Depuis plus de deux ans, le peuple haïtien est dans la rue avec la participation quelquefois de plus d’un million de manifestants à travers tour le pays pour dénoncer la capture de l'État par un groupe d'oligarques traditionnels (moins de 5% de la population), pour revendiquer de meilleures conditions vie et exiger la démission du président Jovenel Moïse. Selon les manifestants, le président et son équipe sont corrompus, son nom est impliqué dans la plus grande arnaque de l'histoire de ce pays, considéré comme le plus pauvre de la région.
Son nom est cité plus de 69 fois dans un rapport financier de la Cour supérieure des comptes sur le scandale de corruption du programme PetroCaribe. Ce programme a été mis en œuvre par le gouvernement du président Hugo Chavez. Les fonds estimés à plus de 4,2 milliards de dollars ont totalement été pillés par les différents gouvernements corrompus depuis 2008. Notons qu'Haïti est un pays où plus de 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2 dollars par jour. Malgré la pauvreté et l’ampleur d’un tel détournement, aucun officiel n'a été emprisonné pour ce scandale.
Suite à cette vague de protestations dans les principales villes du pays, plus de 100 personnes ont perdu la vie, selon les estimations des organisations de défense des droits humains. En outre, le gouvernement de Jovenel Moïse a orchestré un massacre en novembre 2018 dans un quartier populaire de Port-au-Prince, où 73 personnes ont été tuées en une seule nuit selon les estimations des organisations de défense des droits humains. Plus de 200 maisons ont été incendiées et des familles ont été forcées de squatter les places publiques de proximité. Cette situation s’est convertie en une crise humanitaire. Toutefois, les missions diplomatiques regroupées dans le cartel intitulé «Core Group» ou encore pays ami d'Haïti», traditionnellement caractérisées par leur dynamisme dans les affaires intérieures de la république pour forcer l’élection de leurs laquais ou pour appuyer ce pouvoir se sont totalement tus. Selon le dicton populaire, ce groupe constitue une forme de syndicat pour défendre leurs droits d'ingérence.
Il convient de rappeler que ce massacre a été dénoncé par 103 parlementaires américains fin mars 2019, suivi du secrétaire général des Nations unies au mois en juin 2019. Pour l'opinion publique nationale, n'était la vigilance des organisations de défense des droits humains, ce massacre aurait été passé comme une lettre à la poste. Malgré les conclusions préliminaires de la police judiciaire, les officiels impliqués dans cette affaire criminelle ont été simplement privés de leurs charges officielles sans aucune inquiétude.
Ce qui attire notre attention sur la géopolitique des crises dans ce monde, c'est qu'au Chili presque toute la presse internationale est mobilisée. Les Nations unies sont rapidement au courant des événements du mouvement du brave peuple chilien de ces derniers jours. L'ONU a déjà prévu d'envoyer une commission pour enquêter sur des cas potentiels de violations des droits de l'homme. La situation en Haïti, qui est dans tous les aspects, beaucoup plus grave que celle du Chili, ne compte que quelques passages de la presse internationale dans les médias. En plus, les cas de violation des droits de l'homme ne constituent pas une préoccupation pour la communauté internationale. La réalité est qu'Haïti est totalement ignorée par le monde et que ce n'est pas un hasard. Les principales raisons sont :
1. Haïti est essentiellement un pays composé de Noirs, le monde ne s'est pas encore libéré du racisme anti-noir qui se nourrit d'une prétendue suprématie blanche hitlérienne. La démocratie, le progrès et le bien-être ne sont pas conçus pour les peuples africains. Les vieilles réflexions de plus de 5 siècles d'esclavage continuent d'occuper une place prépondérante dans les idées dominantes de l'establishment mondial. En ce sens, les déclarations de Trump qui considèrent Haïti et l'Afrique comme un tas de merde constituent un exemple clair de ce racisme.
