Si à plus d'une occasion j’ai manifesté, à travers mes écrits, l’amour que je professais pour ma mère, une femme affectueuse, douée d’une grande sensibilité et d’une âme charitable, le sentiment profond que je nourrissais pour mon père n’en est pas moindre. Fils illégitime d’une famille nombreuse et humble, sa mère a dû employer les arts et jongler pour éduquer et, surtout, donner de l´ instruction à son immense progéniture, et mon père, heureusement, ne s´en est pas mal tiré au milieu de tant de difficultés et de pénuries. En dépit de tout, il aimait se souvenir et commenter les événements de son enfance et parlait avec délectation de son bien-aimée procréatrice, une femme d’une belle stature physique qui n´épargnait pas l’occasion, quand j´allais la voir, de réitérer à ses voisins: « C’est l’un de mes petits-enfants, voyez-vous combien il est de haute taille? » démontrant le bonheur que lui procuraient les visites que je lui effectuais. Quant à son père, un magistrat qui exerçait ses fonctions à Thomazeau, une localité située à peu de kilomètres de Port-au-Prince, la capitale, et avec qui il entretenait une relation très limitée, je ne suis pas conscient de l’avoir entendu exprimer des opinions acides à son égard; cependant, il avait toujours déclaré qu’il ne voulait pas suivre son modèle de relation socio-affective et qu’il aspirait à former une famille obéissant aux paramètres conventionnels.
Mon père était de construction athlétique et le football lui passionnait . C’était un homme droit, intellectuellement et moralement parlant. Il n’était pas religieux, mais il avait une foi dérivée en grande partie pour avoir grandi dans une famille de foi catholique. Avec des principes enracinés, il avait horreur d´arriver en retard à ses rendez-vous, dans un pays où la ponctualité se fait rare. Je dois avouer que je n’ai pas hérité de lui cette vertu, malgré tous mes efforts pour amender ce défaut. Dans la frange d´âge comprise entre 8 et 12 ans, il m’a beaucoup encouragé dans les études et m’a même accompagné, apprenant par cœur certaines leçons qu’on m’avait données à l’école, principalement celles qui versaient sur l’histoire de notre pays et, des années plus tard, au cours de nos chaleureux dialogues, il me faisait des commentaires juteux sur les différentes périodes qu’il avait vécues de l’histoire d’Haïti. À New York, où il a rendu le dernier souffle,c´était un plaisir de le voir en train de causer avec certains de mes meilleurs amis. Je me souviens encore de ses enseignements et j’en ai beaucoup profité. Il n´hésitait pas à être ferme quand il devait me réprimander et je ne peux pas oublier le jour où je suis rentré à la maison à l’aube, durant la saison de Noël, après avoir bu quelques verres de trop dans une fête avec des collègues. Ce jour-là, j’ai eu la gueule de bois et je n’ai pas pu manger la soupe du matin que ma mère avait préparée. « Il faut abandonner cette habitude, chez moi on ne boit pas », me dit- il péremptoirement, critiquant mon attitude avec toute la sagesse de son autorité, un sérieux avertissement qui compta avec le soutien de ma mère. C’était une personne sobre et je l’ai vu boire seulement dans des circonstances spéciales.
De sa personnalité, dont je suis infiniment fier, je voudrais souligner qu’il ne se laissait pas intimider facilement. L’un des épisodes les plus dangereux qu’il a vécus involontairement, en tant que fonctionnaire de la compagnie de téléphone de l’État, a été lorsque Papa Doc, François Duvalier, appela un jour et lui demanda d’écouter la conversation que maintenaient par téléphone deux membres de son gouvernement. Il n’ accéda pas à la pétition et le commenta au directeur de l’entreprise avec qui il entretenait de bonnes relations. Celui-ci porta les mains à la tête, signe de la délicatesse et du risque qui accompagnaient la situation, et demanda à mon père: « Qu’allons-nous lui dire? » Il ne sut pas quoi répondre et il ignora ce qui s´ensuivit. L’important, c’est que ni mon père ni le directeur ne subirent aucune sanction ou représailles. Un fait de cette nature pouvait être considéré par le dictateur comme un acte de désobéissance, et coûter la vie à mon père et peut-être à notre famille, mais il eut le courage de choisir l’option qui lui semblait honnête, au lieu d’agir comme un mouchard. Il s’était défini comme apolitique, mais se prononçait toujours contre les injustices.





Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.