Après seulement une trentaine d’années de démocratie, au creuset de la crise sociale qui frappe notre société haïtienne se trouve la corruption. Tant redoutée et combattue par les sociétés modernes, la corruption, comme tous les vices, part pourtant d’une vertu — la tolérance. Et ensuite de la résignation.
Pendant de longues années nous avons été nombreux à nous interroger sur le point de savoir si notre nation s’était résignée à laisser une petite minorité et ses acolytes, qu’ils soient politiques ou hommes d’affaires, s’enrichir alors même que le peuple croupissait sous le poids de la pauvreté et de la misère sociale. Certains ont pu penser que la charge était trop lourde, les enjeux les dépassant, oubliant par là même l’héritage que nos aïeux nous avaient laissé, et montrant de ce fait libre voie à cet ennemi intérieur et invisible.
Le système en place est un ensemble de pratiques, d’attitudes et de comportements au plus haut niveau de l’État et dans la plus grande confusion des genres avec le monde de l’entreprise. Il s’agit là d’un cercle de personnes égocentrées qui estiment que le centre du monde gravite autour d’elles et de leurs amis. Et pour se tailler une canne, ces personnes sont décidément prêtes à raser toute une forêt. Puisse Haïti périr, pourvu que leurs poches soient remplies et leurs avantages maintenus. Voilà leur véritable maxime. Aujourd’hui, la société haïtienne est devenue une véritable citadelle investie, résignée à un statu quo mortifère. Le plus grand scandale politico-financier de notre histoire, l’affaire petrocaribe, en a été la parfaite illustration.
Mais après tant d’années de souffrance, les générations actuelles prennent, chemin faisant, conscience de leurs forces. Aujourd’hui, nous transformons ce malaise latent en actions revendicatives. Nous sommes arrivés au point de non-retour où notre peuple a compris que l’enrichissement illicite de quelques-uns est en effet un prélèvement sur le bien commun, au détriment de la vie de nos concitoyens. Et cela n’est plus possible.
Nos jeunes sont dans la rue depuis des semaines et représentent, à mon sens, l’espoir de notre pays parce qu’ils résistent à ceux qui tentent de les opprimer. Ils sont la fierté de notre nation. La propagande manichéenne selon laquelle le bon peuple reste tranquille, ne bouge pas, ne manifeste pas, et accepte de rester sous la tutelle d’un pouvoir répressif n’est que l’illustration d’un système à bout qui n’a plus de recette à proposer à notre peuple.
Certes, il est préférable de régler ces grandes questions devant les tribunaux que dans les rues, et c’est ce que réclame la majorité des haïtiens — le procès de l’affaire petrocaribe. En déposant leurs plaintes à la justice, les militants espèrent faire passer leurs revendications au filtre d’une certaine procédure judiciaire. On attend toujours la réponse de la justice, qui malheureusement semble capturée par l’État et n’a pas encore donné suite aux démarches des plaignants.
Cependant, la loi seule ne peut faire voir droit aux hommes.
Si les contestations dans les rues ont pris une certaine intensité émotionnelle ces derniers temps, c’est parce que la génération actuelle qui se lève a vécu douloureusement la succession de régime méprisant l’Etat de droit. Ces dernières années ont été marquées par la régression économique et la faiblesse d’une société civile décimée en partie par l’exil de ses élites intellectuelles et ensuite meurtrie par le chômage, l’inflation, la faim, et l’exode massif de sa jeunesse.
Quand une République est corrompue, on ne peut remédier aux maux qui naissent qu’en ôtant la corruption. Tout doit nous conduire à vaincre la corruption. Cela nécessitera dans un premier temps une grande réforme de notre régime constitutionnel, des institutions de la République et du fonctionnement de notre gouvernement.
Robert Kennedy disait qu’une tragédie est l’outil par lequel on acquiert la sagesse, pas un guide pour vivre le quotidien. Haïti se porte très mal : la misère s’amplifie, la précarité grandit, et la méritocratie n’existe pas. Pire encore, jamais les inégalités de revenus, de fortunes, d’espérance de vie, de mobilité sociale n’ont été aussi grandes. Le procès de l’affaire petrocaribe doit avoir lieu et les responsables doivent être déférés devant un tribunal pour répondre aux accusations. Cette grande épreuve de vérité poserait l’un des premiers jalons de la fin de ce cycle de corruption.
Dans certains pays, il faut en moyenne six générations pour sortir de la pauvreté et accéder à un revenu permettant de vivre. Nous ne pouvons plus attendre. Notre moment est venu. L’accès de tous à l’éducation, au langage et à la culture, à la sécurité, à la santé, à l’éducation, à la formation, et au logement doit être notre priorité et dirais-je même, notre unique combat.
Tout cela, me direz-vous, ne sont que songes. Mais si 1804 était tout comme 1986 un rêve, l’année qui marquera la fin de la corruption organisée le sera aussi bien. Je crois résolument en des jours meilleurs. Je crois que nous en sommes même à la veille.
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