David Octave
Pour faire face à la pandémie mondiale du Covid-19, les pays adoptent des mesures touchant divers domaines de la vie sociale. Parmi ces mesures, l’une semble faire l’unanimité : le confinement. Si le confinement renvoie, a priori, à la simple et « vitale [1] » décision de rester chez soi pour empêcher la propagation du virus, il n’en demeure pas moins qu’il implique également la continuation de certaines activités essentielles, telles que le système de santé (hôpitaux, pharmacies…), l’approvisionnement en biens alimentaires, en eau, en électricité, etc.
Ainsi, ceux qui ne sont pas dans l’obligation de laisser leur maison, lorsque les conditions le permettent, recourent au télétravail. Car confinement n’est pas synonyme d’arrêt des activités, mais c’est plutôt une sorte de restructuration de celles-ci sans compromettre la vie ou la survie des individus, groupes ou communautés confinéés.
Dans ce contexte assez difficile de confinement, un peu partout à travers le monde [2], plus d’un se trouve dans des situations de grandes carences affectives, émotionnelles et – surtout – matérielles. Si, selon une récente étude, la plus large réalisée depuis l'apparition de l'épidémie à Wuhan en Chine [3], les personnes âgées et celles souffrant d’une pathologie chronique sont les plus exposées au risque de contracter le virus, il ne faut toutefois pas ignorer d’autres catégories de la population qui sont sévèrement touchées par les conséquences directes des mesures dites de confinement : les personnes à faible revenu, les nouveaux chômeurs, les SDF, les personnes en situation de handicap, les enfants en situation de rue, etc.
S’agissant des enfants en situation de rue, ils ne développent pas tous le même type de rapport avec cet espace qui est la rue. En d’autres termes, chaque enfant se situe d’une manière qui lui est propre, donc spécifique, par rapport à la rue. Ainsi, à la suite de Tessier [4], on rencontre trois catégories d’enfants dans les rues : enfants dans la rue, enfants de la rue et enfants à la rue. La première catégorie renvoie aux enfants qui vivent par périodes non continues, jouent, se promènent et travaillent dans la rue tout en maintenant des rapports avec leur famille et le processus de scolarisation. Quant à la deuxième, elle concerne les enfants pour qui la rue constitue le lieu essentiel de vie, ils font et expérimentent tout dans la rue. La dernière catégorie fait référence aux enfants en situation de fugue plus ou moins longue dans la rue.
Vu la complexité du phénomène des enfants qui évoluent dans la rue, nous avons, dans le cadre de cette présente publication, préféré utiliser l’expression « enfants en situation de rue ». Car elle est non seulement moins stigmatisante, mais permet aussi de mieux appréhender le sens de la rue pour les enfants tout en évitant les confusions et imprécisions [5]. En dépit des différences évoquées, il faut souligner que tous les enfants, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent, une fois en situation de rue, sont vulnérables et nécessitent du coup d’être secourus.
Par conséquent, pendant cette période de confinement, dans certains pays (France, Portugal, Sénégal…), tant bien que mal, une attention particulière est accordée aux enfants vivant en situation de rue. En effet, des mesures immédiates sont adoptées et mises en œuvre afin d’assurer leur prise en charge
En Haïti, on assiste pourtant à une toute autre réalité. Ces enfants [6] qui ont toujours été oubliés et livrés à eux-mêmes continuent d’être ignorés - même en cette période de grave crise sanitaire - tant par les autorités étatiques que par une bonne partie de la société civile organisée. En effet, depuis la première allocution télévisée du président de la République, monsieur Jovenel Moïse, en date du jeudi 19 mars, pour confirmer les deux premiers cas de Covid-19 recensés dans le pays et du coup annoncer les mesures de lutte contre la pandémie, passant par les creuses et lassantes prises de parole des membres du gouvernement, pour arriver jusqu’aux médias et autres structures organisées de la société civile, personne n’a osé attirer l’attention sur le sort des enfants vivant en situation de rue.
Or, cette période de confinement serait le moment idéal pour voler au secours de ces enfants-là. Car, à côté de leurs conditions matérielles d’existence très précaires, ils sont doublement affectés par cette mesure restrictive de confinement. D’une part, ils ne sont pas à même de se confiner puisqu’ils sont privés de logement. Comment peut-on ou oserait-on demander à un sans-abri de respecter le confinement s’il n’est pas pris en charge ? D’autre part, puisque l’espace public urbain constitue leur principal lieu d’activités (vie/survie), ils sont alors confrontés à une sorte de raréfaction des travaux dont dépend leur survie (cirage de chaussures, lavage de voitures, manutention, etc.).
D’après une étude réalisée par des chercheurs du Service des maladies infectieuses pédiatriques de l'Université de Virginie et du Service d'urgence pédiatrique du Baylor College of Medicine (Houston), les enfants sont la catégorie la moins affectée par le Covid-19, sinon quelques cas, pour la plupart asymptomatiques, sont jusqu’à date recensés [7]. Toutefois, il est urgent et impératif de prendre toutes les dispositions nécessaires afin d’assurer une protection systématique aux enfants, particulièrement à ceux qui sont en situation de rue. Car, même s’ils ne sont pas directement infectés par le virus, ils en subissent les conséquences d’une manière ou d’une autre. Ce qui, indubitablement risque de compromettre leur épanouissement voire leur existence.
