Pour avoir été une énième fois impliqué dans une réflexion/plainte sur des services de santé privés récemment offerts à un proche, il a paru opportun de tenter la provocation d’une réflexion au sein des familles ou à travers des groupes constitués interagissant en présentiel ou via les réseaux sociaux sur ce sujet, sans doute de grand intérêt, dans un contexte qui ne saurait être autrement compris que comme la grande catastrophe humaine Ayitienne.
Notre souci ici n’est pas un travail exhaustif sur l’offre de services privés du point de vue de leur qualité, disponibilité et accessibilité, de leur rapports qualité/coûts (efficience) ou de la perception des prestataires et des patients devenus au gré du néo libéralisme que de simples clients (sources potentielles de revenus) d’un micro système de prestation de soins. Nous tenterons plutôt, après brève présentation synthétique et mise en contexte de cette réflexion/plainte, de lancer, sans langue de bois et parti pris, des thèmes de réflexion certainement familiers à toutes celles et ceux utilisant les services de santé privés de la capitale. L’objectif étant le développement d’une masse critique porteuse de pensées et de stratégies éventuelles de transformation de cette offre de services sur la base de nouveaux paradigmes conformes à l’harmonisation plus humaine, pour ne dire que cela, des relations entre haïtiens.
L’expérience douloureuse de ce proche, médecin de son état, en retraite en Ayiti a rapport avec la qualité des services dans un des « hôpitaux » privés de la place, à ses rapports aux personnels prestataires, médecins et infirmiers, et surtout sa frustration par rapport aux coûts des services. Des sentiments tels, et je cite : « les prestataires sont sans état d’âme et sans éthique », « des comportements cavaliers », « une priorisation du recouvrement des coûts de services par rapport à la satisfaction du patient », « la faible qualité des structures de services », « un souci de faire dépenser le patient » en absence d’informations (obligatoires en pratique médicale) sur son niveau social et pouvoir d’achat et même sur son lieu de travail et son positionnement sur une grille salariale, ont été amèrement exprimés et fait l’objet d’échanges et de positionnement qui ont incité cette démarche
Quelques éléments de contexte.
Cette partie du texte présente les conclusions retenues au terme de cette réflexion/plainte qui peuvent servir de base de discussions dans une perspective de compréhension plus large possible d’un phénomène comportemental mortifère pour la grande majorité des citoyens, pour le moins préoccupant pour d’autres.
« Des prestataires sans état d’âme et sans éthique »,
Cette caractéristique des prestataires observée et ressentie par le patient/client ne saurait être abordée du seul point de vue de la morale. Il est impératif d’éviter cette sorte de fuite en avant qui voudrait que le prestataire soit le seul à même de déterminer son comportement en pratique privée au regard des sacrifices consentis lors de sa longue formation, ou pis encore de la position sociale que lui confère son statut de personnel médical, médecin ou autre par rapport à la grande majorité de ses concitoyens. Il faudrait plutôt, sans se voiler la face, rechercher ces comportements plutôt courants, sans être généralisés, dans la circulation sans critique et évaluation continue d’idées et de pratiques condescendantes/privilégiées d’un groupe social par rapport à d’autres. Ce corps d’idées non acceptées malgré un silence apparemment imposé, induit des comportements inacceptables en pratique médicale qui modèlent les relations prestataires/patients-client. Ce, à forte valeur ajoutée au profit exclusif des premiers. Le « Apre Bondye se Doktè » habilement entretenu par notre société profite largement aux prestataires peu enclins à l’autocritique, peu scrupuleux dans leurs relations à l’autre (patient/client). Ce concept entre autres permet l’acquisition à court et moyen terme de biens conférant un standing social enviable rapprochant d’une élite économique et/ou politique peu idéalisable mais dominant de notre milieu. Il s’agit de se construire rapidement une image et des capacités financières caractéristiques d’une « réussite sociale » au détriment des patients-clients. Cette recherche rapide et indispensable pour se faire valoir socialement se fait évidemment au travers d’une pratique de relations sans état d’âme et sans éthique surtout que les recours en cas de conflits n’existent pratiquement pas.
Les interrogations à ces états de fait sont nombreuses. Quelques-unes, aideront à la réflexion. Par exemple :
- De quel modèle et de quel contenu idéologique la formation dispensée dans nos écoles de sciences de la santé se prévaut elle?
- Qu’en est-il de nos traditions de services à autrui reconnus chez l’homme haïtien?
- Une formation professionnelle élitiste est-elle donnée ou plutôt celle basée sur l’altérité et le sacrifice?
- La maladie d’autrui peut-elle être source et occasion d’enrichissement pour le prestataire?
- Ne profite-t-on pas de faiblesses ou de l’absence de structures de protection des citoyens?
- Quelle est l’effet de la pratique privée non contrôlée sur les prestataires eux-mêmes?
- Enfin sans état d’âme et sans éthique dans la priorisation du gain peut-on prétendre à la couverture universelle en santé ? (OMS, OMD 4, 5 et 6)
« Des comportements cavaliers »,
« Ou poko wè kote doktè ap antre nan chanm san frape epi ale dirèkteman sou malad la san menm salye m ki te prezan kòm paran ale wè pou l ta di m kiyès li ye ak kisa li vin fè ».
