La définition du mot culture, en termes courants, nous est tous familière. Selon le sociologue canadien Guy Rocher, elle se réfère à la distincte manière d'un peuple de penser, de parler, d'agir et de vivre. Néanmoins, la racine latine du mot «cultura», attribuée à l'agriculture ou l'élevage de la terre, nous offre une image plus matérielle, voire consommée du terme.
Examinons un moment, pour les besoins du raisonnement, la conception agrobiologique du mot culture. Pour cela, considérons, en guise d'illustration, les conditions nécessaires qui facilitent la germination et la croissance d'une plante : un terrain adapté à la nature de la végétation, et son entretien ci-après, dans un climat favorable qui l'alimente d'eau et de soleil.
Fort de ce point de vue, nous comprenons davantage ce qui favorise le développement social d'un peuple. C'est fondamentalement son interaction avec la nature et le monde dans lequel il naît, grandit et se forme, qui le fait acquérir son identité culturelle. Marcus Garvey expliquait ainsi, dans les années 1920, l'importance du lien organique qui relie un peuple à sa terre natale : « Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines. »
Cette assertion est pertinente aujourd'hui, autant qu'elle l'était alors. En fait, elle est une exhortation que l'écrivain nationaliste jamaïcain avait lancée aux peuples colonisés, les encourageant à embrasser leur ascendance culturelle au mépris de l'endoctrinement raciste du colonialisme. C'est cette même leçon que, plus tard, chez nous, en 1928, le Dr Jean-Price Mars nous donnera dans Ainsi Parla l'Oncle. Il paraît que, hélas, l'avertissement n'est pas arrivé à bon port.
Jusqu'à aujourd´hui, 173 années après l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies et possessions françaises, la culture métropolitaine, notamment la langue de Voltaire, est exaltée par bon nombre d'entre nous. Qui pis est, souventes fois, cette exaltation se fait au détriment de notre propre identité culturelle.
Remontant au passé du tendre âge de mon enfance, résidant encore en Haïti, je me souviens que l'adoption des mœurs et du style de vie européens était vue comme une marque de distinction et de classe. En échange, toute expression teintée de la culture autochtone, verbale ou gestuelle, était qualifiée de grotesque et de mauvais goût. Ce reniement de nos valeurs culturelles est une attribution du colonialisme, et il nous hante depuis l'acquisition de notre indépendance le 1er janvier 1804.
Malheureusement, les principaux gardiens de notre identité culturelle, c'est-à-dire les gens du bas peuple et les humbles paysans du pays, sont souvent ceux que nous regardons de haut et avec condescendance. Cependant, je me rappelle bien ce sage conseil que feu mon père, Jean Magloire Casimir, lui-même fils de paysan, m’a donné avant mon départ pour les États-Unis afin de poursuivre mes études universitaires : « N'oublie jamais qui tu es. Que tu sois riche ou pauvre, érudit ou analphabète, l'apparence ne va pas te changer. » Et, Dieu merci, cette sagesse me guide encore dans la vie.
Cette dernière réflexion me ramène à l'esprit un triste spectacle auquel j'ai assisté, il y a de cela une vingtaine d'années. J'étudiais alors à l'Université Temple, de Philadelphie. Nous sommes dans les années 1990. Une fin de semaine, un ami haïtien et moi sommes invités à une fête chez un camarade de classe. Nous sommes accueillis chaleureusement, à notre arrivée, par un groupe de charmantes jeunes filles. Conversant avec nous, elles ont tout de suite remarqué, par notre accent, que nous n'étions pas américains. Donc, elles nous ont demandé notre pays d’origine. En réponse, mon ami a hâtivement déclaré, avant que j'aie pu réagir, que nous étions martiniquais. Je l'ai regardé alors avec des yeux incrédules, mais sans lui demander une explication. J'en fus sidéré.
J'ai su la raison pour laquelle il avait menti : il avait simplement honte de dire qu´il était haïtien.
Rappelons que la décennie 1990 était une période difficile pour les immigrants haïtiens aux États-Unis. À cette époque, la presse américaine diffusait abondamment des nouvelles les plus humiliantes et peineuses sur les conditions de vie en Haïti. Tout cela était lié au fait qu'elle faisait croire que les Haïtiens étaient, en grande partie, responsables de l'épidémie de sida chez l'Oncle Sam. En tout cas, cela ne pouvait justifier ce comportement déshonorant et honteux.
