Alors, il importe de s’attarder un peu sur ce phonétisme dénaturant en l’illustrant avec des exemples. Le mot fongbe « xwéta » qui signifie « petite maison » s’est créolisé pour devenir « watè », la petite cabine omniprésente dans les cours des maisons haïtiennes. Les trouvailles nous mettent en présence d’une constance. Au moins, cette assertion devrait être le consensus face à l’incommensurabilité du phénomène de la déperdition. La réalité discursive utilise beaucoup d’expressions empruntées au kikongo et fongbe. Cette liste non-exhaustive devrait inviter à conclure que, contrairement à ce qui est établi, en Haïti « kréyol palé, kréyolpakompran ». Pour étayer cette thèse, il est absolument de bon ton de partager l’étymologie de certains mots ou expressions courants en Haïti. En voici quelques exemples qui nous sont les plus familiers :
On pourrait conclure avec le mot fongbe tete ou tintin qui signifie très petit et qui représente l’injure suprême au bout des lèvres haïtiennes. En analysant certains mots, le créole haïtien dispose d’un arsenal complexuel qui fait également référence à certaines ethnies africaines. Par exemple, quand on dit à quelqu’un « ou se yonHaousa », cela sous-entend filou ou rusé. On utilise « Sousou » pour laquais, esclave, délateur ; « Kongo » pour désigner un ours mal léché. Toutefois, si l’expression « Haïti Toma » suggère que l’on regarde en direction de « d’ayétètomè », un autre courant de pensée l’explique par l’origine ethnique « Toma » des premiers Africains « esclavagisés » à Saint-Domingue. Comme la plus ancienne en Guinée, cette ethnie était considérée comme païenne et sauvage aux yeux des Malinké et Peuls, leurs voisins musulmans. Aussi, les « Tomas » étaient-ils capturés et vendus.
En clair, un travail titanesque s’impose aux linguistes qui devraient utiliser la passoire anthropologique. Si nous voulons sincèrement nous réconcilier avec nous-mêmes, il est donc important de reconnaitre l’importance de la culture comme un élément fondamental dans la cohésion de l’ensemble pour construire la nation. En réalité, la culture est le premier et dernier rempart de la sécurité nationale. Le développement devrait être nécessairement l’aboutissement de la matérialisation de la cosmogonie. Alors, comment trouver les solutions aux problèmes, défis et catastrophes ? Autant de considérations les unes les plus pertinentes que légitimes pendant que la stagnation et l’immobilisme sont en train d’essuyer de sérieux revers au Rwanda ou chez nos voisins de la région. Par exemple, la Jamaïque avec une superficie de 11425 km2 fait le double du PIB d’Haïti. La République Dominicaine, qui avait le même PIB que nous en 1960, a aujourd’hui un PIB huit fois supérieur au nôtre. Pour parler comme Leslie Péan dansL’ensauvagement macoute et ses conséquences[2], la négritude totalitaire de François Duvalier a imposé aux Haïtiens ses injonctions « kan kalé » et les a embarqués dans une marche arrière aboutissant aux tèt kalé.
Comment identifier ces éléments persistants et aspects récurrents qui métamorphosent toute remise en question du « faire semblant » en ratage programmé ? Quel que soit le moment essentiel de la vie nationale, les politiciens haïtiens offrent un spectacle consternant. Dans le processus de socialisation des individus, les sociologues distinguent habituellement la socialisation primaire et la socialisation secondaire. La socialisation primaire est celle de l'enfance et de l'adolescence sur laquelle se construisent la personnalité et l'identité sociale. Pour le sociologue Emile Durkheim, cette « socialisation méthodique de la jeune génération par les générations précédentes » que représente l'éducation, permet l'acquisition des normes et des valeurs qui constituent le fondement de la société. Elle commence d’abord avec la famille. Puis, l'école et les amis, etc. prennent le relais pour la suite de l'apprentissage de la vie en société. Ensuite, la socialisation secondaire commence à la fin de l'adolescence et durant la vie adulte, dans les différents milieux sociaux que fréquente l’individu : écoles, études, sports, vie professionnelle, groupes de pairs, activités extraprofessionnelles, etc. S'appuyant sur la socialisation primaire, la socialisation secondaire la complète, la prolonge ou la transforme.