Se lè m poze kesyon li di li se doktè anestezis ki pral jere malad la. Enfimyè yo konn fè menm bagay la tou. Sa vle di prestatè yo pa konnen malad la vre. Yo pa konnen paran ki akonpaye malad la alewè pou konnen si l se yon doktè. Enfòmasyon sa yo pa enterese yo. Se fè djòb yo sèlman, rapid an plis pou fini ak sa».
En lien avec la première frustration, les comportements cavaliers sont parait-il moins généralisés et fréquents mais tels que vécus par notre collègue. Ils lui ont laissé un goût amer au travers de la gorge. Il s’est senti sans importance dans l’offre holistique de soins offerts à son proche. Si, ici, l’éducation à la vie sociale entre en ligne de compte, notre confrère a pu vivre le peu de souci accordé à sa satisfaction en tant qu’utilisateur de ces services privés. Ces « hôpitaux » ne devraient-ils pas se soucier de la formation de leurs employés sur ces aspects de l’offre de soins. Et il ne s’agit pas que du secteur privé. Il s’agit d’une culture de rapports humains susceptibles de mettre le patient-client en confiance et de s’assurer qu’il soit prêt à coopérer à l’offre de service pour lequel il est assujetti à un paiement à l’acte, spécialisé ou non.
« Une priorisation du recouvrement des coûts de services par rapport à l’offre de soins ».
«Premye pawòl administration lopital la gen ak ou se depo cash yo mande w la san yo poko menm wè malad la. Ou ta di depi w janbe pòt antre lopital la ou dwe peye oubyen pa vini ditou. Se lajan w ki ba w dwa jwenn swen ». “Omwens yo te ka kòmanse ankadre malad la pandan paran yo al nan administrasyon an. Men non priyorite a se kòb se poko malad ki vin chèche repons pou poblèm li. Ou menm kòm paran ou oblije koube malgre ou santi aspè biznis la priyoritè sou maladi a e menm sou lavi malad ou a ».
Ce sont là encore des frustrations exprimées au cours de notre discussion/plainte fréquentes et connues dans le milieu médical chez nous et qui sont acceptées comme normes pratiques du privé, critiquées pourtant à bas bruit.
De telles pratiques pourraient coûter la vie à des patients mais les prestataires et les patients sont trop éloignés socialement ou humainement les uns des autres pour s’en soucier réciproquement.
Nous (nos praticiens et autorités) avons à l’évidence copié des modèles d’affaires dans l’offre privée pratiquée dans d’autres pays dit développés/avancés. Alors que les soins de santé sont un droit garanti par notre constitution en tant que responsabilité de l’état, le pays assiste impuissant à un transfert de la responsabilité publique vers la sphère privée. Or cette forme de réponse initiée dans les pays occidentaux à économie de marché a fait et fait encore les preuves de son inadéquation au secteur de la santé. Le nombre de personnels prestataire est progressivement réduit pour garantir des taux prévus de rentabilité, la qualité de service souffre, les grèves se multiplient et les crises internes et fermetures d’institutions pour cause de faillite deviennent fréquentes. On comprendra bien que ces situations de faillite ou de déficit de ces systèmes d’offre sont dues à la logique implacable de l’économie de marché. Tout compte fait, la logique d’affaires ne correspond pas lorsqu’il s’agit de soins de santé ou même d’éducation qui sont des domaines primordiaux et étatiques du développement humain. Un patient ou ses parents ne devraient point avoir à subir ce genre de pression ou de frustration. Si on objectera que le serment d’Hippocrate ne nourrit pas son homme on peut également penser que d’autres approches connues peuvent être initiées qui garantissent l’équité pour à la fois les malades et les prestataires. Et si nous pensons vraiment à l’atteinte de la couverture universelle en santé (OMS-Objectif de Développement du Millénaire # 4, 5 et 6), cela ne peut être que dans le cadre de la construction d’un état fort, soucieux du bien-être des citoyens comme nous tenterons de l’approcher plus loin.
« Faible qualité des structures de services »,
Ces quelques interrogations et d’autres ont été analysées au cours de cette réflexion/plainte.
- Le développement sans contrôle et sans standards adaptés de structures privées peut-elle constituer une alternative au déficit marqué des établissements publics ?
- Quelles normes sont respectées dans la transformation et l’aménagement de bâtiments, d’habitation le plus souvent, en hôpitaux ?
- A t-on pensé à l’accès et la circulation des patients, ceux avec mobilité réduite, aux différents services, aux espaces d’arrivée des ambulances?
- Les services de base et auxiliaires obligatoires dans une institution de niveau hôpital dans la hiérarchie des structures sont-ils disponibles?
- Qu’en est-il de l’environnement immédiat de ces « hôpitaux » ?
- Comment gère t-on la pollution sonore, la température des espaces de travail et d’hospitalisation, l’hygiène du milieu ?
