Depuis le 31 décembre 2019, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a été informée d’une épidémie venant de la Chine, plus précisément de la ville de Wuhan. Le matin du 12 mars dernier, le Dr Hans Henri P. Kluge, Directeur Régional de l’OMS, déclare que la flambée de la COVID-19 constitue une pandémie.
Dès lors, les nations tendent à se constituer chacune en autarcie. Face aux différentes mesures prises tant par les pays du Nord que ceux du Sud, force est de constater une baisse ou un ralentissement de l’activité économique mondiale.
L’OCDE a déjà averti, le 3 mars, que la croissance mondiale pourrait diminuer de 2.9% à 2.4% en 2020. Evidemment considéré comme une crise sanitaire, la COVID-19 est une menace pour toutes les économies. La question est de savoir comment un pays comme Haïti pourrait se servir de cette crise sanitaire pour amorcer ou propulser son démarrage économique ?
Panorama de l’économie haïtienne
Haïti est l’un des pays de la Caraïbe qui peine à sortir dans cet engouffrement de pauvreté extrême, d’insécurité et surtout des crises politiques récurrentes pendant ces cinq dernières années.
Désigné comme étant la richesse d’un pays divisée par le nombre d’habitant, le PIB per habitant ou revenu moyen annuel par habitant haïtien était de 756$ en 2019 contre 868.54$ en 2018 soit une baisse de 12.95% l’an, alors que la population a une croissance de 1.3% par an. Pour le même exercice, le déficit budgétaire est estimé à 10 milliards de gourdes.
La principale cause est le fait que les dépenses de l’Etat sont supérieures aux recettes, incitant l’Etat à avoir recours au financement monétaire soit auprès de la Banque Centrale, soit auprès des bailleurs internationaux. Ce financement étant l’une des causes du taux d’inflation élevé (plus de 20%) qu’a enregistré le pays à la fin de l’exercice fiscal 2018-2019.
Si l’on se réfère aux données de la Coordination nationale de la Sécurité alimentaire (CNSA), 4.10 millions de la population haïtienne, soit 40%, sont en insécurité alimentaire aiguë. L’insécurité alimentaire étant une situation où les individus et les groupes souffrent en permanence d’une alimentation déficiente. Ils ne peuvent satisfaire leurs besoins nutritionnels de manière continue. De plus, la dernière enquête, réalisée par l’Institut haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) sur la pauvreté en 2012, informe que plus de 59% de la population vivait avec moins de 2,41 dollars américains par jour et 24% en dessous du seuil de pauvreté extrême ayant moins de 1,23 dollars américain par jour.
A cela s’ajoute cette crise sanitaire mondiale qui s’installe dans le pays dans un contexte humanitaire déjà très fragile. N’est-il pas temps pour que les dirigeants changent de fusil d’épaule ? Justement, on peut se servir de cette pandémie qui fait tant de ravages dans le monde pour penser autrement.
Depuis plusieurs décennies, le pays dépend trop de l’économie et du marché mondial avec une balance commerciale déficitaire de (3,5 milliard de dollars), où les exportations représentent 1,1 milliard de dollars, soit une hausse de 8,7% l’an; et les importations de 4,6 milliards, soit une augmentation de 26%.
Cette crise de COVID-19 crée une tension sur le marché local, si bien que la fermeture de la frontière haïtiano-dominicaine engendre une hausse de 4% de la valeur du panier de biens qui représente surtout la consommation alimentaire des ménages à faible niveau de revenu. Le coût nominal moyen se situe autour de 1,960 gourdes par personne au cours du mois de mars 2020 contre 1,563 gourdes en mars 2019, soit une hausse de 25% en rythme annuel (CNSA, bulletin panier alimentaire et sécurité alimentaire, avril 2020).
Cette faiblesse de la production qui crée cette dépendance vis-à-vis de l’international n’a jusqu’à présent pas permis au pays de faire un pas en terme de croissance continue ; donc un pays qui ne produit plus se retire automatiquement de la carte mondiale.
Une piste de sortie post-crise : le bon usage de l’urgence
Il est temps de tirer la sonnette d’alarme, d’orienter nos politiques publiques, qui jusque-là ne nous ont pas servi à grande chose, vers une orientation globale susceptible de faire cesser cette dépendance qui ne nous pousse que plus profondément dans cette pauvreté incessante.
Le mécanisme est simple, l’Etat haïtien doit renaître de ses cendres vu la complexité et l’urgence ; de nouvelles stratégies doivent être adoptées, comme se pencher sur l’amélioration du capital humain chez les jeunes. Le pays doit investir dans sa population, qui est une population très jeune (les moins de 15 ans représentent 35.9% de la population totale), afin d’avoir une main d’œuvre qualifiée, formée et en bonne santé. La jeunesse du pays représente une ressource qui pourrait aider à l’enrichissement de la production nationale. Ainsi, on pourrait s’attendre à une réduction de cette dépendance. Aussi, il faut :
A moyen terme se pencher sur l’exploitation des produits primaires (riz, maïs, haricots, sucre et huile végétale) dans le but de stopper la hausse grandissante du taux d’importation qui représente une hémorragie. En outre, l’indisponibilité de certains produits locaux, ajoutée à la diminution dans l’approvisionnement des marchés liée à la restriction imposée par la Covid-19, a un impact négatif sur les ménages haïtiens.
