Depuis quelques jours, j’ai voulu prendre ma plume ou aiguiser mon crayon pour coucher sur le papier le sentiment qui me traverse depuis la fin de l’année 2020 à la nouvelle d’une disparition parmi mes confrères du barreau. De Jean-René Tessier à Jean Joseph Figaro, ce dernier étant le plus récent.
Le sentiment est celui de tristesse et pour m’associer à la peine de la famille affectée, je ne puis qu’évoquer de moments vécus. Commençons par Jean-René Tessier, nous poursuivrons avec Patrick Lolo, Joël Désauguste, Jean Joseph Figaro, et en finale, Guy Lochard.
Jean René Tessier – Nous avons débuté la militance à la même époque. Il faisait équipe avec Wesley Toussaint. Fritz Victorin, qui venait de succéder à Marcel Carducci à la tête du greffe, avait une attention touchante à notre endroit en nous permettant de consulter les actes d’ajournement [ de dossiers déjà évacués ] et d’en faire copie si nous les trouvions intéressants. On se forme ainsi. Le passage de la théorie à la pratique se fait ainsi plus facilement.
En tout état de cause, chacun se forgea une clientèle, ce qui nous amena à occuper pour des parties en cause. Résultat : on ne se trouvait pas toujours de la même côté. Adversaires mais pas ennemis. D’ailleurs- à moins d’un coup de cochon- deux plaideurs, même quand ils avaient croisé le fer, n’avaient pas cédé chacun un pouce de terrain, reprennent très vite le dialogue, et ainsi de bons rapports.
Il m’arriva de plaider à Cabaret face à Jean-René Tessier dans une délicate affaire, qui faillit faire perdre à Wesley Toussaint mon amitié. Par ailleurs, une fois à la section Nord je l’ai vu soulever une exception infondée comme quoi la partie qui s’identifiait de son numéro de passeport n’était pas habile à le faire. Un point de vue erroné. Résultat : Jean- René Tessier se bâtit une réputation de procédurier retors.
Par la suite, il fit équipe avec un ainé, Me Jean Vandal. Il ouvrit son cabinet à la rue des Casernes, building diagonalement opposé à celui de la DGI avec une inscription d’enseigne qui ne pouvait pas échapper à la vue. Par ailleurs, sa silhouette était devenue familière dans la cité. On le croisait ici et là, l’abord facile, le sourire large et un bel entrain.
Parallèlement au « droit », Jean-René Tessier peignait. Une autre corde à son arc. Avec intérêt, je suivais sa production picturale et sa collaboration avec des galeries d’art. Je suppose que cette passion soudaine l’absorba au point que je me demandais si l’artiste – peintre ne prenait pas le pas sur l’avocat. Je ne saurai jamais la réponse. Quoiqu’il en soit, avec le don de la peinture il m’ a surpris. Maintenant qu’il n’est plus, que sa famille prenne soin de ses tableaux ! C’est mon vœu.
Un soir, dans le parking du « plazza », place St-Pierre, j’attendais dans ma bagnole les miens qui suivaient à l’église une activité religieuse, dont la fin était proche. Soudain, je remarquai la silhouette d’un monsieur qui, à pas lents, poussait la porte d’entrée de la pharmacie sise au même lieu. « Tiens ! Me suis-je dit ? S’agirait-il de Me Tessier ? » En quatrième vitesse, je me précipitai en sa direction pour en avoir le cœur. Malheureusement, mon appréhension n’était pas surfaite. Il avait eu un « stroke ». « Au contraire, j’ai beaucoup progressé. Je peux marcher seul maintenant », me confia-t-il. Je découvris, malgré tout, son optimisme, il ne désespérait pas de récupérer.
Quand fin décembre 2020, par une annonce dans le journal j’appris la nouvelle de sa disparition, cela me peina et me jeta dans la récurrente réflexion sur la condition humaine, c’est-à-dire sa vulnérabilité, sa fragilité.
Joël Désauguste – Grand de taille, il cheminait avec un penchant latéral, le regard gourmand. Au tribunal, avec Me Gracia Jean, ancien colonel de l’armée, la double présence à la barre ou au carré du juge d’instruction ne passait pas inaperçue. Les deux représentaient le ministère de L’ Éducation.
Ingénieur civil, professeur, pouvait-on lire sur sa carte de visite. Ce renseignement le faisait grandir dans mon estime puisqu’il faut du courage pour avoir embrassé du temps de la jeunesse ces disciplines corsées, vraiment « tough » : génie civil puis droit.
On pouvait le croiser à la rue Métellus, venant des hauteurs où il résidait, au volant de sa bagnole. Le regard toujours pénétrant. Son salut de la main le rapprochait de son interlocuteur. Comme une passerelle. Une perche tendue. Quand en été 2021, j’appris qu’il venait de faire le grand saut par ces temps de pandémie, cela me fit mal.
Patrick Lolo-Capitaine dans l’armée, peu de gens étaient au courant de son passage dans les FAD’H.
