Le 11 mars de cette année, les autorités de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont annoncé que la Covid-19 devrait atteindre la quasi-totalité des pays du monde. Malheureusement chez nous, le constat est que la machine devant faire face à ce problème de santé publique, même après plusieurs mois, n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière, si l’on en croit les prévisions de la commission multisectorielle de gestion de la Covid-19, le 03 juin 2020. À ce propos, la distribution de matériel en pleine période de pic de la maladie dans les hôpitaux départementaux et communaux ne fait que corroborer de telles déclarations. Ainsi de multiples appels à la patience avant l’opérationnalisation complète de nouveaux centres de prise en charge de Covid-19,(2-3 semaines qui correspondraient à la fin de la période de pic de la maladie en Haïti!) laisse présager du laxisme dans l’implémentation des interventions étatiques visant à contrecarrer cette maladie mortelle.
En quoi les infrastructures de prise en charge vont-elles aider si ce n’est pour faire face au plus grand nombre de cas frappés par cette maladie ?
Entre-temps, une certaine épidémie de fièvre continue de faire rage dans nos différents départements et traîne derrière elle des pertes en vie humaine que ce soit à l’intérieur des institutions de soins ou hors de la chaîne de surveillance épidémiologique.
Puisqu’en temps de menace vitale, l’être humain tend toujours à emprunter les voies de recours les plus inimaginables. Devant la lenteur des avancées scientifiques à proposer des alternatives plus pertinentes, l’individu haïtien essaie, autant que faire se peut, de se protéger en suivant son instinct. Longtemps convoités par les plantes, et actuellement courtisés par les recettes les unes plus mirobolantes que les autres, bon nombre de nos compatriotes se livrent désormais, à corps perdu, à leur tasse de thé consolatrice.
Il faut rappeler que cette pandémie se distingue par son unicité et son caractère imprévisible d’évolution. Elle défie les différentes prévisions des plus hautes instances scientifiques mondiales et laisse par conséquent assez de latitudes pour les spéculations et les essais issus de toutes parts. Chez nous, les lacunes de transmission d’informations au peuple haïtien issues des hautes sphères de l’État (la possibilité d’avoir 20,000 morts Dr Williams Pape, 23 avril 2020) et l’éventuelle préparation de fosses communes si l’on atteint 1500 morts par jour (le titulaire du M.T.P.T.C, Joiséus Nader, 3 avril 2020) et les bulletins quotidiens d’information du MSPP qui présente plutôt un nombre supérieur de morts au nombre de guéris tout en ignorant le nombre des personnes en voie de guérison) ne font qu’ aggraver la peur bleue des Haïtiens à l’égard des centres de prise en charge de la Covid-19.
Depuis l’annonce officielle de la présence de cette maladie sur le territoire haïtien, la plupart de nos citoyens sont plongés dans une profonde frayeur. Ceci s’explique non seulement à cause de sa mode de transmission facile, mais également à sa létalité remarquable. De ce fait, une panoplie de solution a vite débordé les réseaux sociaux, offrant ainsi de multiples voies de recours en cas de suspicion de la maladie car le temps n’est pas à la vérification.
Entre-temps, le bilan du ministère de la Santé publique et de la Population ne fait que s’alourdir en matière de victime de Covid-19. Celui-ci est qualifié de pointe de l’iceberg par plus d’un notamment par le Dr Junot Félix, spécialiste en santé publique. Ces derniers jours, des données non confirmées évoqueraient la possibilité que des quartiers entiers soient frappés par des épidémies de fièvre. Des responsables déplorent que beaucoup de lits de centres spécialisés soient restés vides (Dr Ernau Mondésir MSF 6 juin 2020). Bien que les rares arrivés soient souvent déjà dé-saturés à un niveau irrémédiable (Hassan Issa, MSF, juin 2020). Tandis qu’une campagne de désinformation concernant la dangerosité de se faire soigner à l’hôpital en cas de Covid-19 s’est vite propagée sur la Toile et a malheureusement précédé la réponse optimale de l’État central dans la lutte contre cette maladie.