En Haïti, la socialisation primaire joue un rôle majeur dans la formation de l’univers de l’homme politique. Notre système de symboles et de pratiques en tant que représentations expressives de nos croyances régissent la nature même du pouvoir politique haïtien. Les débâcles récurrentes de nos institutions dites « républicaines » ne suffisent pas pour implanter cette démocratie qui a trop longtemps ignoré notre système de valeurs et de représentations qui caractérisent la société haïtienne. Les représentations et pratiques coloniales qui guident nos comportements s’avèrent être des phénomènes complexes omniprésents qui influencent nos actions, nos choix et décisions. À cet effet, la culture politique de la première expérience de décolonisation se reflète fidèlement sur le mal-fonctionnement collectif des institutions de l'État. Ainsi, s’explique ce chaos dans la conduite des affaires de la cité et cette similarité entre toutes les crises auxquelles est confrontée la société haïtienne. Qu’il s’agisse de l’économie, de l’éducation et de la crise politico-sociale du pays, bonnet blanc, blanc bonnet. En fait, les crises d’instabilité politique en Haïti sont plutôt des « rituels de rébellion » du fameux jeu politique haïtien qui devait être le produit des contradictions de la société. En ce sens, les coteries et les confréries maraboutiques institutionnalisent le conflit et cherchent à perpétuer le système plutôt qu'à le désintégrer. De cette véritable cabale ne peut sortir qu’une entité chaotique ingouvernable qui carbure au faire semblant.
Dans « Ainsi parla l’Oncle », le faire semblant est l’argumentation centrale de Jean Price-Mars. La promotion d’un idéal d’authenticité culturelle française révèle le niveau de l’aliénation culturelle de l’élite haïtienne qui se réfugia dans une imitation aveugle et stérile de la modernité européenne pour combattre l’occupation américaine. Price-Mars résume ainsi notre trajectoire de peuple et notre conflit interne permanent entre décolonisation et néocolonialisme dans sa description de l’histoire haïtienne :« […] la communauté nègre d’Haïti revêtit la défroque de la civilisation occidentale au lendemain de 1804. Dès lors, avec une constance qu’aucun échec, aucun sarcasme, aucune perturbation n’a pu fléchir, elle s’évertua à réaliser ce qu’elle crut être son destin supérieur en modelant sa pensée et ses sentiments, à se rapprocher de son ancienne métropole, à lui ressembler, à s’identifier à elle.[3]» Ce dédoublement de la personnalité est également très présent chez Etzer Vilaire lorsqu’il parle de l’avènement d’une élite haïtienne dans l’histoire littéraire de la France marqué par l’esprit français qui refleurit originalement chez nous. C’est donc une confession d’une rare sincérité qui apporte un éclairage sur la souffrance de l’aliénation culturelle. « Le descendant des esclaves », dit Joan Dayan, « devait non seulement rendre un tribut à ceux qui l’avaient asservi mais aussi se faire Blanc lui-même, tout en restant Noir[4]. » Sous l’embrigadement d’un pareil conditionnement mental, les Haïtiens continuent d’éprouver toutes les peines du monde à se débarrasser de leur miroir menteur.
Cependant, ce qui va réellement perdre l’esprit des Haïtiens, c’est la sublimation du mysticisme et du spiritisme promus par l’école dite « des Griots » qui, ayant reçu l’aval du président Vincent dès 1932, propagea l’ésotérisme, la nécromancie et les pouvoirs occultes comme source de connaissance. Aux directeurs des journaux L’Assaut et La Relève qui distillaient une vision raciale, le président Sténio Vincent se devait de dire : « Messieurs, je suis satisfait de votre mouvement. Sachez que j’appartiens à votre génération, que je sympathise avec elle. Vous trouverez en moi le défenseur de vos idées[5]. » Mais c’est encore et surtout à Sténio Vincent que revient le décodage de la substance fondamentale de ce qu’on a fait de nous. En 1912, il écrivait : « Nous mangeons, Monsieur, et nous buvons. Nous ne comprenons pas autrement le Progrès. Il n’y a de patriotique que la "bobote" et de national que le tafia. […] C’est notre tour de spéculer. Nous le faisons consciencieusement. Nous appartenons à une curieuse variété d’Haïtiens. Nous sommes obligatoires et déconcertants. On nous appelle électeurs dans les classifications de citoyens. Nous allons à l’urne, gais et contents. Nous nous saoulons à toutes les buvettes et nous votons pour tout le monde[6]. » Ainsi commença à s’installer la longue nuit puisque le numéro spécial de 1936 de la revue La Relève de trois cent cinquante et un pages encensant le président Sténio Vincent fut tirée à six mille exemplaires et distribuée gratuitement à travers le pays. Depuis, les cerveaux sont contaminés.
