Des défis internes à l’économie chilienne
L’économie chilienne est aux prises à de grands défis, difficiles à juguler. C’est une économie certes stable, mais qui soulève des inquiétudes à long terme, quand on considère le socle qui soutient son ossature. Elle est dépendante d’un certain nombre de secteurs. En d’autres termes, l’exportation des produits liés aux ressources naturelles intervient en grande partie dans les recettes budgétaires. Le cuivre à lui seul, fournit en 2017 25% du budget, 10% du Pib et 50% de l’argent engrangé dans les exportations. C’est une manne financière. Dans cette configuration mondiale du commerce internationale, il y a une forte dépendance du Chili par rapport à des exportations vers la Chine. C’est le premier partenaire commercial, suivi des Etats-Unis. Ils représentent respectivement 28% et 14% des exportations en 2017[3]. Cette dépendance fait craindre un choc externe qui pourrait avoir un effet sur toute l’économie du pays.
La particularité de l’économie chilienne réside dans sa dépendance au marché du cuivre. C’est le gros morceau de l’assiette ! Le Chili produit presque de manière continue plus de 30% de l’ensemble du cuivre utilisé dans le monde. Le cuivre joue un rôle prépondérant dans le financement du budget de l’armée. Entre 2010 et 2014, le prix du cuivre à la hausse a permis en grande partie à l’économie chilienne de connaitre une croissance annuelle estimée en moyenne à 5.3%. Si l'on regarde la fluctuation des prix dans un régime à la baisse, entre 2014 et 2017, on signale une diminution de la croissance économique du Chili. Elle descend autour de 1,7%[4] l’an. A côté du cuivre, un grand nombre de produits exportés par le Chili viennent de la mer, d’eau douce (ressources halieutiques), de l’agriculture, de la forêt. Les matières premières participent grandement à la création des richesses. Une grande dépendance aux ressources naturelles fragilise à long terme l’économie.
Une diversification au moyen des axes stratégiques s’avère fondamentale au maintien de la croissance économique. Etant un pays fortement appuyé sur le secteur minier, dont le cuivre, l’histoire rappelle que les ressources naturelles ne sont pas inépuisables. Des prévisions suggèrent que le cuivre chilien encore abondant devrait au fur et à mesure, se tarir ou se raréfier dans les sept à huit prochaines décennies. Le pays a connu la même expérience avec le nitrate entre le 19e et la première moitié du 20e siècle. C’était l’exportation phare. Par ailleurs, l’industrie du Chili a une faible potentialité technologique. Pas d’innovation particulièrement alléchante. Pas de grandes valeurs ajoutées. C’est l’une des industries les plus faibles au sein des pays de l’OCDE. Mais la dynamique de l’économie provient d’un cadre macroéconomique stable, issu du néolibéralisme à la chilienne. Celui-ci soulève pas mal de controverses.
Le néolibéralisme au Chili entre création de richesses et grogne sociale
Le néolibéralisme instauré sous la dictature de Pinochet a permis de créer des richesses, d’augmenter le Pib, mais a engendré du même coup un creusement des inégalités de manière spectaculaire. Le modèle économique chilien a poussé le néolibéralisme à son comble. Les tenants de ce dogme soutiennent que la pauvreté extrême et la pauvreté se sont rétrécies. Et que grosso modo la pauvreté a été réduite au sein de la société. C’est sans doute vrai, si l’on compare les chiffres des années 1970 et 1980 à ceux d’aujourd’hui. La pauvreté extrême a été réduite de manière considérable entre 1990 et 2011. Elle passe de 12, 9% de la population à 2.8 en 2011[5]. Ce n’est pas négligeable. Mais les inégalités sociales ne cessent de croitre dans plusieurs sphères. S’il y a lieu de mentionner une croissance économique à l’ère du néolibéralisme, nous pouvons par contre déceler une répartition des richesses qui traduit une forte inégalité sociale. Ce qui induit des brèches au sein de la population. Si le Chili parvient à réduire la pauvreté, il ne parvient pas à résorber le problème des inégalités sociales qui prend une ampleur inquiétante. Au debut des années 2000, le Chili fait partie des 10 pays les plus inégalitaires au monde[6].
La coexistence de la réduction globale de la pauvreté et la montée des inégalités sociales, représentent une caractéristique de l’expérience néolibérale au Chili. En général, les grandes mobilisations du Chili post-dictature proviennent plus des classes moyennes, des élèves, des étudiants. Cette hypothèse est fondée sur la vulnérabilité et non sur la pauvreté. Ainsi le vulnérable de la classe moyenne chilienne craint-il de devenir pauvre dans un pays inégalitaire.
Quelques sphères de manifestations des inégalités sociales au Chili
Du point de vue structurel, la société chilienne est traversée par des contradictions qui témoignent d’une inégalité qui se manifeste dans le système de santé, d’éducation, bref des services sociaux de base. Le secteur éducatif est particulièrement touché par des inégalités sociales depuis la privatisation des universités publiques dans la veine néolibérale. Le Chili est le pays qui présente le système éducatif qui affiche le plus de ségrégation au sein des pays de l’OCDE[7]. Les écoles privées, pour bénéficier des subventions dans un système concurrentiel, cherchent à attirer des élèves les plus doués. Ce qui est de nature à concurrencer des écoles municipales et à les priver des élèves des plus dotés des quartiers pauvres. Le système éducatif dépend en grande partie du secteur privé. On entend souvent dire au Chili que, l’éducation est devenue un business.