Donc, une politique agricole s’avère importante et surtout axée sur la capacité des autorités haïtiennes à utiliser les facteurs naturels (soleil, rivière, mer), pour mettre en valeur le milieu physique. C’est-à-dire mettre à la disposition des planteurs de concert avec le secteur privé des programmes d’encadrement et de crédit agricole.
Investir dans l’infrastructure et réduire la corruption
Ce que le pays nous offre en termes d’infrastructure est inférieur à la demande de la population haïtienne. Les routes, les hôpitaux, l’assainissement, pour ne citer que cela, sont pratiquement inexistants. La population est exposée, et au pire des cas livrée à elle-même. Prenons par exemple :
-Il y a 131 hôpitaux pour une population qui est estimée à 11, 411,527 habitants (Source : Projection de la Population de 2018.IHSI).
-Les routes qui permettent l’écoulement facile des marchandises sont dans un très mauvais état. Pourtant, c’est un des facteurs qui provoque la hausse des produits locaux.
Combien d’auto bus que l’Etat a mis à la disposition de ses citoyens, tenant compte de la menace et la transmission rapide du virus, pour éviter qu’ils s’entassent les uns sur les autres dans les camionnettes ou les minibus?
Combien d’enfants vivant dans les milieux ruraux sont scolarisés ou ont l’accès à l’éducation primaire gratuit comme mentionné dans la constitution ?
Tout compte fait, les facteurs de production qui peuvent booster l’économie du pays sont quasiment infimes. La crise sanitaire montre la vulnérabilité du pays, la nécessité d’une part d’aménager nos hôpitaux et d’en construire de nouveaux ; d’autre part former des personnes en matière de santé communautaire afin d’aider surtout les gens qui vivent dans les bidonvilles. De plus, il faut médiatiser et renforcer les programmes de planification familiale pour pallier le phénomène de la croissance démographique qui, à son tour représente un frein pour le développement du pays.
En dépit des messages de prévention pour pallier l’augmentation de contamination dans le pays, les Haïtiens continuent à vivre comme si cette pandémie est inexistante. Ne peut-on pas supposer que ce comportement résulte d’un manque d’éducation de base ?
La population la plus démunie, n’ayant pas accès à l’éducation, n’accorde pas trop d’importance ou n’est pas bien imbue de l’ampleur de la pandémie. De même, en ce qui a trait aux déchets, par manque de formation de la population et l’inadéquation des services de ramassages d’ordures par les autorités municipales, l’insalubrité fait rage et engendre la dégradation de l’environnement. La nécessité d’appliquer dans le cursus scolaire des formations sur l’environnement et une forte implication de l’Etat dans la gestion des déchets est nécessaire.
Enfin, réduire la corruption doit être le cheval de bataille pour tous les gouvernements pendant et après cette crise. L’Etat haïtien doit consolider sa capacité à agir et utiliser à bon escient toutes ses ressources, c’est-à-dire, les dépenses publiques doivent être rationnelles. Il faut créer un climat macroéconomique sain afin d’attirer l’Investissement Direct Etranger (IDE) qui contribuera à réduire le taux de chômage, et mettre à la disposition des agents économiques des moyens pour la création d’une nouvelle richesse.
En somme, il faut l’intervention active de l’Etat pour mettre le pays sur les rails de développement. Il est à remarquer que les nations qui ont les plus forts rythmes de développement, l’Etat joue un rôle prépondérant dans l’activité économique, comme c’est le cas de la Russie, la Chine, etc. A noter ici, qu’on ne parle pas de l’Etat « mou, corruptible », comme le souligne G. Myrdal (1968).
Donc, sortir de cette dépendance avec l’exploitation internationale ne se fera pas du jour au lendemain. Il y a toute une série de démarches, de plan d’action à mettre en œuvre.
Face à cette pandémie, nous devons réfléchir et tirer des leçons afin de ne pas compromettre la génération future.
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Bibliographies
Rapport préliminaires Evaluations Prestations des Services de soins de santé (EPSS) 2017-2018.
Enquête Mortalité Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS-VI) 2016-2017.
Situation Economique et Financière d’Haïti (2017-2018), Ministère de l’Economie et des Finances (MEF).
Comment les pays émergents se sont-ils développés économiquement ? La perspective de l’Economie politique. https://www.cairn.info/revue-internationale-de-politique-comparee-2011-3-page-11.htm
Bulletin : panier alimentaire et conditions de sécurité alimentaire (CNSA), avril 2020.
Pourquoi les pays en développement ont-ils des rythmes de croissance aussi différents ? Un survol critique de quelques orthodoxies contemporaines, Gérard Grellet.
https://www,persée.fr/doc/tiers_0040-7356_1992_num_33_129_4672
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Patrick Junior Noezil
Maitrizard Population et Développement
Economiste de Formation
patrickjuniornoezil@gmail.com et
Kathie Eva Dimanche
Economiste de Formation
Etudiante en Population et Developpement
(MAPODE)/ FASCH
kathevad@gmail.com
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