaque expatrié ne jure que par la création de sa propre fondation caritative. Implicitement, nous proposons un débat puisqu’il est temps, c’est notre point de vue, de faire le bilan de ces incitations directes au statu quo.
Avec cette culturede la frime et du simulacre,rien ne pouvait empêcherde parachever l’imposture avecla sinécure « Negbannan la ».Ce choix du roi du carnaval peut paraitre paradoxal lorsqu’on sait que ce dernier avait toujours pris le soin de s’entourer des meilleurs talents en studio comme pour le défilé des trois jours gras. Puisqu’il n’a jamais été questionde croissance économiqueni d’un avenir partagé, la nomenclature des critères se retrouve évidemmenttoujours renversée. Dans l’univers politique haïtien, le dauphin est choisi parmi les meilleurs chiens couchants. Ceux qui ont la mémoire courte peuvent revisiter les annales de la transition « Titid – Ti René ». Alors, comme le magicien tirant le lapin du chapeau, le « Sweet » présenta son « NegBannan ». Et tout naturellement, les cerveaux lents ont cru que ce dernier était capable de marcher sur l’eau. Evidemment,ce pas vers l’inconnu nous a mené tout droit à l’intersection de tous les dénis et de tous les dangers. Une fois encore, la première expérience de décolonisation se retrouveseule à assumer les conséquences de la désespérance.
En effet, la misère qui sévit en Haïti prend de plus en plus l’allure d’une onzième plaie d’Egypte.Au départ des Duvalier, il était pratiquement inconcevable que la panne d’inspiration serait aussi endémique, collective et nationale. Personne ne pouvait anticiper de si beaux jours pour le folklorisme politique. On se rappelle que, face aux enjeux de la dé-duvialérisation, le complot contre le savoir avait donc choisi le personnage le plus obscur du mouvement « ti légliz ». En tout état de cause, la satrapie « lavalassienne » s’était investie de la mission essentiellement folklorique d’assurer le triomphe du faux sur le vrai. En clair, le statu quo a pu non seulement compter sur les bons et loyaux services d’un René Préval mais a été aussi secouru par le rocambolesque Evans « KompèPlim » Paul. Et ce n’est pas contradictoire que ces deux grands chevaliers de l’Ordre du nihilisme haïtien aient tendu la main à « Papa Chawonjla » pour sauver sa grande vadrouille rose.
En Haïti, chacun a son vaurien présentable, son vilain sympathique et son voyou fréquentable dans l’autre camp. Ce vacuum éthique à l’intérieur duquel s’est refermé la société haïtienne est bien défini par l’expression proverbiale« pagen rat k ap bouche twoukote sourit fin pase, li ka bezwen l yonjou pou l sovetou. »(Le rat nebouche pas le trou où la souris vient de passer, il peut en avoir besoin un jour).Avec cette façon de voir le monde, rien ne peut échapper aux coteries.On s’explique ainsi qu’aucun procès contre le régime des Duvalier ni contre ses sbires n’a eu lieu.A notre tour de spéculer si Jean-Bertrand Aristide, le polyglotte auto-proclamé, n’aurait pas été plus utile à la société s’il était né muet. Comme nous l’avons constaté, cette consécration de la facilité a été en réalité un saut dans le vide et on pourrait résumer la mouvance « lavalas » à un bégaiement de l’histoire. Evidemment, les incrédules peinent à se rendre à l’évidence que le moule à fabriquer ces personnages insolites ne donne aucun signe de fatigue ni d’obsolescence.
Toutefois, sur l’échec de la saute d’humeur « lavalas », deux postulats s’affrontent. L'unsoutient que ceserait la suite logique du mauvais tournant de 1957. L'autre thèse accuseplutôt notre conception du chef et de la chose publique n’a pas changéde « Papa Toussaint » à « Ti Pè a » en passant par « Papa Doc ».Cependant, dans les deux hypothèses, il appert que tout se passe comme si Jean-Bertrand Aristide offrait le prétexte idéal à la classe moyenne « noiriste » et mulâtriste de manifester leur haine séculaire contre la masse afro-paysanne. Et ce n’est pas un hasard que ceux et celles qui mangent à tous les râteliers ne ratent jamais la moindre opportunité de les rendre responsables de tous les malheurs du pays. Dans la société haïtienne, peu importe la sincérité des sentiments, l’injure suprême est d’être soupçonné de sympathie pour les opprimés.On s’explique ainsi que la « lavalassophobie » soit une carte de visite.
