Nous étions exhortés, il y a peu de temps, à suivre un certain regard. Il se peut que l’habitude des vitres teintées d’un véhicule finisse par masquer une partie du champ de vision, car, à notre grand dam, si nous suivons le regard qui nous a été proposé, jusqu’à présent dans sa ligne de mire, nous ne percevons qu’une hargne aiguisée et obsessionnelle contre quelques chefs d’entreprise, le disque rayé portant sur le « système » dont comparses et cie ont bénéficié, ainsi qu’un « dialogue » qui se révélera sans doute unilatéral ou fantasmagorique.
Cependant, un simple effort de décentration permettrait d’élargir le champ de vision et le constat est effrayant.
En apparence, nous n’avons de l’argent pour rien. La liste des secteurs pour lesquels les subventions sont dérisoires, voir inexistantes, est longue.
La santé, l’éducation et l’agriculture sont traités en parents pauvres. Le même sort est réservé à la culture et au sport. La police manque de moyens, davantage pour l’instauration de la sécurité dans les quartiers. Il en est de même pour la gestion des déchets. L’électricité navigue vers l’utopie. La plupart des programmes sociaux sont en suspens par manque de fonds.
En bref, nous n’avons pas d’argent pour assurer le minimum dans le pays. Nous n’avons jamais d’argent pour rien qui en vaille la peine, au point que nous en sommes réduits à mendier auprès de nos « amis » de l’international, voire ramper servilement quand le « Blanc » arrive, nous, jadis nation si fière.
On dira que le budget en est la cause ou que c’est la faute au système.On dira qu’il est difficile de changer les choses rapidement et de décaisser des fonds qui ne sont pas disponibles.
Cependant, dans le même champ de vision, le regard peut s’étonner que nous ayons de l’argent pour d’autres choses. Des individus arrivés dans l’État sur les rotules en repartent aussi dotés que Crésus. Des véhicules flambant neufs à chaque changement de gouvernement et leur plus-value en sirènes assourdissantes pour les cortèges ou se dispenser de suivre les règles de la circulation. Des délégations en voyage officiel et leur per diem grassement calculé. Des commissions en tout genre qui se succèdent et de la propagande à outrance.
Plus récemment, le regard peut exprimer l’atterrement, car, après des semaines de crise, de blocage, de pertes considérables en vies humaines et biens, de revendications de toutes sortes, nous avons miraculeusement de l’argent pour que des firmes d’avocats installent leur quartier général dans un hôtel côté et que des parlementaires aient eu l’idée fugace de leur emboîter le pas.
Force est de constater que nous ne pouvons pas décaisser de l’argent quand il s’agit du peuple, mais nous y parvenons pour des intérêts personnels. Que devons-nous en conclure ?Qu’ostensiblement, les réels besoins du pays sont méprisés. Nous avons de l’argent pour tout, sauf pour l’essentiel.
Pendant ce temps, des gens continuent à manquer de tout et à mourir. Les malfrats opèrent sans crainte.De plus en plus d’enfants et de jeunes sont dans la rue, ou pire, adhèrent à des gangs. Des patrons mettent la clé sous la porte et les investisseurs détalent. Le chômage progresse à une vitesse vertigineuse. Davantage de gens fuient le pays et préfèrent prendre le risque d’être refoulés aux frontières.
Des massacres ont lieu. Des journalistes sont assassinés. Les enquêtes piétinent. La machine judiciaire est rouillée… en apparence, car lorsqu’il s’agit de faire un bras de force selon le bon vouloir d’un grand manitou, la machine fonctionne exagérément à merveille.
Sans compter que le regard peut s’assombrir d’inquiétude en observant des démonstrations publiques et des manigances flagrantes ou insidieuses qui rappellent une dangereuse tendance vers l’autoritarisme.
On nous demande de suivre un certain regard, mais il suffit d’un coup d’œil circulaire pour voir une vaste étendue de sable mouvant dans laquelle nous nous enlisons. « De bim en bim, jusqu’à la bim finale », disent certains cocassement, reprenant une histoire devenue légendaire. La « bim finale ». L’abîme final…
Un simple regard circulaire suffirait pour constater que la donne aurait dû changer, mais nous avons de l’argent pour tout, sauf pour l’essentiel.
Nastassja Boyer
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