Par Jean-Marie Beaudouin
Aux origines du phénomène de la dictature
Haïti : dictature, une phobie des hygiénistes tardifs ?

Par Jean-Marie Beaudouin
Aux origines du phénomène de la dictature
Haïti : dictature, une phobie des hygiénistes tardifs ?
La division du travail comprend les métiers et les professions, le genre et, surtout, la disparité des salaires. La division de la société en classes : la bourgeoisie, la petite bourgeoisie, le prolétariat et les classes laborieuses formant la structure sociale de la société. L’État se situe au sommet de l’organisation de la société et de tout ce qui relève des domaines juridique et politique. Tous, des phénomènes ayant rapport étroit avec l’économie capitaliste dominante et sont créés par la bourgeoisie comme classe dominante. Ils sont apparus après la disparition des sociétés primitives de l’histoire, dont le mode de production et les rapports sociaux de production furent de type communiste, préfigurant le développement moderne du communisme actuel.
L’État semble avoir été appelé à une date reculée de l’histoire, pour jouer le rôle d’arbitre dans les conflits qui naissent au sein de la fratrie bourgeoise. C’est-à-dire des contradictions entre sœurs et frères de la même famille. Le phénomène historique – État – a reçu plusieurs définitions modernes de la part des sociologues et des politologues – sciences politiques. Peut-être que la complexité du phénomène exige l’implication de plusieurs champs disciplinaires pour pouvoir le saisir et le cerner. Il nous semble que la définition wébérienne résout le problème une fois pour toutes, puisqu’elle est unanimement acceptée par la bourgeoisie et son appendice, la petite-bourgeoisie. D’une manière générale, la bourgeoisie dispose de toutes les armes dans son arsenal idéologique dont elle a besoin pour convaincre aussi bien des crédules que des incrédules. Laboujwazi genyen lapawòl sakre tankou Bondye.
Sociologue, juriste et économiste de formation, également chrétien protestant de profession, Max Weber (1864 – 1920) ne se borne pas à donner à l’État des pouvoirs immensément étendus, y compris l’autorité nationale de régulation, mais encore il le dote de la personnalité juridique et lui accorde le monopole de la violence physique légitime selon son propre vocable. S’il ne l’a pas énoncé dans ses classiques – Le Savant et le Politique (1919), L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904 – 1905), Économie et société (1921) – il se constate que, dépendant des enjeux qui dépassent son champ territorial, l’État a aussi le pouvoir d’aller les chercher au dehors de ses frontières. L’histoire contemporaine en atteste cela, et la guerre est la continuation de la violence pour atteindre des buts politiques. Le capitalisme porte en lui les germes de la guerre permanente telle que vécue en temps réel.
Il va donc sans dire qu’un tel phénomène, qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains, a besoin d’une main forte et puissante pour le gouverner en tant qu’il garantit les aspirations de la bourgeoisie comme classe d’intérêts. Ainsi, s’incarnent les méthodes de gouvernement habituelles qui ne prendront fin que lorsque « ti poul fè dan » : la dictature, la tyrannie, l’autocratie, le despotisme, le césarisme, l’absolutisme et le totalitarisme. Des méthodes que la bourgeoisie a exercées à travers les monarchies de l’époque et les républiques bourgeoises actuelles. La religion officielle, dont la bourgeoisie est pathologiquement encline, reste la manifestation implicite et explicite de la dictature. Sournoise de nature, l’Église ne cherche pas à convaincre mais impose de force ses quatre vérités.
On peut, si l’on souhaite, interroger l’histoire contemporaine à la lumière des connaissances actuelles. On verra que la dictature n’a pas changé d’un iota et garde son essence originale. Elle trouve son expression et son application pratique particulièrement dans le système de gouvernement des Occidentaux. Ceux-ci comptent dans leur rang les civilisations des plus modernes, représentent les plus grandes économies du monde et possèdent également les plus grandes armées à l’échelle de la planète. Donc puissance économique et puissance militaire = domination.
Sauf que, en Occident, le concept démocratie a longtemps pris une signification univoque qui s’impose au reste du monde. Racisme, ostracisme social, inégalité sociale et fossé entre riches et pauvres, conditionnement idéologique ou pensée unique, désinformation et intoxication sont des procédés non moins déviants qui bercent la démocratie occidentale. La dictature reste dans l’air du temps : dans l’histoire récente, l’Europe, le continent le plus développé du globe, a été assiégée et soumise aux bottes de la dictature de 1938 à 1945. Cette dictature ne venait ni d’Afrique, ni d’Asie, ni d’Amérique latine ; elle était d’origine locale. Ou encore elle a eu lieu dans son foyer natal.
