En Haïti, le nouveau coronavirus nage en eau trouble. Il navigue entre la logique bâtarde de l’État, les revendications sectaires de certaines chapelles « réflexives » et le cynisme populaire. À bien observer ces trois vagues - la dernière étant antagonique à l’égard des précédentes - est mise en quarantaine l’option haïtienne.
La première vague reste cohérente vis-à-vis d’elle-même et de ses artisans. Confinement, distanciation sociale et lavage des mains forment la panacée qui éradiquerait une maladie pour le moins « éradicable » moyennant l’application de la prescription. Le problème ici, c’est que la posologie du médicament semble ne pas convenir au patient. La pilule est énorme ; le risque est accepté même si le spectre est connu. On assume et on attend ce qui s’amène. Soit on emprunte la voie de l’annihilation par le confinement, soit on expose ses poumons pour prolonger les jours qui restent, si c’est le cas bien sûr. Entre le pire et le mal, on assume le second.
La deuxième entretient, quant à elle, son château fort. Discriminatoire et absente pour le plus grand nombre, elle veut revenir à la charge comme si cette vocation était endossée comme le préconisaient les impératifs de son activité. « Teyat k ap fèt », se moquerait allègrement celui qui voit la porosité, l’hypocrisie et « l’inefficacité » de la besogne. Molière s’y complairait à cœur joie dans une de ses œuvres. Tartuffe, l’Avare, Monsieur Jourdain défilent les uns après les autres et Alceste y trouve une raison pour soutenir sa misanthropie. À force d’actes, d’entr’actes, de scènes et de répliques on se fourvoie dans un dédale de torsions qui enserrent plus qu’elles ne libèrent. Le vocabulaire, les énoncés et les raisonnements se trahissent dans leur vacuité et tirent à l’arrière quiconque cherchant un exutoire salvateur.
La troisième et dernière, celle qui émane du peuple, tranche en faveur de la déroute. Pour avoir toujours été laissée au bord de la route, celle-ci estime suspect d’être d’un coup invité à bord du bus des passagers requis. Elle dit croire à la vertu de ses deux membres inférieurs que d’y laisser sa peau dans une looping irréversible. Sa témérité, sa méfiance et, le cas échéant, son « andeyò » demeurent le gouvernail qu’il actionne pour résister aux vents contraires. Il n’empêche que son entêtement est parfois tamisé par le prélèvement qu’elle opère en arrachant aux hérauts des deux évangiles ce qu’elle juge cruciale pour sa survie. « Ou pa janm konnen », reconnaît-elle, de peur d’être frappée par le courroux de l’obstination aveugle. Elle réaménage sa recette avec les moyens du bord, croyant fermement à la clémence de la nature, non à l’insolence froide d’en haut, des seigneurs de guerre. Elle allie « lalwa » à la loi pourvu que la première conforte la seconde.
Et Haïti dans cette affaire ?
Lançons quelques questions audacieuses : comment vivait un esclave révolté (marron) durant la période coloniale ? De quelles ressources disposait-il pour manger, dormir, soigner les maladies qui survenaient au moment où il/elle vivait dans le bois à l’abri du colon ? Au moyen de quoi celui-ci ou celle-ci a-t-il/elle survécu après avoir gagné les mornes après l’indépendance ? Avec quelle science mettait-elle au monde ses rejetons, les nourrissait, les fortifiait, les soignait en cas de maladie ? La réponse à ces questions mènerait à une autre histoire d’Haïti. Mieux à une autre mémoire haïtienne. Une mémoire qui, à l’instar celle de la Chine, de Cuba, du Japon, préfère une authenticité éclairée à un suivisme sclérosant. L’idéal de la révolution haïtienne a été de combattre la bâtardise sous toutes ses formes. Voilà pourquoi elle a inspiré maints mouvements émancipateurs.
En ce sens, l’économiste Thomas Lalime figure désormais parmi ceux et celles qui croient que le retour à l’histoire est cruciale dans la résolution du Covid-19. Même s’il a été assez timide au début dans son article intitulé « Coronavirus : la médecine traditionnelle peut aider à sauver des vies », publié le 15 avril 2020, le chroniqueur revient avec force en réhabilitant le fondement scientifique et institutionnel de la médecine traditionnelle dans sa publication de cette semaine.
Néanmoins le hic : les prémisses culturelles qui accompagnent cet exercice médical. Comme toute pratique culturelle, la médecine traditionnelle obéit à des rituels – entendus ici au sens anthropologique et non au sens religieux- qu’il convient de préserver. Ainsi toute approche dans ce domaine nécessite la convocation des porteurs de ce patrimoine puisqu’après tout le traitement de la maladie réclame un trajet symbolique que seuls saisissent les détenteurs de ce savoir.
Il ne s’agit pas uniquement de réunir du gingembre, de l’ail, de l’aloe vera, de quelques clous de girofle et de les faire bouillir et après macération d’en ingérer le thé, il faut la définition du dosage, la mise au jour de cet héritage, la valorisation des héritiers, leur inclusion dans les sphères officielles de savoir (la création d’un département de médecine traditionnelle haïtienne aux facultés de médecine du pays) et la réhabilitation des habitudes propres à l’hygiène et à la médecine préventive - pratiques toujours présentes dans les milieux ruraux mais absentes aujourd’hui dans les villes - dans les médias de masse pour de meilleures dispositions plus responsables en cas d’apparition de maladies similaires.
Nombreux d’entre nous l'ont échappé belle grâce à une tisane, une « boutèy », des pelures de pamplemousse (chadèque) que nous ont administrés nos grands-parents, souvent en faisant fi de nos caprices d’enfant. Le Madagascar déclare avoir trouvé en l’artemisia (armoise) l’antidote au coronavirus tandis que celui-ci était déjà connu de certaines régions du pays, notamment de l’Artibonite.
Le renforcement de notre système immunitaire vaut mieux qu’un confinement ou qu’une distanciation sociale qui n’existent que de nom pour une population dépendante de la débrouillardise, vivant dans la promiscuité et l’insalubrité, morcelée par les mutilations qui rendent difficile toute mobilisation collective, surtout celle émanant de l’État. Sortir notre tête de l’eau et rester honnêtes envers un pays qui vient d’être secoué par un « lòk » sont à présent les seules cartes en main. Autrement, « nous mourrons tous », comme l’a entrevu Délira. Il n’y aura pas de planche de salut cette fois-ci. Et ceci pour quiconque.
Jenny Williamson CASIMIR
casimirjennywilliamson@gmail.com
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