«Étant donné son profil de risque, Haïti doit adopter des politiques de transformation socioéconomique dont l’objet est de transiter de l’humanitaire à la résilience.»

La catastrophe du 12 janvier 2010 a révélé les faiblesses fondamentales structurelles de l’État haïtien. Précaires, les infrastructures physiques d’avant séisme ont été détruites en un amas de débris. Les maigres infrastructures sociales, éducatives, sanitaires ont été anéanties. Les pertes liées à cette catastrophe aux proportions gigantesques s’élevèrent à plusieurs milliards de dollars américains. Les coûts en vies humaines furent immenses. L’exode de cerveaux avoisina les 30 pour cent. Cette émigration vers l’Amérique du Nord a envenimé davantage la situation du pays.

Le séisme du 14 août 2021 dans la partie du territoire appelée « Grand Sud »[1]  a une fois de plus mis à nu toute l’indigence et l’incapacité structurelle de l’État d’Haiti à répondre aux crises majeures. Les infrastructures physiques, sociales et éducatives, surtout religieuses et sanitaires, ont été considérablement réduites. Les pertes en vies humaines sont importantes (plus de 2200 morts selon les statistiques à jour). L’État haïtien n’a ni les ressources ni les capacités pour répondre à une crise de cette ampleur.

Haïti est le pays le plus exposé au risque de catastrophe dans la région. Plus de 98 % de la population est soumise aux risques de catastrophes naturelles : séismes, ouragans, glissementsde terrain, inondations et sécheresse. L'accumulation des impacts des catastrophes subies ces onze dernières années, par exemple, s'est traduite par plus de 231 000[2] décès, le déplacement de plus de 1,5 million de personnes et la destruction à grande échelle d'infrastructures et de biens mobiliers et immobiliers qui a mené à plus de 120 % de perte du PIB.

Devant l’incapacité de l’État haïtien à répondre à une crise d’ampleur et de complexité nouvelles, les acteurs de l’humanitaire avaient mobilisé de grandes ressources. Des efforts de coordination humanitaire sans précédent s’en étaient suivis. Dans la foulée, le système des Nations unies, les bailleurs de fonds, les institutions financières internationales, les agences de developpement, les acteurs du bilatéralisme et du multilatéralisme, certains pays du Sud avaient promis, à la conférence de New York, plusieurs milliards de dollars d’aide à Haïti. Onze ansplus tard, en dépit des milliards, Haïti demeure aussi pauvre, faible et vulnérable qu’auparavant. Les secousses du 6 octobre 2018 dans le Nord-Ouest ont rappelé notre grande fragilité. Le géologue Claude Prépetit opinait qu’une secousse d’une amplitude 5.9 n’aurait pas dû causer autant de dégâts et de pertes en vies humaines. Le tremblement de terre du 14 août dernier dans le « Grand Sud » a révélé l’intensification de l’indigence et de l’impréparation d’Haiti face aux désastres. La ville du Cap-Haitien ne tiendra pas à un séisme majeur. Madame Michele Oriol, dans l’émission « Haiti, sa kap kuit » du mardi 24 août dernier de la chaine 20, évoque des risques élevées concernant le Nord (Nouvelliste du 24 août 2021). Les prédictions « optimistes et pessimistes » tablent sur une amplitude de 8.0 a 9.0

