D’entrée de jeu, je dois référer les haïtiens au dernier livre de Jean-Jacques Honorat (2021), « Haiti : A la Recherche d’un Pays Perdu », pour comprendre que la velléité de rupture, le désir de changement de système en Haïti ne date pas d’hier, ni de 1986. Cela remonte à l’époque Post-indépendance, avec Dessalines lui-même, pour continuer sa route avec les révoltes de Goman, d’Accau, et même celles des Cacos du Nord dans une certaine mesure, bien que plusieurs de ces révoltes Cacos eussent été des manipulations politiques pures pour le renversement d’un régime gouvernemental et non des percées pour un changement de système politique. A force de lire Honorat, on dirait que la meilleure chance que la nation ait eue pour changer de système eut été la « révolution de 1946 » (j’ai ajouté les guillemets), parce qu’elle a été animée par plusieurs idéologies socio-politiques, entre-autres le noirisme et quelques teintes de marxisme de par les acteurs politiques qui furent impliqués. Mais hélas ! Cette soi-disant révolution de 1946 a elle aussi été récupérée par la classe dominante de l’époque aidée par leurs partenaires externes et certains complices de la classe moyenne dite petite bourgeoisie.
Si, au cours du 19e siècle haïtien jusqu’au milieu du 20e siècle, le débat socio-politique pour le contrôle du pouvoir était foncièrement coloriste (Mulâtrisme ou Mulatristes Vs Noirisme ou Noiristes) et axé sur les idéaux des partis libéral et national, celui de l’après Duvalier (1986 à nos jours) est dépourvu de toutes pensées ou idéologies politiques réelles. Nous avions connu quelques instants marqués par un néo-marxisme qui n’a jamais fait long feu, suivi par un petit moment de folie axé sur les idées de la Théologie de Libération avec Jean-Bertrand Aristide. Mais en gros, les discours politiques de la transition démocratique ont toujours été creux, sans idéologies aucunes pour répéter après Honorat (2021). Il n’y a aucune nette démarcation de lignées politiques, et les acteurs changent de position comme bon leur semble pour adhérer le courant au pouvoir. De nos jours, il est coutume d’entendre parler d’une polémique Jeunes Vs Vieux dans certains discours encore plus vides qu’au début de la transition. Cette absence de pensée nous a valu le vacarme politique qui, aujourd’hui, se fait à la radio ou en ligne au lieu dans les revues littéraires. La plume n’est plus l’élément de la polémique ; cela se fait à coup de menaces et de vociférations sur les ondes des médias qui pullulent comme des champignons. Quel déclin ! Pensons-nous pouvoir développer Haïti sans une pensée d’économie politique qui dictera les politiques de développement économique, sans une théorie du développement qui accouchera les alternatives de développement, sans une définition de la pauvreté pour orienter les initiatives de réduction de la pauvreté extrême ? Vraiment…Sommes-nous sérieux ? Si nous le pensons ainsi, nous sommes en train de nous mentir !
Les discours politiques sans moelle ne peuvent pas aider la république à trouver son chemin vers le développement, encore moins nous aider à forger la destination commune que nous aurions dû bâtir depuis plus de deux siècles. Sans cette destination commune, nous sommes foutus ! Et, c’est dans cette foutaise (la merde) que nous vivons aujourd’hui. Le pays est vilipendé, livré aux gangs par ceux élus ou commissionnés pour le diriger, et par ceux qui auraient dû le développer avec leur avoir amassé tout au long de son histoire. Notre capitale et les grandes villes de province sont mortes tandis que la vie bat son plein dans la partie Est de l’ile. Où sont passés les leaders ? Des leaders…il semble que nous n’en avons pas ! Depuis les évènements de Juillet 2018, le pays peine à trouver une solution pour résoudre l’impasse politique qui s’en suivit. Même la mort cruelle et inédite de l’ancien Président, Jovenel Moise, n’a pas aidé à accélérer la résolution de la crise pour combler le vide politique et se pencher sur les vrais problèmes du pays. Les propositions d’accord politique se multiplient (PEN, Montana, Kinam, Vertières…) et les désaccords s’ensuivent tout aussi bien. La raison ? Manque de leadership national et absence des intérêts nationaux dans les débats politiques.
