Dans un message sur compte Twitter rapporté par l’agence de nouvelles en ligne TripFoumi le 23 juillet dernier, l’analyste politique Dany Valet indique « l’international n’est pas pour la paix en Haïti ». Ce message résume un discours dominant dans le pays qui impute à la communauté internationale, aux Américains en particulier, toute la responsabilité des malheurs d’Haïti.
Il ne fait pas de doute que, au cours des quatre dernières décennies, la communauté internationale s’est largement impliquée dans les affaires internes du pays ; à ce titre, elle a certainement sa part de responsabilité quand les choses ne tournent pas rond. Mais je reste convaincu que les acteurs politiques locaux, les Haïtiens eux-mêmes, sont les premiers à blâmer quand viendra le moment d’analyser en profondeur les causes du marasme dans le lequel végète le pays depuis longtemps.
En fait, je pourrais remonter l’époque de l’indépendance pour démontrer la responsabilité des élites haïtiennes dans le malheur d’Haïti, notamment à travers les choix qu’elles ont effectués pour diriger leur pays. Mais je pense qu’il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin. Considérons par exemple le choix des chefs d’État du pays depuis la fin des années 50. En 1957, si les Américains étaient les seuls à décider du choix prochain chef d’État d’Haïti, Duvalier ne serait pas élu ; on aurait eu Déjoie comme président. Au début des années 60, les Américains étaient parmi les premiers à prendre leur distance vis-à-vis de la dictature de Papa Doc à qui ils avaient coupé l’assistance pendant près de 10 ans. Les mesures d’apaisement initiées par Jean-Claude Duvalier après 1971 étaient adoptées sous la pression du président Jimmy Carter ; elles avaient permis un réchauffement des relations haïtiano-américaines et la reprise de l’assistance étrangère. Là encore, quand le régime s’était révélé incapable d’implanter au début des années 80 un minimum changement portant sur la démocratie et la bonne gouvernance, ce sont les autorités américaines qui, associées à l’Église, allaient nous débarrasser de Baby Doc.
Au cours de la transition de 1986, si tout dépendait des Américains, Aristide ne serait pas élu président de la République en 1991 ; Marc Bazin serait alors élu chef de l’État. Après le coup d’État de 1991, Aristide ne serait pas retourné pour plonger le pays dans l’une des plus graves crises de son histoire.
Nous reprochons aux Américains d’avoir fait le coup d’État ; cependant si nous examinons de près le comportement d’Aristide entre février et septembre 1991 et surtout son comportement après son retour d’exil en 1994, on ne peut s’empêcher, a posteriori, de leur donner raison d’avoir pris une telle initiative. En fait, je pense que le coup d’État en soi était pleinement justifié ; ce qui n’est du tout justifiable, c’est plutôt le mode de gestion du coup, en particulier le régime de terreur mis en place par le gouvernement militaire.
En 1996, s’il n’y avait pas le véto des Américains, rien ne pouvait empêcher Aristide de concrétiser son projet de rester au pouvoir sous prétexte de vouloir récupérer les trois années passées en exil. Quand, sous pressions des Américains, Aristide a dû abandonner son projet, l’élection de René Préval devenait incontournable ; elle était assez bien accueillie par la communauté internationale. Là encore le manque de vision des acteurs politiques locaux et surtout l’influence perverse d’Aristide sur le nouveau président font que la communauté internationale n’ait pu influencer significativement le cours des choses.
En 2000, la communauté internationale avait mis tout son poids dans la balance pour contrer le retour d’Aristide au pouvoir. L’ambassadeur américain Timothy M. Carney en avait fait une affaire personnelle tant il détestait l’ex-président Aristide. Au cours de la crise ayant suivi les élections législatives de 2000, la communauté internationale avait clairement pris position pour empêcher Lavalas de contrôler le Parlement. Cependant elle n’avait pas pu trouver localement le support d’une opposition politique unifiée, capable de constituer un contrepoids significatif pour pouvoir combattre Lavalas. En définitive, Aristide est revenu au pouvoir en 2001 avec un Parlement qu’il contrôlait à plus de 90% ; et quand il s’employait, avec ses partisans zélés à mettre le pays à feu et à sang, c’est la communauté internationale qui allait nous débarrasser de lui.
