Dans le contexte actuel, Haïti s’apparente à une société bloquée. La mobilité sociale par l’éducation reste un défi car la capacité d’absorption du marché de travail est faible. Le désespoir a largement marqué les discours dominants néanmoins quelques percées de mouvement de contestation de jeunes qui ont su dessiner des projets d’action citoyenne pour le développement et le changement dont récemment le mouvement de Petro Challenger. Devant le fossé qui existe entre l’amélioration des conditions de vie des jeunes et les efforts épars et timides, non articulés en matière de politique de protection de la jeunesse, dans quelle mesure les aspirations peuvent-elles concourir à la transformation des conditions de vie et des jeunes et contribuer à des pistes d’orientation au développement du pays ?
La question de la jeunesse nous renvoie principalement à la marginalité de cette catégorie sociale au regard de la crise socio-économique qui sévit et aiguisée davantage dans le cadre de l’application des politiques néolibérales associée à l’indifférence et l’effacement progressif des pouvoirs publics dans la sphère des politiques de promotion de la jeunesse. Dans un pays essentiellement caractérisé par l’inégalité sociale, laquelle catégorie sociale est appelée à jouer un rôle déterminant dans l’orientation du cours de l’histoire. Selon Karl Mannheim, indépendamment de l’existence de plusieurs jeunesses, les jeunes confrontent la même situation d’exclusion et sont en mesure d’influencer l’ordre des choses. Nous voudrions parler de plusieurs jeunesses car il y a une jeunesse ouvrière, une jeunesse paysanne, une jeunesse bourgeoise, une jeunesse populaire, une jeunesse estudiantine et j’en passe.
Il y a lieu de se centrer sur des objectifs de promotion de la jeunesse eu égard au facteur de nombre, à l’utilité sociale et aux perspectives de production et de créativité. Jusqu’à date, les antécédents liés à la question de la jeunesse recoupent des aspects psychosociaux en mettant en exergue les problèmes de conduites déviantes en référence à la drogue, au sida, à la délinquance et à la grossesse adolescente. Des initiatives éparses en matière de jeunesse et emploi existent mais non articulées et à portée résiduelle, donc non-durables. Tout d’abord des mairies devraient jouer un rôle important dans l’orientation des jeunes. Il est à signaler des faiblesses dans la formation professionnelle en Haïti. L’absence dans l’emploi est cruciale ; d’autant plus il n’existe pas de service de placement pour l’insertion à l’emploi des jeunes et des professionnels. En Haïti, l’insertion marque les discours et quelques initiatives de développement. On se propose ainsi de considérer des actions telles que la scolarisation, la formation professionnelle, l’apprentissage des métiers.
Il se pose de plus en plus un défi dans le secteur de l’emploi à pouvoir satisfaire la demande d’insertion à l’emploi des jeunes par l’entremise de l’intervention du secteur public formel alors que la créativité et l’initiative sont à encourager aussi bien que la formation et l’animation communautaire. Il est vrai qu’il a été prôné dans le cadre de projet d’assistance préparatoire pour la promotion d’emplois productifs et la lutte contre l’exclusion sociale, la création d’emplois dans les arrondissements selon une étude réalisée par Marc-Urbain Proulx, Ph. D et INESA en 2000 pour le compte du PNUD. Les résultats manquent en raison des interventions plutôt ponctuelles et non durables. Il s’agit de projets spectaculaires à allure clientéliste qui sont mis en place à l’intention de jeunes durant les dix dernières années. Les initiatives de types assistancielle Kore Jenn, Kore Etidyan,Pwoje Ate Plat etc. Il y a une fascination faite à un public, dans des interpellations abusivement répétitives du peuple y inclus le secteur majoritaire de jeunes. Ce, pour construire une base hybride que les autorités de l’Etat promettent de transformer en petits entrepreneurs en ayant accès à des crédits par le biais de la création d’une banque de crédit à cet effet. Les femmes sont aussi considérées par cette entreprise de manipulation.
L’offre aux jeunes consisterait à les convertir en activistes politiques si l’on tenait compte du markéting fait autour du projet d’élaboration d’une nouvelle constitution qui prévoit rabaisser l’âge d’éligibilité à des postes politiques électifs à 25 ans accomplis. Cependant tout projet d’intégration par l’éducation, la formation professionnelle, la protection sociale de la jeunesse reste une chimère. La part du budget dans les programmes sociaux dont l’éducation est nettement faible par rapport aux institutions politiques telles que la primature et la présidence. Le secteur agricole qui regroupe encore un fort pourcentage de jeunes comme force de de travail est négligé. Moins de 5% du budget national est consacré à ce secteur stratégique qui représente encore plus de 25% du PIB du pays. Les initiatives individuelles de débrouillardise sont souvent à l’ordre du jour tel le petit commerce informel et les pratiques de taxi moto sont dominantes dans ce paysage socio-économique.
Qu’en est-il de l’aspiration des jeunes dans une société bloquée ? En effet, l’aspiration du/ de la jeune peut se référer à la motivation ou la persistance de ce/cette jeune à mettre en place des stratégies pour pouvoir sortir du plan que la société lui offre ou de s’écarter des conditions défavorables qu’il/ elle/iel confronte. Dans le présent exposé, l’aspiration possède une autre connotation dans la mesure où celle-ci porte principalement sur son intérêt particulier. Ce facteur individuel est caractérisé par les avantages auxquels le sujet peut recourir ou bénéficier dans une logique prospective. Je me rappelle la réalité à laquelle confrontent les jeunes enclins à la désillusion mais aussi à leur potentialité collective au regard de leur unité générationnelle comme force sociale.