Cette carence de leadership et d’intérêts nationaux, elle a été mise en exergue le jour où le Président défunt, Jovenel Moise, avait mis le Parlement Haitien hors-jeu. Depuis lors, les alliances contre nature qui se sont formées pour contrecarrer le pouvoir en place sont en veilleuse. Incapables de s’accorder sur quelque chose, elles attendent la prochaine occasion pour se rallier contre quelqu’un ou quelque chose. Nous avons tous assisté au théâtre des Sénateurs Youri Latortue et Dr. Evallière Beauplan, Dr. Chiler Louidor, Marjorie Michel, Me. Michel André, les autres Sénateurs Antonio Cherami (Don Cato), Nenel Cassy, Rica Pierre, Kelly Bastien et autres qui s’opposaient farouchement au Président Moise et consorts. Ils ont mené trois années de lutte acharnée (2018-2021) contre le pouvoir en place en rejetant toutes idées de négociation. Le résultat ? Rien du tout…une souris ; à vous d’en juger ! Le constat, c’est qu’ils se sont démarqués l’un après l’autre. Kelly Bastien, Evallière Beauplan, Youri Latortue, Schiller Louidor ne font plus partie intégrale de SDP qui s’était auto-proclamé leader de l’opposition et défenseur des intérêts de la nation.
Aujourd’hui, les intransigeants du SDP ont rejoint le parti au pouvoir pour former un gouvernement d’apaisement. Les expressions transition de rupture, procès Pétro-Caribe, conférence nationale souveraine et changement de système ont soudainement disparu du verbiage politique. Certains diront que c’est au nom de la dynamique politique ou du dynamisme politique, et d’autres ajouteront que c’est de bonne guerre parce que les acteurs font de la politique ; comme si faire de la politique se résume aux coup-bas de toutes sortes ou aux alliances mort-nées. Dans le pêle-mêle, le peuple se sent trahi encore une fois pour avoir vu ses aspirations s’envolées avec la fumée des caoutchoucs qu’il enflammait selon les mots d’ordre des antagonistes des deux côtés du spectrum politique haïtien. Nihil novi sub sole dirait-on ! Eh oui, rien de nouveau sous le soleil d’Haïti parce que les historiens nous ont déjà rapporté ces genres de dénouement. Pour paraphraser et citer Honorat (2021), je dirai que les aspirations des masses bafouées sont encore une fois récupérées par une classe qui se veut représentative de leurs idéaux, mais les hommes et femmes de cette classe ne font que se présenter en « seuls interlocuteurs valables » (p. 6) aux gens de la classe possédante qu’ils aspirent accéder et dont ils émulent le mode de vie. Cette classe dont je parle n’est autre que la classe moyenne, une classe composée en grande partie des fils et filles de la paysannerie haïtienne. La classe moyenne d’Haïti a-t-elle trahi son origine ? Peut-on ainsi poser le problème ? Oui…un peu…je ne sais pas. Quelle que soit la réponse, c’est de l’évidence qu’en Haïti nous avons un problème d’écologie sociale.
Ce problème d’écologie sociale est récurrent dans notre société parce qu’elle dérive du système social que nous avons hérité. Comme je l’ai décrit dans mon livre, « Les Défis du Développement Durable en Pays Sous-Développés », elle est la résultante d’une symbiose entre l’écologie humaine et de la sociologie environnementale. Pendant 218 années de trébuchements, l’Haïtien (homme et femme) n’a pas pu ou su transformer son environnement du fait que son environnement ne l’avait pas transformé en cet acteur de changement que nécessite toute société. Rien n’a changé malgré que nous ayons beaucoup plus de lettrés dans le pays qu’avant. Nous continuons à nous empêtrer plus fond dans notre basfond à nous, celui que nous avions creusé ou aidé à creuser durant notre histoire de peuple. A quand la vraie révolution en Haïti ? Celle des idées en politique qui finalement engendreront des politiques de redressement et de développement socio-économique. Si nous sommes incapables d’en arriver, nous serons toujours assujettis à appliquer les politiques des autres. Qui se souvient des anciennes politiques d’économie de guerre appliquées en Haïti durant les périodes d’Occupation et de Seconde Guerre Mondiale, surtout durant le gouvernement d’Elie Lescot à travers la SHADA, la HASCO et autres sociétés américaines d’avant ? Aujourd’hui, le monde n’est plus en guerre politiquement, mais la guerre pour une hégémonie économique est en plein feu. Quel rôle nous est-il réservé ? Ou mieux, quelle attitude devons-nous adopter ? Allons-nous continuer d’accepter à tuer une économie déjà anémique et archaïque ? Celle que nous avions laissée aller en chute libre en favorisant l’importation incontrôlée de toutes choses « pèpè » et de toutes choses imposées par les principes d’économie libérale. Haïti a longtemps perdu ses artisans (tailleurs, couturières, cordonniers…) et sa paysannerie à cause de ces phénomènes tout juste mentionnés. Allons-nous accepter leur réédition sous d’autres formes, comme les avantages déjà accordés à Savanne Diane à ceux qui ont bénéficié de la largesse, de l’ignorance ou de l’étroitesse d’esprit de notre dernier Président ?