Certains agents officiels perçoivent la dictature fasciste-nazie comme une époque de honte pour l’Europe, mais il eût été préférable de la considérer comme une relation de cause à effet collatéral ayant ensanglanté accidentellement la grande famille unie occidentale. A preuve : au sortir de la guerre et à l’entrée de la guerre froide, les États-Unis deviennent la plus grande puissance politique, économique et militaire. Ils prennent également le commandement de la société occidentale qui leur confère désormais le statut d’Empire transcontinental, si ce n’est pas la couronne impériale du globe. Est ainsi mise en œuvre la démocratie totalitaire, dont les nouvelles guerres d’aujourd’hui sont le symptôme de l’exportation de la démocratie occidentale dans les pays ciblés, ou les cobayes de l’expérimentation.
Bon ! An n gade wè Ayiti nan moman an. En Haïti, la littérature comme le discours communistes s’évanouissent durablement à cause particulièrement de la dictature du régime des Duvalier (1957 – 1986). Mais l’auteur observe d’étranges oublis dans le discours dominant quant à l’époque de la naissance du communisme haïtien dans les années 1930 – 1940, dont Jacques Roumain (1907 – 1944) fut le courageux porte-flambeau. La bourgeoisie intellectuelle le présente pourtant comme un poète en confisquant ses convictions communistes qui ont inspiré son action politique ainsi que sa carrière d’intellectuel écrivain. Stratégie réductionniste des analystes locaux.
En tout cas, pour la jeunesse militante, ce rappel s’impose : Karl Marx (1818 – 1883), le père de la théorie communiste prolétarienne, n’a pas ôté à la bourgeoisie sa boussole, ni son baromètre ; il n’a pas touché à sa dictature comme méthode de gouvernement. Ce qu’il a apporté de nouveau, c’est qu’il observe que le prolétariat était la classe la plus révolutionnaire et comme telle, il lui recommande de réunir tous les prolétaires sous son leadership dans le cadre de sa lutte assumée et engagée contre la bourgeoisie dominante. S’il parvient à la forcer à quitter la scène, il deviendra lui-même la nouvelle classe dominante et pourra alors établir la dictature du prolétariat sous la conduite compétente et professionnelle du Parti communiste/ML. Vu sous cet angle, la peur du concept dictature n’est certainement pas à l’ordre du jour. (Boussole = dictature et baromètre = système d’information et de communication, sont les deux clés de la domination sans partage de la classe d’intérêts, la bourgeoisie).
L’étrangeté du syndrome de la peur à cause du mot dictature, qui s’empare de l’élite politico-intellectuelle ces derniers temps, explique à plus d’un titre son immaturité politique et ses lacunes historiques. Son hygiénisme moral est en retard de phase et a l’air des chicanes mesquines qui l’ont caractérisée dès son enfance. La droite dominante haïtienne comprend les partis politiques, la bourgeoisie, l’Église catholique et les sectes religieuses, les syndicats jaunes/ou patronaux, les créatrices et créateurs, les littératrices et littérateurs, la population intellectuelle et la nébuleuse société civile. Tous sont des structures qui ont continuellement contribué à la droitisation de la société. L’Église première y a joué et/ou y joue un rôle central par son influence sur le système d’éducation en Haïti.
La droite haïtienne a produit le docteur François Duvalier qui devient chef de l’État et président de la République d’Haïti en 1957. Son gouvernement a, entre autres, pondu la dynastie duvaliériste qui dura du 22 septembre 1957 au 7 février 1986. Le régime du président F. Duvalier fut le seul qui avait établi et instauré la dictature dont découla la puissance hégémonique et totalitaire = suppression de tous les droits et libertés auxquels aspire le citoyen universel. La dictature ne l’est que lorsque le régime qui l’exerce contrôle d’abord le territoire national au moyen du conditionnement psychologique de la société entrainant la psychose ; puis, la maîtrise de la puissance publique au rang de laquelle pointent les ministères de la Justice, de l’Intérieur et de la Défense, la police et l’armée. Que la bourgeoisie nomme des institutions régaliennes à côté des institutions républicaines. Arrivent en appui la police politique, la milice bourgeoise, les services d’intelligence et les escadrons de la mort.
Sous ce rapport donc, la critique contre le président Jovenel Moïse (mandat : 7 février 2017 – 7 juillet 2021) que la droite dominante accuse de dictateur n’est pas pertinente. Son origine sociale modeste l’avait tenu éloigné de la culture des élites, qui façonne la nomenclature traditionnelle. Si cette éventualité se présentait, le citoyen Jovenel Moïse aurait eu la chance de se frotter avec les membres de l’élite afin de bien s’imprégner de la doctrine bourgeoise, et de se faire une opinion exacte des bases sur lesquelles elle repose. La victime ne connaissait même pas l’abécédaire de la dictature et ses conséquences positives ou négatives. Tel est notre CQFD dans cet étrange tohu-bohu politique autour du terme dictature que l’on a émasculé dans les discours particulièrement clivés en Haïti.
Jean-Marie Beaudouin
Janvier 2022 ; coifopcha@yahoo.fr
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