2. L'establishment mondial n'a jamais pardonné l'insolence de la révolution haïtienne de 1804 sous le leadership de Jean-Jacques Dessalines contre l'armée française, la plus puissante et la plus prestigieuse de l’époque. Ce fut la seule révolution d'esclaves réussie dans le monde contemporain. Même Spartacus vénéré par l'histoire occidentale n'a pas été en mesure de mettre fin à l'esclavage à Rome. Les valeurs de liberté de cette révolution et la propagation de ces idées révolutionnaires constituaient un danger contre la géopolitique esclavagiste de l'époque. Haïti a apporté sa solidarité aux pays d'Amérique latine. Durant les visites en Haïti des deux libérateurs de l’Amérique du Sud, Francisco de Miranda en 1805 et Simon Bolivar en 1816, nous leur avions fourni des armes, des hommes et des munitions. La Grèce a également bénéficié de la générosité révolutionnaire d’Haïti dans sa lutte contre l’Empire Ottoman. Le Président Boyer leur avait fourni une énorme quantité de sacS de Café pour être vendu sur le marché international en vue de financer leur mouvement. Haïti fut le deuxième pays après le Royaume-Uni à reconnaître l'indépendance de ce pays le 15 janvier 1822. Haïti a aussi joué un rôle important dans la vraie indépendance de la République dominicaine après la Guerre de la Restauration en 1865. Le président Geffrard a envoyé une force d’élite dénommée « Les Tirailleurs de la Garde » pour soutenir la lutte des révolutionnaires dominicains sous le leadership du général Gregorio Luperon.
3. L'insolence de la révolution haïtienne l'a placé au cœur de toutes les agressions des puissances esclavagistes au cours du XIXe siècle. D’abord, les États-Unis ont imposé en 1805 un embargo économique destructeur à notre économie pendant plus de trente ans. Puis, la France a réclamé une indemnité de plus 120 millions de dollars pour compenser les anciens colons des pertes de leurs terres et d’autres biens durant la guerre de l’indépendance. Le paiement effectué sur plus 60 ans a une valeur actuelle estimée à plus 30 milliards de dollars et a ruiné considérablement l’économie du pays qui fournissait les deux tiers de la consommation de sucre à la France. Les pays d'Amérique latine qui ont bénéficié de la solidarité haïtienne ne nous ont pas rendu la réciprocité de Pétion et Dessalines. Sous la pression des États-Unis, Haïti n’était pas invitée au Congrès des nations américaines en 1826 à Panama. En outre, nous sommes confrontés à plus de 3 agressions militaires navales suivies d'indemnisations dans la seconde moitié du XIXe siècle : l'Espagne avec l'amiral Rubalcava en 1861, l'Allemagne avec le capitaine Batch en 1872 et un autre fait connu sous le nom d' «Affaire Luders» en 1897.
4. L'ordre mondial réduit Haïti à l'aide humanitaire, le développement économique basé sur la croissance et l'investissement productif nous sont refusés. Les autorités internationales considèrent Haïti comme un laboratoire d'ONG destiné à collecter des fonds, non pas d'investissements privés étrangers, mais de multinationales caritatives dont le but est de fournir une assistance pour faire en sorte que le cercle vicieux de la pauvreté se perpétue. Haïti est l’un des plus importants pays destinataires de fonds humanitaires au cours des 30 dernières années, mais ils n’ont aucune incidence sur le développement et le bien-être du peuple haïtien. Par exemple, après le séisme de 2010, Bill Clinton a dirigé une commission internationale chargée de gérer l'aide internationale estimée à plus de 12 milliards de dollars. Cette aventure est devenue une telle catastrophe que même Donald Trump, au moment de sa campagne, a menacé de poursuivre Clinton en justice pour le gaspillage de ces fonds. Malheureusement, l'élan raciste de Trump a surpassé ses promesses de campagne qui loin d’être matérialisées nous a insultés.
Jean Garry Denis
Directeur exécutif
Institut haïtien d’observatoire de politiques publique (INHOPP)
dgarry50@yahoo.fr
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