Malheureusement, de très souvent, ceux qui renient leur culture et leur origine sont des gens instruits et éduqués. Réussis - à leur aune -, ils sont gonflés par le sentiment de la suffisance. Alors, ils veulent se dissocier de l'image pernicieuse qu'on projette de leur pays. J'avoue que c'était le cas de mon ami cité dans l'anecdote ci-dessus. C'était pourtant un homme doué d'un intellect hors du commun, qui écrivait alors sa thèse de doctorat en sciences mathématiques. Mais, dans un moment probant, le courage moral lui manquait pour révéler son pays d'origine.
Il ne savait pas pourtant qu'il représentait, pour ceux qui le connaissaient, un héros, qui avait su surmonter de nombreux obstacles pour acquérir un niveau de formation supérieure. Pour cette raison, je m'attendais à ce qu'il déclarât avec fierté qu'il était Haïtien, et relatât ensuite à ces jeunes filles, qu'il voulait tant épater, les adversités qu´il avait dû vaincre pour obtenir une éducation si enviable.
En fin de compte, c'est bien beau, même admirable d'avoir une bonne éducation, mais la manière dont on gère cette réussite est d´une importance éminente. Kenneth Kaunda, l'ancien président de la Zambie, a magistralement élaboré ce point de vue dans son livre Lettre à mes enfants. Selon lui : « Il y a deux choses contradictoires que tout éducateur devrait savoir et tenter de réconcilier : infuser à ses élèves un robuste sentiment de l'individualité, ainsi que le sentiment d'un but commun et de valeurs partagées avec leurs concitoyens. »
Le premier président de la République de Zambie indiquait en d'autres mots que l'éducation nécessitait à la base un élément moral pour prévenir son mauvais usage. En fait, il est indéniable que nous pouvons acquérir certaines connaissances qui peuvent altérer notre jugement, nous portant ainsi à commettre des actes blessants, en l'absence de cet aplomb moral.
Ce malheureux état de fait se produit généralement quand l'éducation ne reflète pas la culture d´origine qu'elle sert. En effet, il n'est pas rare de rencontrer des Haïtiens qui, ayant étudié dans les universités nord-américaines ou européennes, de retour au pays, se sentent déplacés et perdus, incapables de réconcilier leur formation étrangère avec leur identité culturelle.
Ce dilemme soulève cette question rhétorique, posée par Daniel Keyes, l'auteur du roman Flowers for Algernon : « Je ne sais pas ce qui est pire : ne pas savoir qui je suis, et en être content, ou devenir ce que j'ai toujours envie d´être et me sentir seul. » Dans notre quête d'érudition, nous oublions trop souvent que la connaissance est mieux servie quand elle est mise au service de l'épanouissement de soi et des autres. L'écrivain haïtien René Depestre illustre en termes poétiques cette assertion. Dans son œuvre Face à la nuit, il nous dit :
«La dame n´était pas seule
Elle avait un mari
Un mari très comme il faut
Qui citait Racine et Corneille
Et Voltaire et Rousseau
Et le Père Hugo et le jeune Musset
Et Gide et Valéry
Et tant d´autres encore»
«Mais à parler franc, qui ne savait rien
Parce que la culture ne va pas sans concessions
Une concession de sa chair et de son sang
Une concession de soi-même aux autres qui vaut le
Classicisme et le romantisme.
Et tout ce dont on abreuve notre esprit»
Il est évident que l´homme, en tant qu´être social, ne peut pas vivre et développer pleinement son potentiel sans se relationner avec les autres. L´expérience humaine nous démontre que, dans le cas contraire, il devient un danger tant pour lui-même que la pour société. En entretenant le rapport symbiotique qui relie l´éducation à la culture, nous pouvons, selon moi, prévenir ce danger.
En fin de compte, l´éducation est l´eau qui abreuve notre culture de la source de nos origines. Si nous la gérons avec sagesse, et humilité, elle nous enseignera à adapter notre connaissance à la réalité de nos vies. Elle nous révèlera nos intérêts communs et nos rêves partagés. Et quand les nuages de l´indifférence se seront dissipés de nos yeux, nous reconnaîtrons un frère qu´ hier nous préjugions comme un adversaire. Alors, nous nous mettrons au service d´un idéal supérieur à nous : la tâche de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec notre origine, avec notre histoire, avec notre culture et avec notre mère patrie, qui languit dans l´infamie.
Richard Casimir
casimir_richard@hotmail.com
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