L’expérience de notre interlocuteur et des autres présents à cette réflexion/plainte ne joue pas de toute évidence en faveur nombre de nos « hôpitaux » privés de la capitale.
« Malad ak difikilte mouvman ki oblije pran eskalye ». « Pito w pa kite yo monte oswa desann eskalye kwense sa yo avè w sou yon branka ». « Chanm yo manke netwaye, chanm ak klimatizè ki pa mache”, “vantilatè kap fè bri epi kap brase pousyè”. “Malad la pa gen lòt chwa ke reziyen l rete nan chalè si eta sante fè li pa pèmèt pran van. Lè pa sikile nan chanm nan men si w louvri fenèt yo ».
L’une des questions ayant fait débat est celle de l’instance habilitée à accorder l’autorisation d’établir et de faire fonctionner ces hôpitaux ? Qui supervise? Y a t-il des pénalités ou des bonus pour renforcer ou exiger l’amélioration des structures de services ?
Vous n’avez peut-être pas encore vécu ce genre d’expérience mais des parents ou amis si et ils vous en ont parlé. Comment parer aux drames et conflits qui s’annoncent, où le consommateur, obligé d’utiliser ces services, n’a que peu de recours.
« Souci de faire dépenser le patient » en absence d’informations (obligatoires en pratique médicale) sur ses niveaux social et pouvoir d’achat et même son lieu de travail et son positionnement sur une grille salariale.
Ici notre collègue ami, à la retraite en Haïti questionne une offre de services inadaptée au pouvoir d’achat d’une grande majorité des citoyens. Si les nombreux examens demandés et les prescriptions exigés montrent le niveau assez élevé de connaissances médicales des prestataires, il traduit également l’absence de préoccupation de la capacité de paiement des patients/clients. Or il s’agit là d’un des aspects fondamentaux de la pratique médicale.
« Ata gan doktè a pral sèvi a se malad la ki pou peye chak grenn ». Yo fè w fè analiz ki sèten fwa pa nesesè pa rapò ak swen malad la merite ». « Gen tès ak jès medikal ki senp men yo fè w al fè sa ki pi konplike ak pi chè yo”. “Pa gen referans ak pwotokòl pou pratik anndan lopital la sa ki fè w panse chak prestatè ka aji selon fòmasyon l ak konpetans li. «De (2) doktè nan menm lopital sou menm malad la ka gen de apwòch diferan de menm malad la. Ou ka fin ekzekite yon preskripsyon premye a ba ou epi dezyèm nan diw gen ladan yo ki pa twò nesesè. Ou gen lenpresyon politik lopital la se fè w depanse o maksimòm pandan pasaj ou andedan”.
Voilà en gros avec assez de détails le contenu de cette énième discussion/plainte à laquelle nous avons été conviés. Ils nous interpellent tous et ce texte doit être pris comme un souci de rechercher et d’engager une masse critique avertie dans l’invention de réponses nouvelles visant à déstructurer cet état de fait qui, le moins que l’on puisse dire, ne correspond pas à nos traditions de respect de la vie et d’assistance à personne malade ou en danger ou mêmes aux perspectives d’avenir d’un monde intégré multipolaire.
Nous vous proposons de conclure par un ensemble de pistes de recherche de réponses présentées sous forme de questions ou d’énoncés de nouveaux paradigmes.
- Ces situations observées ne sont pas dues au hasard. Elles sont l’effet de l’appropriation planifiée de tous les domaines et aspects de l’offre de soins qui ne correspond pas aux capacités du modèle socio-économique et politique dominant chez nous. L’échec patent de cette approche mercantile exclusive a déjà entrainé la fermeture de plusieurs structures récemment fonctionnelles mais inadaptées à la qualité de l’offre et à la satisfaction de la clientèle ainsi qu’aux exigences de la compétition dans ce minuscule « marché des soins de santé » chez nous.
- Nous faut-il un recours aux valeurs traditionnelles et revenir à notre empathie naturelle pour adapter les technologies aux niveaux réels des capacités d’absorption de la nation.
- Seul un pouvoir d’état fort et soucieux du bien-être de la majorité peut faire face à tant de dérives.
- Dans la perspective de construction d’un cadre de vie plus juste et équitable, l’établissement de nouveaux partenariats dirigés et administrés par l’état pourraient être envisagés.
- Ne devrait-on pas voir à une ventilation autre des disponibilités du budget gouvernemental d’offre et de gestion de l’offre de soins dans le cadre de ces nouveaux partenariats à venir hors de toute opposition privé/public ?
- La préparation de protocoles de services doit impérativement améliorer l’efficience de l’offre de soins.
- Comment intégrer nos compétences et savoirs traditionnels dans l’offre de services dans de nouveaux espaces de soins à venir?
- Une offre nationale de soins articulant secteurs privés et public ne doit-elle pas se soumettre à des normes partagées de construction et d’aménagement des espaces de soins?
- La formation des cadres à tous les niveaux devrait être pour notre part revue à la lumière de nos propres objectifs de développement général et sanitaire.
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