Alors, au niveau local [8], des interventions doivent diligemment être planifiées et menées pour venir en aide aux enfants en situation de rue pendant ce « confinement ». Des réponses urgentes et adaptées à la situation de ces enfants privés de tout, notamment de toit et de nourriture, sont grandement attendues en cette période de crise sanitaire.
Un accompagnement efficace, dans le contexte du confinement, devrait rimer avec zéro enfant dans les rues. Ce qui ne serait possible sans la mobilisation et l’accompagnement de tous les secteurs vitaux de la vie nationale. En effet, l’État, en sa qualité d’instance régulatrice, devrait lui-même donner le ton en manifestant clairement sa volonté de garantir un minimum de bien-être à ces enfants, ce, à travers des mesures solides s’inscrivant dans l’état d’urgence sanitaire actuelle décrété sur tout le territoire national.
En outre, des institutions telles que le ministère des Affaires Sociales et du Travail (MAST), le ministère de l'Économie et des Finances (MEF) ainsi que la Police nationale d’Haïti (PNH), à travers leurs organismes respectifs, l’Institut du Bien-Être social et de Recherches (IBESR), le Fonds d'Assistance économique et sociale (FAES) et la Brigade de protection des Mineurs (BPM) devraient déjà être à pied d’œuvre sur le terrain, non pour faire du « show-biz » mais en vue d’apporter des réponses ordonnées, concrètes et significatives. Signalons que la mobilisation des collectivités territoriales, groupes et associations de quartiers, est une condition indispensable à la réussite des interventions des différents acteurs.
Concrètement, des mesures urgentes devraient être appliquées pour aider les enfants en situation de rue à faire face au confinement. D’abord, de concert avec les maisons d’enfants, l’IBESR doit planifier un retour volontaire des enfants au sein de leur famille d’origine (ceux qui le peuvent bien) tout en garantissant un accompagnement aux parents via le Fonds d'assistance économique et sociale (FAES). Ensuite, pour les enfants dont les familles ne sont pas encore répertoriées, une vaste opération de placement immédiat doit être menée au sein des maisons d’enfants et familles d’accueil, le temps de retrouver leur famille d’origine et démarrer le processus de réunification familiale. Enfin, il faut rapidement aménager certains espaces en centres d’accueil provisoires tout en prenant le soin de recruter des professionnels qualifiés (travailleurs sociaux, psychologues, personnels de santé), pour accompagner les enfants pendant leur hébergement.
Tout compte fait, notre manière d’aborder le problème s’inscrit dans une double dynamique : comprendre et agir. Ainsi, après avoir identifié les dangers imminents auxquels les enfants en situation de rue sont exposés pendant cette période de confinement, nous avons proposé des pistes de solutions à l’aide d’interventions rapides et structurées. Maintenant, notre principale préoccupation, c’est de savoir si les autorités vont effectivement se pencher sur la situation assez critique de ces enfants trop longtemps oubliés. Vu le niveau élevé d’irresponsabilité de nos autorités et la preuve d’amateurisme dont elles font déjà dans la gestion de la crise sanitaire actuelle, nous entretenons de faibles espoirs que quelque chose de concret va être fait. Toutefois, il a valu la peine de rêver et de revendiquer un mieux-être pour ces enfants victimes des inégalités criantes de notre société. Car un enfant, peu importe ses conditions de vie, reste et demeure une personne avec toute sa dignité et son honneur, donc un être à protéger.
Auteur :
David Octave
Bibliothécaire
Mémorand en Travail social
Faculté des Sciences Humaines
Université d’État d’Haïti
Références et notes :
[1] Dans la mesure où le confinement rime au moins avec la satisfaction des besoins de base de la personne, de la famille (groupe) ou de la communauté confinée. Dans le cas contraire, le confinement peut paradoxalement s’avérer suicidaire.
[2] Plus de trois milliards de personnes sont confinées, soit la moitié de la population mondiale, Coronavirus : quels sont les pays confinés ? https://information.tv5monde.com/info/coronavirus-quels-sont-les-pays-confines-352330
[3] Coronavirus : on en sait plus sur le profil des personnes vulnérables,
https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/31642-Coronavirus-sait-profil-personnes-vulnerables
[4] Tessier S. (1995), Langages et cultures des enfants de la rue. Paris : Kharthala
[5] Stoecklin, D. (2000). 1. Les enfants en situation de rue. Dans : , D. Stoecklin, Enfants des rues en Chine (pp. 29-52). Paris: Editions Karthala.
[6] Selon les données disponibles (UNICEF), les enfants en situation de rue en Haïti sont actuellement plus de 200000, https://www.unicef.org/haiti/
[7] COVID-19 : Comprendre comment le virus affecte les enfants est vital, https://www.santelog.com/actualites/covid-19-comprendre-comment-le-virus-affecte-les-enfants-est-vital
[8] Ici, nous faisons référence tant à l’État qu’à toutes les autres structures organisées de la société civile et du secteur privé haïtien.
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