Si nous cherchons encore les moyens de révolutionner la société haïtienne et de faire naître l’Haïti de nos rêves, malgré une semblance de route tracée par les érudits du 19e et mid-20e siècle haïtien (Louis Joseph Janvier, Anténor Firmin, Desmesvar Delorme, Edmond Paul, Jacques Stephen Alexis, Rosalvo Bobo, Daniel Fignolé...), faut-il dire que nous sommes devenus des médiocres ? Ou, les médiocres se sont imposés à nous ? Il semblerait que nous soyons en pleine Médiocratie (terme emprunté de Alain Deneault, 2015) en Haiti où le discours politique, dans un monde de discorde avec la gangstérisation comme toile de fond, est rempli de slogans en lieu et place de substances pouvant exprimer des pensées politiques ou économiques qui sont les prérequis pour des programmes de développement économique et social. Qui pis est, la société semble se conformer avec cet état de fait ! Que vive la médiocratie en Haïti, pour certains, si on comprend bien ce qui se dessine déjà à l’horizon politique 2022 ! Une partie de la classe moyenne, base du replâtrage systémique, « facteur de stabilité pour le système de la gouvernance » nous dit Deneault (p. 180), se prépare à nous offrir les mêmes spectacles, et nous faire accepter les mêmes bêtises d’un passé très récent. Divisés dans leurs luttes fratricides pour le pouvoir, les politiciens de la classe moyenne en Haiti sont contrôlés de l’intérieur par les grands décideurs de la classe possédante. Ils le sont aussi de l’extérieur par des forces supérieures communément appelés chez-nous « les pays amis d’Haïti » ou grands électeurs, pour mimiquer le terme électoral américain. Ainsi, toute réaction venue de la classe politique haïtienne ne résultera qu’à des actions isolées qui se transforment le plus souvent en des « conflits isolés » (Deneault, op.cit.). Les politiciens haïtiens, la classe politique haïtienne en ricochet, ne font peur à personne ! Faut-il dire ainsi adieu au changement de système et bienvenue à la politique de doublure renouvelée ? Non, on ne peut se le permettre ! Surtout pas dans un pays où les inégalités sont de plus en plus criantes.
Les inégalités, elles viennent sous toutes les formes. Elles sont évidentes dans un système bancaire qui maltraite ses clients tant au niveau d’accès physique à l’enceinte des succursales de banque qu’au niveau des limites imposées aux clients pour effectuer des retraits. Sur le marché de l’emploi, les inégalités se manifestent dans la discrimination au niveau de l’assurance-santé. Ou bien certains employés ne sont pas couverts par une police d’assurance alors que d’autres le sont, ou il y a une différenciation entre la couverture des cadres supérieurs et celle du petit personnel. Dans une société équitable, les employeurs offrent la même couverture à tous les employés indépendamment de leur niveau dans la hiérarchie organisationnelle, et l’Etat leur offre une déduction fiscale en retour. L’inégalité la plus criante en Haïti se trouve dans le domaine de l’éducation. Des millions d’enfants en âge scolaire ne fréquentent pas un établissement scolaire. Il en est ainsi à cause de l’incapacité financière des parents ou l’inexistence d’établissements scolaires publics dans leur zone de résidence. Tout cela se passe dans un pays où la scolarisation est obligatoire selon un prescrit constitutionnel. Je ne vais pas ici énuméré tous les maux de la première république noire, mais il faut dire que nous sommes laids et que notre laideur est aussi vieille que la république elle-même. Cette laideur est âgée de 218 années pendant lesquelles nous nous sommes révélés incapable de bâtir un pays. Ce qui renvoie encore à notre problème d’écologie sociale mentionné dans ce texte.