De 2010 à 2021, certaines avancéesont été faites. L’État haïtien dispose de plus d’informations sur les risques sismiques. L’Organisation internationale GOAL GLOBAL, a travers sa mission en Haiti, appuie le Service Maritime et de Navigation d’Haiti (SEMANAH), dans l’installation d’une marégraphe (système d’alerte et de réponse précoce au tsunami). Élaboré en 2012, le code national du bâtiment n’a jamais reçu la sanction du Parlement. Dans l’intervalle, l’urbanisation anarchique accroît, et les normes, quand elles existent, ne sont pas respectées. Les spécialistes affirment que les séismes ne génèrent pas autant de dégâts. Haïti est située dans une région à forte sismicité. Bien qu’on ne puisse pas prévoir un tremblement de terre, on peut toutefois limiter ses dégâts. Le pays présente le plus haut indice de vulnérabilité aux cyclones 12.9 sur 13 (PDNA 2016). Avec un indice de 6.1, le profil de risque d’Haïti, dépasse l’indice moyen de la région qui est de 2.1 (INFORM). La fragilité de l’écosystème amplifiera les catastrophes. Celles-ci ont des répercussions dramatiques sur la vie et la santé des gens. Les catastrophes déstabilisent le secteur sanitaire, provoquent des dégâts dans le milieu naturel et perturbent les systèmes économique et social.

Malgré des programmes humanitaires et de reprise à grande échelle, la résolution des vulnérabilités sous-jacentes, des insuffisances structurelles et du manque de moyens en Haïti reste un défi de développement qui s'inscrit dans le long terme.  Étant donné son profil de risque, Haïti doit adopter des politiques de transformation socioéconomique dont l’objet est de transiter de l’humanitaire à la résilience. L’action humanitaire d’urgence est une aide ponctuelle mise en place lors d’une situation de crise exceptionnelle ou de catastrophe naturelle. Elle se déploie en une réponse rapide, une solution de courte durée à un problème ponctuel. Selon le site du Ministère des Affaires étrangères françaises, l’action humanitaire « vise à assurer l’assistance et la protection des personnes vulnérables et à répondre aux besoins fondamentaux des populations affectées par une catastrophe naturelle ou un conflit : accès à l’eau et assainissement, nourriture, abris et soins médicaux». Ne visant pas le structurel finalement, elle s’interrompt lors que les actions de développement peuvent reprendre.

L’action préventive pour la réduction des risques de catastrophe est recommandée. La prévention, tout en permettant de travailler et de bonifier les politiques et les méthodes existantes, contribue aussi à l’élaboration de mesures de préparation et de développement qui aideront les communautés à mieux gérer leur vulnérabilité et à réduire les risques pour l'avenir. En outre, elle permet de forger, d’une part, des attentes réalistes, de développer la réactivité et l’agilité et d’autre part dediminuer les contraintes sur ceux qui interviennent. La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, l’acteur historique de l’humanitaire, dans son guide pour la planification d’urgence et des interventions en cas de catastrophe (2006 -2010), estime que « la planification d’urgence et des interventions en cas de catastrophe permet de préparer une organisation à l’éventualité d’une catastrophe… Cette planification peut contribuer à atténuer les effets destructeurs d’une catastrophe en assurant la fourniture rapide et efficace d’une aide humanitaire à ceux qui en ont le plus besoin. Le temps consacré à la planification de l’intervention en cas de catastrophe est du temps gagné lorsqu’une catastrophe se produit».

Les États membres des Nations unies, dont Haïti, réunis en mars 2015, à Sandai au Japon, ont adopté un nouveau cadre de réduction des risques de catastrophe. Ce cadre vise à réduire considérablement les pertes en vies humaines et les dommages matériels causés par les catastrophes naturelles d’ici à 2030. Haïti, partie prenante et signataire de ce cadre, s’est engagée à respecter les 7 objectifs qui y sont souscrits. Pour atteindre ces objectifs, « les états doivent faire preuve d’engagement ferme et de leadership politique », conseille la représentante spéciale d’alors du secrétaire général des Nations unies chargée de cette question (UNISDR).  L’État d’Haïti se doit d’ajuster et d’élaborer des politiques et des mesuresappropriées visant la prévention de l’urgence, la réduction des risques et la protection de ses citoyens.