Mon ami, Me Louis Frédérique Adelphonse fut tout surpris de voir quelqu’un, dans un couloir du palais de justice, claquer les talons pour le saluer militairement en lui donnant du « mon capitaine ! ».
Au tribunal, Patrick Lolo était effacé, on dirait qu’il ne voulait pas se faire remarquer. Il s’occupait de ses dossiers, de sa clientèle et de rien d’autre. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu prendre une part active aux activités du barreau pendant mon passage au Conseil. Sa timidité explique sans doute cette non-participation. Etait-il présent en décembre 2017 au CIB, 32e édition ? En mai 2019, à Decameron ? Je n’en sais rien. Il n’était pas obligé d’y assister. Pourtant, à une séance-dédicace au palais de justice il emporta un de mes livres. Ce qui me plut.
Quand la nouvelle de son assassinat à l’arme blanche en sa résidence en plaine – sous la galerie précisément - se répandit, cela fut un choc. On ne lui connaissait pas d’ennemis. Qui lui en voulait ? S’occupait-il d’un dossier sensible ? À défaut de réponse, j’ai repensé au sort similaire de Mes Lexius Pierre, Fritz Philippe, Edner Simon, Jean-René Misère, Ramus Sainvil.
À Port-au-Prince, dans quelle que soit la profession ou la confession, les rangs se dégarnissent du fait de la persistance et de la montée/remontée de l’insécurité. Le barreau n’en est pas exenapé.
Jean-Joseph Figaro.- Par Radio Kiskeya, j’appris la nouvelle de sa disparition. Liliane Pierre-Paul ne put la relayer le jour même. Il revint le lendemain à Marvel Dandin de s’étendre longuement sur le parcours de son ancien professeur au collège Fernand Prosper. Puis d’évoquer leurs rapports de bon voisinage à Thomassin. « Jean et Marise furent les rares visiteurs à me tenir compagnie quand je perdis mon frère », avoua-t-il. C’était dans les premiers temps du Covid-19. « De plus, le jour où Jean me faisait visiter l’emplacement sur lequel je devais bâtir mon logis, se produisit un accident avec sa bagnole. Cela aurait pu être dommageable », révélat-il…. Liliane était inconsolable. Et le jour où furent chantées les funérailles, dans l’après-midi un émouvant reportage a été diffusé.
Je l’ai connu vers 1986-1987, secondant Me Jean Garnier à son cabinet à la rue Pétion. Sans doute partageant le temps de la militance avec ses activités professorales. L’une empiétait sur l’autre. Brièvement substitut du commissaire du gouvernement.
À la création de l’ULCC au milieu des années 2000, Jean Joseph Figaro est directeur technique. Dans un long article paru dans « Le Matin », il devait présenter la charpente de la nouvelle institution. Le croisant un jour, il devait m’apprendre qu’il a pris sa retraite de la fonction publique. Quelle fonction ? Le temps de la dispensation d’un enseignement. Le temps de la transmission de connaissances aux générations montantes. Le temps du service public. La somme de ces années - là amène à un juste repos. Une retraite bien méritée.
Ce qui reste mystérieux, c’est quand la présentatrice de « Journal 4è »ajoute « disparition tragique ». Je me suis justement demandé : Que s’est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Même après avoir présenté mes sympathies à son fils Robert Stanley le 8 mars derniers, je ne suis pas plus avancé. Je suppose que Jean Joseph a dû être victime d’un accident cérébral, d’un « stroke ». Je ne me casse plus les méninges, réalisant que la dure réalité de la disparition, de la mort subite est irréversible et qu’il faut faire avec, comme le conseillait Gilbert Bécaux.
Devoir de mémoire ce qui suit :
Guy Lochard :
Pendant l’été 2021, la nouvelle de la mort de Me Guy Lochard a causé un choc-je le savais malade, souffrant d’hypertension artérielle. Des fois, il me disait au hasard d’une rencontre au temple de Thémis qu’il en ressentait la douleur à la tête, derrière la musique. Néanmoins, note rassurante : il se soignait, prenait ses médicaments, se surveillait. Compagnon de Claire Lydie Parent, il l’avait secondé lors de son dernier passage à la tête de la mairie de Pétion-Ville.
Il avait débuté au cabinet Villejoint Jusqu’à valer de ses propres ailes. Issus d’une famille très connue de la ville, dans le quartier de carrefour-Feuilles, il a été fortement ébranle par la tragédie du 12 janvier 2010. Des victimes dans les rangs de sa famille. Malgré tout, il surmonta la dure épreuve. Il continua la militance au sein du barreau.
Il était un de mes fidèles lecteurs. La spontanéité avec laquelle il emportait mes dernies parutions me touchait droit au cœur. Et même il se mettait sur une liste d’attente sur les ouvrages à paraitre. Antant dire combien je suis attriste à l’annonce de sa disparition. On dit qu’il a été victime du Covid-19. Si c’en est ainsi, la pandémie nous aura mis à genoux.
J'aurai toujours une pensée enue pour Guy Lochard
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