Ainsi pour pallier ce danger imminent, différents phytothérapeutes se sont vus solliciter et ont proposé chacun leur portion (à base de plantes ) comme des « antiCovid-19 » de choix, en dépit du fait que cette maladie soit nouvellement apparue.
N’ayant pas de choix, le citoyen haïtien et pas des moindres se livre désormais à la merci de sa tasse de thé (tout en alternant les différentes recettes) qui lui confère beaucoup plus de sérénité. Dorénavant, les individus qui se sentent vulnérables, y voient un dernier rempart face à cette «maladi pa ka respire» qui n’ épargne personne.
Dans ce même ordre d’idées, le chef de l’État haïtien, Jovenel Moïse, en sollicitant du Covid Organics (Décoction à base d’artémisia et d’ autres plantes naturelles) du président malgache par visioconférence le 19 mai 2020 (rapporté par Le Nouvelliste), n’a- t- il pas entre les lignes envoyé un message au peuple haïtien déjà inquiet, à consommer de plus en plus de de tasses de thé en attendant l’arrivée de ce médicamentent miracle, dont la générosité n’est pas connue à l’ avance ?
Si déjà les témoignages abondent en faveur de ces tasses de thé aux multiples recettes, il faudrait imaginer que le recours à l’hôpital risque d’être banalisé dans un pays où la majorité de la population avait déjà recours aux plantes médicinales pour se faire soigner en cas de maladie (Douleur Sans Frontières et Fokal 2015).
Entre aller tout seul à un centre de prise en charge de Covid-19 (qui n’ est pas forcément bien équipé, comme c’était le cas de l’Hôpital St-Michel de Jacmel, mai 2020) où le recouvrement n’ est pas forcement garanti, et siroter des tasses de thé avec les membres d’une famille élargie, l’Haïtien fait un choix même quand celui-ci pourrait lui être fatal. Sinon, que dire de ceux qui ont vu leurs symptômes disparaître après la consommation de plusieurs tasses de thé en provenance de « remèd lakay » ?
Notons que, si le choléra nous a légué un renforcement du lavage des mains et la remise en question de tout verre d’ eau avant breuvage, les tasses de thé risquent de s’ancrer beaucoup plus profondément dans nos habitudes (les exploits de vente des Plantes médicinales d’Haïti du professeur Maryline Rouzier lors de la récente édition de Livres en folie est peut-être un indicateur de cette nouvelle tendance) et s’ imposer en tant que premier recours face à n’importe quel problème de santé.
L’adoption de cette tasse de thé peut être salvatrice pour bon nombre de citoyens éparpillés dans les recoins du pays et qui n’ont pas accès aux centres spécialisés de traitement de la Covid-19. Les décoctions ou infusions non contrôlées peuvent se révéler de véritables armes à double tranchants, vu la non-maîtrise des éléments s’y trouvant et l’évolution rapide de cette maladie. Cela vaut aussi pour le catastrophisme arboré des autorités publiques devant gérer cette crise sanitaire nationale et l’opérationnalisation tardive des centres de traitement de cette pathologie pourraient constituer autant d’obstacles aux initiatives de recours formels aux centres de prise en charge.
Si la Covid-19 nous a fait perdre le contrôle de la consommation de millions de tasses de thé sur le territoire haïtien, il est nécessaire pour les autorités du ministère de la Santé publique et de la Population (à travers la direction de pharmacie, de médicaments et de médecine traditionnelle /DPM-MT) d’analyser les effets des éléments pouvant se trouver au fond de celles-ci, comme anti-Covid-19. Ainsi la matérialisation de ce processus doit être le fruit de profondes réflexions devant déboucher sur l’adoption de politique publique qui saura non seulement régulariser l’utilisation de la phytothérapie en Haïti mais également promouvoir une pharmacopée dont les recettes seront soumises à des processus de vérification plus poussés au niveau des laboratoires de recherche conçus spécialement à cette fin. C’est alors que le contenu de ces tasses de thé nous en dira long.
Dr. Gréguy Alexandre, obstétricien-gynécologue, Gestionnaire des services de santé, étudiant en Maitrise en population et développement (MAPODE) de la Faculté des sciences humaines de l’Université d’État d’Haïti (UEH)
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