La préparation à l’urgence requiert des ressources expertes et spécialisées dans différents champs et domaines d’intervention. L’administration publique fait face à une rareté criante de ressources qualifiées. En effet, « moins de 5% de cadres de la fonction publique possèdent une licence », selon le coordonnateur de l’OMRH – un chiffre qui se situe à 3% selon l’ancien Président de la république. À la faiblesse institutionnelle et l’insuffisance en ressources idoines, l’État d’Haïti pourrait, selon un modèle de développement intergénérationnel, favoriser le renforcement des capacités ou prioriser la coopération dans le développement humain et institutionnel. L’impact proximal et distal serait incalculable.

L’État est le premier acteur dans la chaîne du développement. Il a la responsabilité de mettre en place les politiques publiques pour atteindre ses objectifs développementaux et est le premier à intervenir en cas d’urgence ou de catastrophe. À titre d’exemple, dans la réponse aux séismes du 14 aoùt dans le « Grand SUD », l’État a déployé en premier ses structures dans la région. Même dans sa faiblesse, l’État se doit d’affirmer et de montrer sa présence. L’aide humanitaire à la vocation de compléter celle apportée par les autorités. Elle doit être alignée sur les priorités, les systèmes et les procédures nationales. Une bonne harmonisationentre les exigences humanitaires et les systèmes étatiques nécessite une administration publique efficace.

Face à l’insuffisance structurelle, la gouvernance douteuse et la corruption endémique, je recommanderais une gestion consensuelle, une responsabilité partagée entre l’État d’Haïti et les acteurs internationaux pour le déploiement d’une stratégie de l’action humanitaire. L’administration publique haïtienne n’a pas la puissance organisationnelle et les capacités structurelles appropriées pour prétendre au leadership direct de la coordination de l’humanitaire. Sans un cadre institutionnel adéquat, la gestion directe de l’aide par le secteur public peut avoir des conséquences néfastes sur la société. Dans les pays faibles, les ressources sont très souvent associées à la corruption, à l’instabilité politique, aux rivalités. L’aide confiée à l’État en l’absence d’institutions crédibles peut entraîner des conflits. Examinons les conséquences de l’affaire PetroCaribe. Faisons une rétroaction de  la gestion calamiteuse post ouragan Mathieu 2016 par les acteurs politiques. Certains officiels et autorités d’alors, à la tête de leurs bandes et factions, avaient débarquées manu militari à la SONAPI, réquisitionner leurs butins. Analysons la présence faible et désordonnée dans le Nord-Ouest durant les séimes du 6 et 7 octobre; et l’indigence de la réponse dans le Grand SUD après le14 août 2021. Les acteurs ont la responsabilité sociale de se conformer aux normes d’éthique pour que les vraies victimes soient identifiées et assistées. L’utilisation d’indicateurs ou de métriques de performance permettra d’évaluer et de mesurer le niveau d’atteinte des objectifs. L’image des catastrophes risque d’être longtemps visible, en dépit de l’abondance de l’aide, si les victimes réelles ne sont pas assistées.

Je conclus avec ce raisonnement: « La pauvreté tend à justifier l’action humanitaire. »

Fred E. Denis                                                                                                                                                                                           Maître en sciences administration                                                                                           

Développement international et affaires humanitaires                                                                     

24 août 2021

[1]Ce concept est répandu dans le langage courant. Il est issu d’une vision à la fois politique, régionaliste et développementiste.

2- Selon des estimations gouvernementales, 220 000 personnes environ sont mortes dans le séisme de 2010, une cinquantaine pendant l'ouragan Sandy, 24 du fait de la tempête tropicale Isaac, en 2012, et 18 dans les grandes inondations qui ont affecté le Nord en 2014. Le nombre de décès du fait du choléra, arrêté à janvier 2015, est de 8 705 victimes.

3-Selon des estimations gouvernementales, 220 000 personnes environ sont mortes dans le séisme de 2010, une cinquantaine pendant l'ouragan Sandy, 24 du fait de la tempête tropicale Isaac, en 2012, et 18 dans les grandes inondations qui ont affecté le Nord en 2014. Le nombre de décès du fait du choléra, arrêté à janvier 2015, est de 8 705 victimes.