Et des mouvements de contestations vont et reviennent
La première grande contestation qui a marqué le Chili après la dictature est un mouvement d’élèves. Il est connu sous l’appellation de la Révolte des Pingouins. En 2006, des élèves chiliens ont questionné la léthargie de la démocratie qui se repliait dans le spectre de la dictature qui hantait encore, dans une certaine mesure, les citoyens. Point n’est besoin de mentionner au début de la démocratie, la figure de Pinochet ombrageait le pays. D’ailleurs des dirigeants de la Concertation étaient d’accord pour pactetiser avec des éléments issus du régime militaire en vue d’assurer une stabilité au niveau du pays. Cela visait dans une certain sens à empêcher des Chiliens de participer à la vie démocratique. Il fallait s’abstenir et laisser la démocratie faire son cours.
La Révolte des Pingouins était une contestation sans précèdent depuis le retour de la démocratie en 1990. Plus d’un million d’élèves et d’étudiants remettaient en cause les fondements du système éducatif, ce qui par ricochet vise tout le système politique. Les revendications pour un système d’éducation équitable ont gagné en sympathie au sein de la société chilienne au moment des mobilisations.
Plus tard en 2011, une autre mobilisation étudiante réclamait à cor et à cri une éducation publique de qualité. C’est une contestation des effets du néolibéralisme dans le système éducatif. L’inégalité qui caractérise le système éducatif chilien est de nature à créer des contestations. Le mouvement des étudiants de 2011 au Chili n’a pas pu attaquer à fond le système éducatif, mais a permis de prendre l’ampleur des grognes engendrées par la non-gratuité de l’éducation au Chili. Le vote sur la gratuité de l’université publique, en décembre 2016, est à plusieurs égards le fruit de ces batailles.
Et la contestation d’octobre 2019
Cette augmentation de 800 à 830[8] pesos chiliens (soit une augmentation de 3 gourdes et 96 centimes) des tickets de métro durand les heures de grandes affluences a été le déclencheur d’une crise qui s’est soldée par des morts, des blessés. Les racines de ces contestations sont plus profondes. Il s’agit d’une demande sociale. C’est la révolte contre le système de retraite, contre le salaire minimum. C’est la révolte contre le système de santé. L’une des caractéristiques principales de ce mouvement, réside dans son caractère de révolte radicale qui a déclenché des scènes de pillages à Santiago. Ce n’est pas habituel dans cette grande métropole de 7.5 millions d’habitants. Depuis la Révolte des Pingouins en 2006, c’est la première fois qu’on assiste à une telle expression de colère de la population. A quelques jours des émeutes, le président Sebastián Piñera a déclaré le 20 octobre que le Chili est en guerre contre un ennemi puissant[9].
Incontestablement ces émeutes s’inscrivent dans la lignée d’une constatation latente qui se transforme en acte manifeste. C’est une étincelle qui fait exploser la bombe de la contestation qui s’active en silence. Ce qui est ressorti de ce mouvement est encore une forme de questionnement des structures de la société chilienne qui génère trop d’inégalités à travers le néolibéralisme qui affirme la faiblesse de l’Etat au niveau des services publics de base.
[1] https://encuestabicentenario.uc.cl/wp-content/uploads/2017/10/Endeudamiento_EncuestaBicentenario_2017.pdf
[2] González López (2018) Crédito, deuda y gubernamentalidad financiera en Chile : http://www.scielo.org.mx/pdf/rms/v80n4/0188-2503-rms-80-04-881.pdf
[3] https://www.coface.com/fr/Etudes-economiques-et-risque-pays/Chili.
[4] Note abrégée sur le commerce Quebec- Chili. https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/exportation/notes_economie/note_economie_chili.pdf
[5] Pobreza y desigualdad. Sur: http://www.desarrollosocialyfamilia.gob.cl/ipos-2012/media/ipos_2012_pp_12-29.pdf
[6]Análisis de Políticas Públicas (2004) sur: http://www.terram.cl/descargar/politica_y_sociedad/sociedad/app_-_analisis_de_politicas_publicas/APP-29-Distribucion-del-ingreso-en-Chile-Una-bomba-de-tiempo.pdf
[7] Retrato de la desigualdad en Chile. Sur : https://www.bcn.cl/obtienearchivo?id=documentos/10221.1/29929/1/PDF_librodesigualdad_ultima_version.pdf
[8] Si l’on considère la conversion du peso chilien en gourde, on peut remarquer que le prix des tickets passe de 105 gourdes et 70 centimes à 109 gourdes et 66 centimes, soit une augmentation de 3 gourdes et 96 centimes. Le salaire minimum au Chili est de 301 000 pesos, soit 39769 G et 11 centimes. Pour votre édification, nous avons intégré cette explication basée sur la conversion du peso chilien en gourde, le 23 octobre 2019 (03 :10 UTC). Un peso chilien équivaut à 0,13 gourde à ce moment.
[9] Depuis le retour de la démocratie, l’application l’état d’urgence et du couvre-feu est exceptionnelle. La remise de la sécurité aux mains de l’armée est un mauvais souvenir. Cette armée au cours de la dictature a tué et fait disparaître plus de 3500 personnes.
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