J'ai regardé une vidéo où Dean Schneider, un Suisse, vit avec des animaux sauvages, notamment des lions, des hyènes. Il paraît inconcevable d'envisager un rapport harmonieux entre la sauvagerie, la méchanceté que nous attribuons à des êtres humains ou animaux et nous autres. Le dépassement n'est pas toujours facile à faire, mais il nous est demandé parfois de surmonter les clichés pour tenter quelque chose. J'ai aussi regardé une vidéo où deux enfants, l'un de couleur blanche, l'autre de couleur noire qui jouent ensemble, main dans la main. L'enfant, avant sa socialisation, n'a pas de préjugés. Son comportement lui est dicté par ses proches, son entourage, hormis les facteurs innés. Le possible existe.
L'alliance entre des humains de culture, de valeurs, d'intérêts différents est possible. Si la férocité du lion peut être maîtrisée, qu’en est-il pour celle de l'humain? Le combat entraîne l'affrontement entre deux adversaires, deux groupes rivaux. Le combat tend à départager. À l'issue d'un combat, il y a généralement un perdant et un gagnant. Mais le combat peut être aussi gagnant-gagnant: quand on se bat contre un ennemi commun en poursuivant des intérêts communs.
Le combat dont je parle ici n'est pas physique. Il ne met pas en affrontement, en lutte deux êtres vivants, animés. Il est plutôt interne. C'est le plus grand combat à mener pour surmonter les clichés, les sentiments qui vous font croire que l'autre est à abattre. Votre réalité personnelle qui vous fait démarquer d'une catégorie de personnes, qui vous dicte quoi faire, qui oriente votre compréhension, votre interprétation des choses. Ce combat n'est pas facile, mais c'est possible. Dites- vous un instant, pourquoi je réfléchis ainsi ? Pourquoi je veux du bien pour moi et du mal pour l'autre? Pourquoi je suis insensible par rapport à la souffrance de l’autre ? Pourquoi le problème de mon pays, de mon quartier ne m'intéresse pas, me laisse indifférent ? Pourquoi je vois l'autre comme un rejet, ou je le traite avec mépris ? L'autre qui n'est pas de la même classe sociale que moi, de la même couleur que moi, est aussi un humain. Quelque chose est possible entre nous. On peut oser tenter ensemble quelque chose. Certains discours créent certaines barrières pour aller à la rencontre de l'autre. Il faut apprendre à les questionner, à les surmonter. Le combat que chaque Haïtien doit mener aujourd'hui, ce doit être d'abord avec lui-même ? Une quête de soi.
Les clichés à partir desquels nous sommes bâtis, nous devons aujourd'hui les remettre en question. Ces clichés qui nous font croire que l'on ne peut pas s'entendre. Notre pays est condamné à vivre le pire. Dans votre milieu scolaire, familial et ecclésiastique, on vous fait croire, c'est vous le meilleur, le supérieur. N'ayez pas de rapport avec celui de catégorie sociale différente de vous. Vous grandissez ainsi avec des préjugés, des clichés qui vous distancient de l'autre, qui vous font peur l'autre, qui vous font croire que vous êtes le dominant, et l'autre le dominé. Je vous demande de faire un exercice difficile, qui peut même paraître impossible à première vue. L'important c'est de tenter. Le combat dont je vous parle doit être gagnant-gagnant. Pourquoi ? D'abord, il vous permet de vous défaire de certains clichés, de certains stéréotypes. Cette montagne de distance qui vous sépare de l'autre depuis votre jeunesse, vous pouvez tenter de la descendre, pour trouver le point commun entre vous et lui. Ensuite, il vous permettra de vous voir autrement dans votre milieu, dans votre espace. Vous comprendrez si vous réussissez et que votre pays échoue, qu'il n'y aura ni de gloire ni de fierté.
Quand on réussit dans un pays qui bouge, qui progresse, cela donnera plus de sens, plus d'assise à sa réussite. Lorsqu' on réussit dans une société où la frustration est énorme, où l'écart entre vous et l'autre est gigantesque, cela risquerait de créer de mauvais sentiments chez l'autre. À partir de là, on devient méfiant et même méchant parce qu’on croit que l'autre va quand même envier ce que vous possédez. Par conséquent, vous allez faire de votre mieux pour vous prémunir contre toute menace, en achetant des armes, en ayant des chiens méchants, en hissant les murs à des hauteurs incroyables. En permettant à l'autre d'avoir un minimum, la peur et la méfiance vont être diminuées. Ce serait bon pour soi, pour l'autre et pour son pays.
Enfin, nous avons un ennemi commun à combattre, c'est le sentiment de haine, de peur de l'autre. Pour le combattre, il nous faut un travail personnel. C'est à partir de là, au lieu de haïr l'autre on va l'aimer, au lieu de lui donner une arme pour tuer son frère, on lui donnera un métier, au lieu de lui laisser en haillons, on le vêtira de beaux vêtements, au lieu de lui laisser dans la misère, on améliorera ses conditions de vie.
Un combat gagnant-gagnant puisqu’on ne va pas s'entretuer, s'entredéchirer. On va plutôt harmoniser nos rapports, travailler pour notre bien et celui de notre pays. Depuis des décennies la république voisine nous donne un grand défi, et paradoxalement au lieu de le relever, nous préférons renforcer l'écart entre les deux parties de l'île en termes développement, en choisissant d'aller investir là bas. Haïti nous appartient, et notre fierté grandira ou sera renforcée lorsque ce pays connaîtra des jours meilleurs.
Haïti renaîtra, lorsque chacun comprendra qu'il doit se défaire de ses clichés pour se voir et voir l'autre autrement pour son propre bien et celui de son pays.
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