Au risque de nous répéter, il importe de rappeler l’obstination obsessionnelle de l’Haïtienà maintenir son statut et sa place dans l’ordre social. Pour y arriver, tous les efforts sont déployés pour projeter une autre image de soi. Largement influencés par une insécurité affective que nous trainons depuis les temps pharaoniques, nous donnons l’impression d’êtreen campagne électorale permanente. Quelle que soit la situation ou l’heure, les Haïtiensobsédés à changer le regard des autresapparaissent être toujours en mode séduction.Aussi,passons-nous un temps fou à nous projeter comme des êtres sociables. Le regard de l’autre est fondamental dans la perception qu’on se fait de nous-mêmes. L’essentiel est d’être vu comme des « bons nègres » (de service) pour obtenir la validation des autres afin qu’ils agissent différemment avec nous. Au bout du compte, on a vraiment du mal à imaginer ce qui pourrait empêcher les Haïtiens de sourire. Toutefois, si cette attitude n’est pas mauvaise en soi dans la mesure où un sourire, même forcé et faux, peut aider à prendre les choses avec davantage d’optimisme et de recul,toutefois la dynamique des relations sociales qui émerge promeut le déni de réalité et contribue à renforcerla culture du faire semblant.
Evidemment, la société coloniale sans sanction n’a jamais cherché à séparer le bon grain de l’ivraie. Dans ce monde où le bandit est légal, on ne maudit pas les « petrocaribards » mais plutôt ceux qui ont eu le courage de dénoncer la concussion des deniers publics. Et comme rien ne doit être négligé pour respirer les odeurs du roi du carnaval,il faut également afficher une « tètkaléphilie ».Sinon,les paumés peuvent prononcer le bannissement contre celui ou celle qui ose demander « kot kob petwokaribe a ». On se rappelle la facilité déconcertante avec laquelleles imbéciles heureuxreprenaientcomme à l’école maternelle les refrains« sé chien ou yé se pou’wjapé…houp, houp, houp,… », « sé chat ou yé se pou’wmiolé, miaw, miaw, miaw… », etc. lors des prestations du « Sweet ». Ne faut-il pas vraiment un âge mental ne dépassant pas5ans pour afficher de pareils comportements ?Avec un coefficient mental aussi bas, il devient aisé de comprendre que ceux qui se sont donnés la peine de naitre aient revendiqué « tèt kalé » pour donner le ton à « lavalas ». Lorsqu’une société décide d’abdiquer sur le rationnel, les soupapes de sureté fuitent et finissent par sauter.De« Papa Doc » à « NegBanann » en passant par « Bebe Doc », « Ti Pè a » et« Ti Simone », le folklorisme politiquea gagné sur tous les fronts. Le faire semblant n’a jamais été aussi prévalent et endémique au point où il importe de reconnaitre les symptômes d’une schizophrénie collective.
On a en mémoire que le « Sweet »avait gagné en popularité enmontrant son derrière.Est-ce cet aspect qui avait charmé une Odette Roy Fombrun ?Lorsqu’on sait que les Haïtiens connaissaient déjà la réputation de ce dernier, que doit-on conclure sur nos outils et référentiels ? Ces questionsdemeurent pertinentessurtout qu’une face cachée de la panégyriste du « konbitisme » allait être révélée à l’occasion ducolloque international « Patrimoine, tourisme culturel et développement durable en Haïti : Enjeux et perspectives d’avenir ». Organisée conjointement par l'Université d'État d'Haïti et l'Université Laval par l’entremise de l’Institut du patrimoine culturel, cette activité s’était tenue du 10 au 13 novembre 2011 au KaribeHotel. Alors, enprésence de participants dont l’africaniste NorluckDorange, Odette Roy Fombrum se devait de s’exclamer : « Martelly, c’est encore nous ! » Vraiment, c’est à se demander comment un membre de la Ligue Féminine d’Action Sociale puisse revendiquer une quelconque affiliation avec un misogyne et un sociopathe de la trempe du « Sweet ». Pénible d’imaginer que ce sentiment était partagé au Club de l’âge d’or (Cador) dont Madame Fombrun était membre.Sachant qu’elle a été l’origine du service civique mixte et obligatoire dans la constitution de 1987, peut-on conclure qu’Odette Roy Fombrunconsidère le « Sweet » parmi les richesses culturelles à exploiter ? Autrement dit, connaissons-nous vraiment nos personnalités réputées crédibles et dites morales ?
