L'un des phénomènes les plus déterminants caractéristiques de l' évolution du système éducatif haïtien durant ces deux dernières décennies consiste en l'accroissement exponentiel de la population des jeunes fréquentant l'université. Longtemps chasse gardée d'une très infime minorité dans le cadre d'un système pyramidal à base très étendue, au sommet très étroit et par conséquent foncièrement élitiste et exclusiviste, l'université connait de nos jours en Haïti une forte, très forte fréquentation. La demande pour des études universitaires explose dans toutes les couches de la société et plusieurs raisons peuvent expliquer ce nouveau tournant de l'évolution du fait éducatif haïtien. D'abord, il convient de relever cette "démocratisation", ou encore cette "démographisation" de l'école en Haïti dont parlait Charles Tardieu depuis 1987 et qui a comme conséquence logique la constitution de cohortes de plus en plus imposantes d'élèves sortant du secondaire et frappant avec insistance aux portes de l'université. Les chiffres publiés à cet égard, chaque année, par les services compétents du Ministère de l'Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) sont clairs et éloquents. Ensuite, et surtout, il y a cette conception, on pourrait dire même cette conviction inébranlable, fortement et profondément enracinée chez nous que l'université serait la seule et unique sortie, la finalité ultime même de l'éducation, l'enseignement technique et professionnel n'ayant jamais été ni organisé par les pouvoirs publics, ni même considéré comme une voie, comme une filière, comme une issue pouvant assurer une mobilité sociale ascendante dans l'échelle des valeurs haïtiennes. Ce, en dépit de très louables et appréciables apports d'institutions de formation professionnelle dans le pays comme par exemple l'Ecole Professionnelle J. B. Damier, le Centre Pilote de Formation Professionnelle (CPFP) du début des années 1980, la section technique du Collège Canado-Haïtien, l'Ecole Professionnelle Sainte Trinité de l'Eglise épiscopale et l'œuvre combien utile des Salésiens Don Bosco avec notamment l'Ecole Nationale des Arts et Métiers (ENAM). Il ne s'agit point ici d'une petite affaire et toute analyse du fait éducatif haïtien qui n'en tient pas compte ne pourra jamais comprendre les logiques des acteurs du système. La principale pierre d'achoppement, " le choc" de l'Occupation américaine de 1915, comme l'ont clairement montré les recherches sur l'évolution du système éducatif haïtien durant cette période, en particulier celles de Charles Tardieu et surtout les travaux de Léon Dénius Pamphile, résidaient effectivement dans la volonté tenace et manifeste de l'occupant de vouloir réorienter complètement le système éducatif haïtien vers la formation des techniciens intermédiaires, vers les métiers, vers "l'adaptation avec le milieu", en bref, vers "le développement", en lieu et place de l'enseignement classique traditionnel axé sur les humanités et formant en priorité des avocats, des ingénieurs, des médecins, des cadres des professions libérales...Devant l'opposition farouche et intraitable des élites haïtiennes dont les enfants étaient alors dans l'école haïtienne face à un tel projet, l'occupant a dû, d'abord, diviser le système éducatif en "Enseignement Technique et Agricole" sous sa propre direction et laisser l'enseignement classique historique aux mains des responsables haïtiens. Situation bizarre qui allait perdurer dans le pays jusqu'en mars 1978 avec d'une part, une école rurale et technique abritant des fermes écoles et des écoles industrielles devant former des agriculteurs et des techniciens intermédiaires et d'autre part, une école urbaine classique menant à l'université et aux carrières libérales: avocats, ingénieurs, médecins... Aujourd'hui encore, plus de cent années après, la controverse n'est point épuisée sur la finalité ultime de l'école haïtienne et, comme le montrait justement Charles Tardieu, tout l'enjeu, tout le nœud gordien de la réforme éducative de 1982 se situait à ce niveau. Nous pensons, pour notre part, que le même projet de 1915 était revenu avec force en 1982. Ce, à l'insu des responsables haïtiens de l'époque qui y voyaient seulement les mirobolantes possibilités de financement de la réforme éducative par les grandes agences internationales. L'introduction du créole comme langue d'enseignement, que l'on voudrait bien faire passer pour l'élément fondamental de cette réforme, n'était bien qu'un simple accessoire. Le principal, comme diraient les juristes, résiderait dans la réorientation, sur le très long terme, de la finalité ultime de l'école haïtienne, Ce, sur des choix cornéliens à faire entre d'une part, la formation des cadres techniques moyens et intermédiaires au sein d'un processus d'intégration d'Haïti dans le marché mondial et dans la division internationale du travail et, d'autre part, les aspirations profondes des couches les plus diverses de la population haïtienne à des études universitaires ouvrant les carrières libérales pour leur progéniture. C'est un véritable dilemme disjonctif diraient les logiciens. L'international s'accroche, contre vents et marées, au premier terme. Les parents haïtiens, qui font des sacrifices énormes pour l'éducation de leurs enfants, s'accrochent eux aussi contre vents et marées, au second terme. Ce, en dépit de toutes les réformes et restructurations de l'école haïtienne depuis Maurice Dartigue, de toutes les "filières" et "organigrammes" du Nouveau Secondaire actuel. L'on assiste alors à un véritable jeu de qui pro quo, d'une partie de damier qui perd gagne, à des démarches répétées de constitution, de destruction et de gestion de zones d'incertitude, de marronnages à l'envers, de croisements "d'accommodements raisonnables et irraisonnables", de recherches constantes d'ajustements circonstanciels, de solutions de substitution entre des acteurs d'un système éducatif en pleine évolution.... La partie est de taille entre les grandes agences internationales de financement de l'école haïtienne qui ont leur propre agenda et les parents haïtiens qui veulent, coûte que coûte, per fas et ne fas, que leurs enfants fassent l'université. L'on peut bien comprendre que, dans un tel contexte, même quand l'enseignement classique basé sur les humanités a été sciemment et grande partie démantelé et ne reste encore l'apanage que de quelques rares écoles, même quand "des filières" ont été mises en place au "Nouveau secondaire" à côté du cheminement classique, filières devant préparer des élèves pour devenir en grande partie, des techniciens, le même désir de faire l'université qui a renvoyé aux calendes grecques les initiatives de "l'école rurale et industrielle" de l'occupant de 1915, ce même désir, cent ans après, est encore vivace, très vivace même. Les racines en sont donc nombreuses et profondes, bien profondes, dirait le Précurseur de notre Indépendance, le Général Toussaint Louverture...