Fort de ce constat, il devient relativement aisé de comprendre comment s’est effrité l’influence de Firmin et de ses idées. La réappropriation de l’indigénisme par la bande à Duvalier a perverti l’essence même d’un discours critique et scientifique sur une définition claire de l’identité haïtienne et de sa différence culturelle. Leur absence dans les débats contemporains est certainement encouragée par les francophiles qui s’accrochent à une fausse identité française du peuple haïtien. « Ce pays parle français, et tout dans l'esprit de ce peuple diffère du génie des États-Unis, ses voisins. Donc, si la république fédérale, au nom de l'identité des lois, a voulu et soutenu la république au Mexique, la France à son tour, au nom de l'identité de la langue, doit vouloir et protéger l'autonomie de cette île, qui seule parle français dans le nouveau monde, et seule dirige sa vie publique sous l'inspiration de l'histoire de la grande nation[7]. » Ce manque de recul de nos élites sera exploité par les dépositaires de la « zombification » des masses. Une argumentation développée autour de l’authenticité noire allait être utilisée par la bande à François Duvalier pour légitimiser l’ordre par la terreur et attaquer les mulâtres qu’ils accusaient d’être des « exilés culturels français ». Les massacres de mulâtres recommencèrent comme ce fut le cas à Jérémie en 1964 avec les mêmes procédures barbares utilisées sous les gouvernements noiristes de Soulouque et de Salomon. Et les rescapés se retrouvaient dans l’autocensure et la mortification avec des réactions diversement empêtrées. Certains comme Edouard Darius (Dadou) Berrouet et Roger Mercier deviendront même des macoutes attitrés pour se défendre et protéger leurs familles de rebondissements ultérieurs de la tyrannie.
[1]Demesvar Delorme, Les théoriciens au pouvoir, Henri Plon, Imprimerie de l'Empereur, Paris, 1870, pp. 182-183.
[2] Leslie Péan, L’Ensauvagement macoute et ses Conséquences (1957-1990), Économie politique de la corruption, Tome 4, Editions Maisonneuve et Larose, Paris, France, 2007.
[3] Jean Price-Mars, Ainsi parla l’Oncle, Québec, Lemeac, 1973, p. 44.
[4] Joan Dayan, « Haïti, l’histoire et les Dieux » dans Mamoudou Diouf (dir.) et UlbeBosma, Histoire et Identités dans la Caraïbe, Editions Karthala, Paris, 2004, p. 236.
[5] Jacques C. Antoine, Jean Fouchard et Jules Blanchet, La Relève, numéros 9-10-11, P-au-P, Haïti, mars-avril-mai 1936, p. 344.
[6]Sténio Vincent, En posant les jalons, Tome premier, Haïti, Imprimerie de l’État, 1939, p. 115-117
[7]Demesvar Delorme, Les théoriciens au pouvoir, Henri Plon, Imprimerie de l'Empereur, Paris, 1870, p183.
Mot
Définition
Mot
Définition
Aganmà
Caméléon
Kluklu(fongbe)
Démangeaison ; en créole makluklu
Akansán / akasá
Pâte à base de maïs
Zo
Chaud
Alèlè
Bavard
Kwakou
Né un mercredi
AlèwunGbàdɛ́
Engagement envers le vodou Gbàdɛ́
Kan zo
Résistant au feu
Akɔ̀
En créole lakou ou tribu, clan, grande famille
Kaya
Maison, lieu de naissance
Ayigbogbo
Dieu est grand
Kombite
Travail de groupe
Bòzò
Petit feu
Bunda (kikongo)
Fesses
Mehu
Chambellan du palais
Cuku
Petit chien maigre et sale
Mwamba
Nourriture, huile de palme
Gbaguidi
Famille notable de Savalou
Sábô
Incantation ou lancer desmots magiques
Ka gba
Achevé, terminé, fermé
Wayawayà
Tumulte, protestation
Kafu
Puissance
Wàayõ
Acte sexuel
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