Au bout du compte, on se rend de plus en plus à l’évidence que la soulouquerie rose a des racines profondes et nombreuses.La revendication de la médiocrité a créé un courant nihiliste qui promeut le triomphe du rien et des vauriens.Cependant, comment expliquer que les petits enfants créoles évitent soigneusement de s’identifier à Vincent Ogé, Jean-Baptiste Chavannes, Julien Raimond, Pierre Pinchinat, Louis Jacques Beauvais, Nicolas Geffrard, à Louis Etienne Gabart, ou encoreà Boyer Bazelais?La moindre allusion à l’Entrevue du Camp-Gérard suggère une rencontre au restaurant « Chez Gérard ». Quant aux Jacques Roumain,Dr. Georges Rigaud, Étienne Charlier, Anthony Lespès, etc., ils ont été apostasiés. A la vérité, on ne devrait pas s’étonner de voir la « mulatraille »se réclamer de la soulouquerie rose. Avecla « négraille » de 1957, elle constitue une paire de racailles quia toujours encouragél’encanaillement de toutes les couches de la société.Pour une poignée de dollars, les noiristes comme les mulâtristessont prêts à tout et même à être des maîtres-chiens. Pour maintenir leur statut et garder leur place dans l’ordre social, ces serviteurs de l’idéal nihiliste ont une longue tradition d’accepter volontairement soit d’être utilisés comme des chiens en laisse soit de devenir de bons chiens couchants pour réglementer le « chenmanjechen ».En clair, le mal est profond.
On savait déjà que les Haïtiens ne se faisaient jamais prier pour rendre service au Blanc. En 1916, le général américain Waller avait constaté que les Haïtiens s’offraient volontairement pour être des espions pour les troupes d’occupation.Lisons le général:
« À Cuba pendant longtemps, dit le général américain Waller, je n’ai pas pu recruter un espion. Aux Philippines, la seule fois qu’un homme s’est offert, c’était un agent des rebelles, mais à peine avions-nous débarqué à Port-au-Prince que des citoyens s’engageaient dans notre service d’espionnage. Volontairement. Comment ne pas les mépriser ![4]»
C’est dans cet état d’esprit qu’il faut comprendre la décoration de Bill Clinton malgré les aveux de ce dernier sur sa participation directe dans l’anéantissement de la filière rizicole haïtienne. Les Haïtiens ont bâti une solide réputation de préférer être avilis par un Blanc que de l’être par un Noir.Comme Leon Laleau l’a si bien expliqué, « Le coup de pied n’importe pas. Ce qui importe c’est la couleur du pied qui vous entre dans le derrière[5] ».Cette « blanchitude » revendiquée par les Haïtiens comme valeur dominanten’avait pas manqué d’attirer l’attention de l’anthropologue Michel Rolf-Trouillot. Le noirisme cosmétique avait poussé ce dernier à dire : « De Toussaint Louverture à François Duvalier, en passant par Dessalines et Salomon, ils misaient tous dans un certain futur clair. Ce n’est pas sans raison que Jean-Claude Duvalier fut mulâtriste dans sa pratique : les présupposés venaient d’en haut. Fou qui croit que Jean-Claude Duvalier trahissait le rêve : C’était ça, le rêve ![6]»
Sans surprise et avec une étonnante habilité, les « tèt kalé » se montrèrent à la hauteur de leur réputation. En ajoutant la touche ludique au faire semblant, ilsont tout fait pour ne pas démériter de leurs mentors duvaliéristes.Desmoments forts de cette grande vadrouille, retenons le bracelet rose qui avait remplacé le bracelet en or des « tonton makout ». La chemise rose substitua le safari bleu.Si le foulard rouge retenu autour du cou par la boite d’allumette n’a pas été reconduit, le raffinement du simulacre allait pousserle « Sweet » à louer pendant son quinquennat un avion pour ses déplacements à l’étranger. Dans l’entendement de ce dernier, étant donné que le président américain dispose d’Air Force One, le président haïtiense devait de donner la réplique avec FADH One. L’illusion des sens a encore bien eu raison des Haïtiens. Les semences de l’ignorance du mauvais tournant de 1957 ont tenu leurs promesses avec les hibiscus fanés de Stéphanie BalmirVilledrouin. L’histoire doit retenir que tous les records de la frime et du simulacre ont été battus par les « tèt kalé ».