En 2006, René Préval, en raison de ses tendances gauchistes et de ses attachements avec Fidel Castro et Hugo Chavez n’était le favori de la communauté internationale qui avait voulu organiser un deuxième tour des élections présidentielles. Encore une fois, la communauté internationale n’avait pas pu lui trouver une alternative viable ; elle a dû accepter son élection face à la menace de guerre civile dans le pays. Ce n’est qu’en 2011, pour contrer la résurgence du clan Préval, que lacommunauté internationale conduite par les Clinton s’est véritablement imposée pour favoriser l’élection de Michel Martelly. Compte tenu de la mauvaise réputation du personnage, le choix de Michel Martelly peut s’apparenter à un acte de mauvaise foi de la communauté internationale. Pourtant, en favorisant l’élection de Michel Martelly, le plan de Bill Clinton était de mettre en place un président fantoche à qui allait imposer Gary Conille, son ancien chef de cabinet, comme Premier ministre en vue d’effectuer des changements en profondeur dans le système économique et politique du pays. Mais Martelly était loin d’être un président fantoche ; c’est un homme qui a une force de caractère qui frise l’arrogance. Gary Conille a été révoqué en quelques mois et le plan Clinton a foiré.
L’aspect du discours dominant qui ferait croire que la communauté fait choix de nos dirigeants politiques ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il en est de même du discours qui ferait croire que c’est la bourgeoisie des affaires qui fait ce choix. Le Dr Réginald Boulos, membre influent de la bourgeoisie des affaires, au cours d’une interview sur Radio Caraïbes, à l’émission Premye Okazyon du 28 septembre 2018, a souligné que, jusqu’à l’élection de Jovenel Moïse, tous les candidats à la présidence qu’il supportait ne sont pas élus.Il avait voté contre Aristide, contre Préval et Martelly qui étaient tous parvenus à la plus haute magistrature de l’État.
Pour comprendre les relations d’Haïti avec la communauté internationale, il faut souligner que, même avec les meilleures intentions, l’encadrement de la communauté internationale ne pourra rien apporter tant que les Haïtiens s’obstinent à refuser le développement. Le développement est bien une réalité ; mais il ne faut pas croire qu’il va se concrétiser tout naturellement comme s’il s’agit de quelque chose qui va de soi ; le développement doit être voulu et recherché.
Quand l’environnement local est impropre au développement, quand les acteurs locaux ne se décident pas à faire les bons choix, l’assistance internationale, en raison du fait qu’elle n’est pas totalement désintéressée, va se révéler contre productive. Dans ces conditions, elle peut plus faire partie du problème que de la solution.
Soulignons que dans l’histoire récente d’Haïti, les Premiers ministres les plus honnêtes et les plus compétents ont toujours reçu le support de la communauté internationale ; c’est le cas notamment de Michèle P. Louis et de Gary Conille. Mais ces Premiers ministres n’ont jamais eu l’occasion de rester longtemps à la tête du gouvernement ; après quelques mois, ils sont renvoyés par le parlement. Il faut se demander si c’est vraiment la communauté internationale qui est la source du problème ou si le problème ne se trouve pas dans l’incapacité des acteurs politiques locaux à s’accommoder de gens honnêtes et compétents.
Enfin, il faut rappeler que ce discours anti-blanc fait souvent l’affaire de politiciens véreux qui veulent capitaliser sur l’ignorance du peuple pour construire un nationalisme creux. Duvalier et Aristide en sont des prototypes ; ils ont construit leur discours anti-blanc respectivement autour de l’indigénisme et du tiers-mondisme. Sur le plan historique, nous avons suffisamment de recul pour juger de l’impact négatif de ces discours.
Jeannot FRANCOIS.
Drjfrancois42@gmail.com
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