Dans un tel contexte global, disions nous, la demande pour des études universitaires en Haïti est un réel problème de société. Les entités de l'Université d'Etat d' Haïti (UEH) à Port-au-Prince, le Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL), les Ecoles de Droit de la province, les Universités Publiques Régionales (UPR) et toutes les universités privées du pays, dans leur ensemble, ne peuvent pas répondre, même de façon quantitative, à cette demande sur le terrain. Selon l'Ambassadeur Daniel Supplice, il y avait déjà en 2015 plus de 42.000 étudiants haïtiens dans les universités les plus diverses en République Dominicaine. Le sous-secteur de l'enseignement supérieur en Haïti croit à une vitesse prodigieuse, exponentielle. Dans nos recherches, nous n'avons pas retrouvé un document officiel, actuel et exhaustif de diagnostic de l'existant dans ses composantes publiques et privées, en dépit des rapports de colloques ou d'études circonstancielles et partielles. Quelles sont les disciplines proposées? Quels sont les programmes et cycles d'étude? Quels sont les modes d'évaluation? Quels sont les niveaux, qualifications et expériences des professeurs et les traits caractéristiques des conditions d'enseignement? Quel est le profil attendu à la sortie des programmes? Les étudiants ont-ils été convenablement préparés durant le cycle du secondaire pour affronter les exigences de base des études universitaires? Nous avançons à pas feutrés dans une tierra incognita...
Au fur et à mesure que nous avançons, nous observons et nous nous posons certaines questions en rapport avec notre formation de documentaliste. Car, indépendamment des pôles de formation en cours ou de la nature des disciplines d'étude, il ne saurait avoir d'études universitaires sérieuses sans des infrastructures documentaires de base, à savoir des bibliothèques, des centres de documentation, des médiathèques, des laboratoires, des systèmes de bases de données et d'un vecteur de l'information et de la connaissance comme Internet. Sinon, l'enseignement universitaire pourrait causer encore plus de mal à la société et aux étudiants eux-mêmes en mettant sur le marché du travail des professionnels mal formés, inefficients et inefficaces. Ce qui, à moyen terme, dévaloriserait le système universitaire haïtien dans son entier. Quels sont donc les services documentaires disponibles supportant actuellement l'enseignement et la recherche au niveau des études supérieures en Haïti dans un contexte d'expansion exponentielle du sous-secteur? Ces services, dans les cas où ils existent et sont fonctionnels, sont-ils adéquats en termes de quantité et de qualité des ressources documentaires disponibles et de leurs conditions de consultation? Avec ces interrogations en tête, nous avons mené une petite enquête au niveau des centres universitaires publiques et privées du pays. Avec cette préoccupation à l'esprit, comme enseignant évoluant dans le sous-secteur, nous avons observé et questionné. Nous avons rencontré des bibliothécaires, des responsables de facultés et d'universités privées, des cadres techniques du Rectorat de l'Université d'Etat d'Haïti (UEH), du Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL), des Ecoles de Droit de Province et des Universités Publiques Régionales (UPR), des professeurs, des étudiants ainsi que des responsables du Ministère de l''Education Nationale et de la Formations Professionnelle (MENFP). Les résultats obtenus, quoique partiels et ne pouvant point prétendre à l'exhaustivité, accusent pourtant certaines tendances, certaines carences appelant à des correctifs et à des initiatives courageuses pour une certaine amélioration de l'existant. Nous affirmons clairement que des investigations plus approfondies doivent être menées au niveau du sous-secteur avec des moyens financiers et logistiques appropriés tout en tenant compte alors des exigences de la méthodologie de la recherche en Bibliothéconomie et en Sciences de l' Information. Ce, en vue d'arriver à la constitution d' un solide dossier sur un phénomène complexe, multiforme et en constante évolution.





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