Suivant ce cheminement, il est imprudent de penser que la discursivité se confronte directement à la réalité.S’il importe de s’interroger sur l’essence des mots, elle nous rappellerait sans cesse que le discours procède toutefois de la particularité des individus et de leur horizon. Mais, à bien y réfléchir, l’ancrage référentiel renvoie à la nécessaire médiation de l’ordre du discours entre la réalité et la pensée. Au-delà des querelles de chapelles et de personnes, la réalité discursive jongle avec l’usage détourné du prestige des sciences exactes pour se donner un vernisde rigueur. On savait déjà que la verbomanie était un trait culturel dominant. En ce sens, lesimpostures intellectuellesn’ont pas non plus pu échapper au faire semblant. La parodie annuelle du budget offre toujours l’occasion d’apprécier la verve et la perspicacité des titrés qui continuent de croire que personne ne relèverait leur usage abusif des concepts scientifiques.S’il faut reconnaitre l’importance du budget,l’essentiel est non seulement de dénoncer la vision contaminée de l’autre bien plantée dans cet outil de gestionmais surtout de remonter à la genèse de notre panne d’inspiration.
Au risque de nous répéter,la soulouquerierose a été si fertile que les dépositaires du folklorisme politique se devaient de parachever l’imposture. Pour une tache aussi délicate, l’ordre de mission a été remis à un alchimiste aux pouvoirs illimités sur les éléments eau-terre-soleil-vent.D’une manière générale, le commun des mortels a toujours été fasciné par les coups d’audaces et les faussaires très habiles. C’est également le cas pour les menteurs impénitents qui ont pu parvenir à leurs fins en exploitant les faiblesses de la société. Nous attirons ici l’attention sur lacaravane du changement. Le premier pas de cette « structure présidentielle paraministérielle » selon le mot de Robenson Geffrard a été, comme les écrevisses,de marcher à reculons. Puisque jusqu’ici rien ne parait annoncer la victoire de la gouvernance de soi sur la vacuité d’être, les personnages folkloriques n’ont pas fini de défiler. Néanmoins, comment expliquer une société haïtienne incrédule et ébahie devant des crimes presque parfaits commis par des criminels notoires écrivant les plus belles pages de l’escroquerie et de la fraude ?Clairement, si la première expérience de décolonisationn’était pas devenue depuis le mauvais tournant de 1957 une république de non-voyants, le public s’en serait déjà lassé.
De ce navet en rotation permanente, nous retenonsun maquillage horrible, des acteurs piètres et mal fagotés, une abominable mise en scène et un décor lamentable. Pour diriger cette horrible pièce, le régisseur ne s'occupe ni des lumières ni du son mais plutôt du montage et démontage du décor. La coordination de la fatalité représente le nœud dramatique de cette tragi-comédie et le dénouement de l’intrigue débouche toujours sur de nouvelles aventures rocambolesques. Fou qui croit que les cerveaux lents commencent à se lasser de ce spectacle dégueulasse.Alors, au milieu de toutes ces considérations, sans pour autant faire un clin d’œil au génocide vendéen qui avait inspiré Boisrond-Tonnerre, des questions encore plus pertinentes émergent. Commentrédiger le bilan de cette calamité ?Ne faudrait-il pas un bistouri pour plume, du fiel pour encre, le crâne d’un « tèt kalé » pour encrier et la soutane « rose » du prince de l’église pour parchemin ? Entendons-nous ! Lorsqu’un prince de l’églisedevient une brebis égarée dans le temporel en légitimantle carnaval de l’incivisme et del’inculture, en bénissant la caravane du faire semblant, de quelle autorité morale et spirituelle s’agit-il ?
[1] Robenson Geffrard, « Jovenel Moïse, deux ans au pouvoir, plus de 14 commissions créées… », publié le 13 mars, Le Nouvelliste, https://lenouvelliste.com/article/199089/jovenel-moise-deux-ans-au-pouvoir-plus-de-14-commissions-creees
[2] Francis Affergan, « ÉLÉMENTS POUR UNE ANTHROPOLOGIE DU MAGICO-RELIGIEUX A LA MARTINIQUE. » Cahiers Internationaux De Sociologie, vol. 87, 1989, pp. 265–281.
[3] VOAM est l'acronyme de ce slogan en créole qui signifie « Soutenir Haïti qui se développe ».
[4] Antoine Pierre-Paul, La première protestation armée contre l’occupation américaine, op. cit., p. 47.
[5] Léon Laleau, Le Choc : chronique haïtienne des années 1915-1918, Port-au-Prince, Librairie La Presse, 1932 ; Port-au-Prince : Imprimerie Centrale, 1975, p. 88.
[6] Michel Rolf-Trouillot, Les racines historiques de l’État duvaliérien, Port-au-Prince, Deschamps, 1986, p. 136
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