Nous y voilà dans l'univers d'une petite fille de deux ans. Deux et demi. L'incipit est assez évocateur et captivant. Ça me rappelle ma tutrice, Fanette Nelson, en classe de 3e collège, qui nous expliquait l'enjeu de la première phrase d'un roman. « Mon premier amour avait les dents jaunes. » Il n'y a aucun doute. On veut en savoir davantage. De cette lecture déferlante, ce qui est magique, c'est l'histoire d'amour d'une enfant pour un loup aux yeux d'or. Elle grandit, certes, mais la jeune fille n'a pas perdu de sa grâce en assumant son côté solitaire. Elle s’exerce toute sa vie à être libre. Plus tard, elle rencontrera des hommes. Des amants. Un mari. Elle les abandonnera tous, car de ces rencontres, cette fille si tendre et indépendante cherchera toujours quelqu'un qui soit capable de poser un regard pareil que son loup sur elle.


Ce livre, d'une sensibilité à fleur de peau, est non seulement poétique mais enivrant. Il me rappelle l'œil du loup de Daniel Pennac que je n'ai jamais oublié la première phrase : « Debout devant l'enclos du loup, le garçon ne bouge pas ».

Seulement cette fois, c’est le portrait d’une petite fille obstinée devenue une jeune femme éprise de la liberté que fait La folle allure. Des lecteurs y reconnaîtront une certaine concomitance de fragilité et d’obstination dans le caractère du personnage. Mais sans encombre, le livre se laisse apprivoiser et te permet même d'intégrer son intimité sous l'auspice d'une petite fille sauvage. Elle s'appelle Prune. Marylin. Fugue. Lucie. Que des prénoms d'emprunt à chaque nouvelle fugue. Sa liberté, sa curiosité, ses petites manies et son désir de voir le monde en laissant le cocon familial (même si elle sait qu'à chaque escapade ses parents le retrouveront), me ramène à moi. Je prends un plaisir énorme à comparer mon enfance qui s'est enfuie sans que je me rende compte à la sienne. Posture. Élégance. Âme gitane. Sacrée fille. Elle me fait également penser à ma petite sœur et à mon père. Prune et ma sœur sont somnambules. Mon père est pareil à celui de ce personnage atypique. Ils sont tous deux atteints d'une maladie grave et incurable : la perfection.
C’est peut-être pour se rechercher dans ses tourments ou drame qu’on lit un roman. C’est peut-être aussi pour se perdre sans crainte et autres appréhensions. Je ne sais pas trop.

J'ai toujours été fascinée par les tirades de Christian Bobin, mais jusque-là, je n'avais rien lu de lui concrètement. Je pense que cet auteur vient d'être mon ami. Tous les auteurs qui ont su glisser la vie, l'amour, l'abandon, le combat et la liberté dans notre solitude sont nos amis. Comment ai-je fait pour laisser traîner ce livre dans un coin pendant tout ce temps ? Ce livre est incroyable et généreux.  Il nous pousse à nous interroger sur la place qu’on attribue au désir, à la mélancolie, et surtout l’expérience de la liberté.

« Il y a toujours quelque chose à voir, partout. Une feuille qui descend, une fourmi qui grimpe, un nuage qui se déchire. »