Si la classe politique, de par le comportement des politiciens issus de la classe moyenne, ne peut orienter la nation nulle part ou même la conduire quelque part, il faut soustraire ces gens-là dans le débat sur un quelconque dialogue national. Je l’ai suggéré dans mon livre, et je le mentionne encore ici pour la même raison. Cela nous permettra de mettre la classe paysanne/pauvre directement vis-à-vis de la classe possédante. Si dans le livre j’ai avancé que la classe paysanne n’a pas besoin d’un quelconque représentant (des auto-proclamés défenseurs du peuple) pour faire passer ses doléances et exprimer ses aspirations, ici je cite Darbon (2010), cité par Deneault (2013), qui a dit « construire un accord politique suppose la capacité de groupes dominants à faire valoir leurs intérêts directement, mais aussi à attirer les soutiens d’autres catégories sociales » (p.180). Donc, en Haiti, à force de les soustraire sans pourtant les exclure du débat pour un contrat social, les gens de la classe moyenne doivent afficher leur position pour rejoindre la classe d’où ils viennent (la paysannerie en majorité) ou celle qu’ils aspirent appartenir (i.e. la classe des économiquement forts). Ceci est très important si nous voulons réellement changer de système et non reconduire le système actuel sous d’autres formes. Il l’est pour plusieurs raisons, mais ici j’en cite seulement deux :
On ne peut pas changer le système socio-politique haïtien avec ceux-là même qui ont contribué à le perpétuer. Pour éviter le replâtrage du système, il faut provoquer le changement social de l’extérieur étant. Comme ceux qui ont toujours accédé au pouvoir (appartenant à la classe politique ou pas) le font constamment avec le support de la classe économique, et qu’en retour les politiciens ou néo-politiciens ont toujours supporté les tenants du système économique dans leurs agissements contraires aux intérêts de la nation (vice versa), ce qui nous a donné les résultats d’aujourd’hui, donc, il faut innover et aller vers la population dans notre quête de solution aux problèmes de l’heure. Le peuple ne croit plus en nos dirigeants politiques, économiques, religieux et sociaux ; il se désengage totalement de la vie nationale. Il faut pouvoir réengager le peuple haïtien dans la résolution des grands maux systémiques de la nation.
La bonne gouvernance dont nous aspirons tous exige des partenariats. Le gouvernement ou l’Etat Central ne peut pas à lui tout seul résoudre nos problèmes courants. Nombres d’entre-eux ne révèlent même pas de la juridiction des gouvernements. Ces alliances dont nécessite la bonne gouvernance ne peuvent non plus s’effectuer dans un climat où la confiance entre les éventuels partenaires est totalement effritée. Pour ce faire, il faut faire parler Haïti. « Haiti Parle » peut être un projet de consultation directe de la population, non pas à travers les médias, mais une consultation directe des différents secteurs soit individuellement, soit en face-à-face pour une délibération publique sur les grands points devant constituer l’essence du dialogue national souverain.
Pour les raisons que je vienne de citer, pour le bénéfice de la république en fonction des analyses que j’ai présentées dans ce texte, il faut à tout prix éviter le kidnapping politique du pays par ceux qui ont le gabarit, la gargane et le verbe pour peser lourdement de tout leur poids sur le processus proposé pour arriver au changement de système. Il faut dire non à ces messieurs et dames qui veulent imposer leurs vœux à toute une nation dans un format non-potable selon des intérêts inavoués. Nous sommes à l’aube des Objectifs de Développement Durable et les enfants nés Haïti en 2022 auront huit ans en 2030. Auront-ils, tous, la chance d’aller à l’école et de rentrer au marché du travail en 2035, l’année de leurs quinze ans ? Vont-ils hériter d’un pays vivable, émergé, en voie d’émerger ou un pays encore enveloppé dans son sous-développement chronique ? Au nom de ces enfants-futurs, de leurs potentiels parents qui sont aujourd’hui la force active du pays, il faut penser à tout cela. La solution immédiate pour pacifier le pays n’est autre que de l’emploi ; massive dans un premier temps, mais durable par la suite. Les emplois génèreront de l’argent qui financera les transactions qui, elles, sont vitales pour le bon fonctionnement de l’économie. Dumarsais Estime l’avait compris après la « révolution de 1946 » pour avoir été le seul président, sinon l’un des rares, à pouvoir amorcer une semblance de développement économique dans le pays. A l’heure où j’écris ce texte, notre situation est grave ! Le premier quart de l’exercice fiscal du gouvernement d’apaisement segondé par les antagonistes d’hier vient d’écouler sans un renflouement substantiel de la caisse du Trésor Public. Collecter convenablement les taxes, c’est aussi un exercice de rupture, messieurs ! Où est passée la velléité de rupture ? Pour rompre avec notre passé et collecter les taxes pour la production de biens communs, il nous faut une gouvernance collaborative où le privé s’engage dans les objectifs publics en temps de turbulence. En terme, mesdames et messieurs, jeunes et vieux, il faut casser le moule et changer le vieux système !
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Références
Deneault, A. (2013). Gouvernance : Le management Totalitaire. Lux Editeur. Québec, Canada
Deneault, A. (2015). La Médiocratie. Lux Editeur. Québec, Canada
Honorat J.J. (2021). Haiti : A la Recherche d’un Pays Perdu. C3 Editions. Port-Au-Prince, Haiti
(Kindle version)
Jean-François, Raphaël N. (2020). Les Défis du Développement Durable en Pays Sous-Développés :
Analyses, perspectives et alternatives pour relever les défis d’Haiti. Middletown, DE, USA.
Raphaël N. Jean-François, MPA, MPS
Administration Publique & Développement Économique et Communautaire
raphael.n.jeanfrancois@gmail.com
(1er Janvier, 2022)
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