De nos jours, la crise partisane a laissé le champ libre à des mouvements sociaux qui sont à leur tour sous-estimés à pouvoir poursuivre une finalité politique. Les mouvements sociaux se réfèrent à des mobilisations qui visent le changement par des acteurs pluri classistes dont l’ennemi principal est l’Etat. Ces mouvements partagent aussi le principe d’identité collective. Dans le cas des jeunes, ils ont donc, en la circonstance, le leadership des mouvements de contestation, comme unité générationnelle. La jeunesse universitaire est appelée par son privilège à œuvrer dans l’action citoyenne.
La journée internationale de la Jeunesse devra nous interpeller autour des “Aspirations et la réalité des jeunes en Haïti » pour un éveil de conscience sur le sort des jeunes et la nécessité de s’impliquer dans la reconstruction nationale. L’évasion, l’exil et le repli individuel ne sauraient garantir la construction de voies viables au développement durable au regard de la perspective citoyenne. Il y a lieu de noter diverses tendances qui ont alimenté le mouvement des jeunes en quête d’identité et de reconnaissance sociale. De tendances contestataire anti systémique et parfois révolutionnaires des années 1986 rebondies lors de la mobilisation collective de Petro challengers, il existe une rupture. Une crise se situe dans le lieu par excellence que sont les médias (la presse, l’école, l’université, l’Eglise, la famille, les associations culturelles etc.).
Le renversement de la situation a été marquée par les discours et pratiques aliénants pour approprier le temps libre des jeunes. La promotion des activités d’animation appelées « Ti Sourit » n’est qu’un relais aux pratiques de loisirs de masse centrées sur le sexe, l’alcool et la mode. Il n’y a eu aucun ancrage à la réalité quotidienne des jeunes, c’est plutôt la création d’un monde évasif pour se détourner des problèmes sociaux dont le chômage, le manque d’éducation et l’absence de protection sociale. Paradoxalement les groupes de Rap social se montrent une révélation et indiquent l’effervescence des jeunes en quête d’identité. C’est pareil quand le rock a servi de carte identitaire aux jeunes de toutes strates en quête d’identité dans les années 1960.Ils brisent leur silence et expriment leurs desideratas face à une culture dominante qui oppresse. Ils sont donc à l’offensive en manifestant contre les méfaits du système par le biais de nouveaux mouvements sociaux (à se rappeler le mouvement Rastafari à portée d’engagement social, politique et de conscientisation lors de la grande crise des années 1980). Le pont se fait entre le politique et le culturel dans le cadre d’une pratique libératrice de loisirs qui suscite la créativité, l’autonomie et le développement personnel. Ainsi sont-ils en mesure de réfléchir sur leur propre réalité et explorer des alternatives de promotion populaire.
La référence au mouvement de RAP tient lieu à faire ressortir des contradictions de pratiques aliénantes par rapport à des discours de contestation et de conscientisation. Tout n’est pas foutu et relégué aux stratégies d’évasion et d’exil. Le rôle critique de l’université est capital dans la formation citoyenne, technique et spécifique des jeunes appelés à pouvoir s’engager dans un projet de reconstruction nationale. L’Université là où on forme des élites est un lieu de pouvoir dans la mesure où ce sont ces élites qui doivent orienter le reste de la société. Mills a largement débattu ce point aux Etats Unis. Dans le cas d’Haïti, le Dr Price Mars en a aussi fait état. En effet l’école et l’université se doivent travailler directement avec les jeunes pour les orienter à connaitre leur environnement, à approprier et situer l’espace et le temps, développer leurs capacités productives, inscrire leur travail collectif dans le sens de l’évolution de la société, à chercher à saisir des opportunités potentielles. Ce qui renvoie au rôle de l’école et de l’université, apprendre aux jeunes à grandir et à faire grandir leur communauté (Elie, 2016).
La socialisation politique des jeunes leur a impulsé une conscience politique des problèmes de la vie quotidienne qui ne sont pas de l’apanage de la culture de masse (Ander-Egg, 1984) cité par Pierre (CEPODE,2016 :86).Les jeunes par rapport à la conscience de leur marginalité sont interpellés dans le cadre des mouvements .De nos jours , tout l’élan s’inscrit dans le culturel articulé au politique. Ils ont une conscience de classe du moins générationnelle en se rendant compte des défis dans leur vie adulte. En effet, les étudiants de classe moyenne et de la bourgeoisie ont un comportement plus profond et articule des institutions. En général, ils se montrent critiques selon Passeron (1982) cité par Lutte (1991).
Le contraste des aspirations et réalités des jeunes en Haïti peut se transformer en pole de contradiction dans le cadre du système pour inscrire les alternatives des jeunes face à leur marginalité. Ni l’exil ni l’évasion ne sauraient se présenter comme une solution au problème. Les problèmes immédiats sont sujets à alimenter des désillusions chez les jeunes. La réalité est aussi préoccupante dans d’autres sociétés sinon on n’aurait pas connu le mouvement de mai 1968, la mobilisation pour les droits civiques aux Etats Unis, le mouvement des gilets jaunes en France tout récemment et la mobilisation des Petro challengers et des ouvriers en Haïti. Les jeunes comme unité générationnelle sont capables d’orienter le cours de l’histoire. Nous saluons toutes initiatives constructives et emancipatrices des jeunes à un élan pour construire des dynamiques discursives sur le changement et la promotion de politiques publiques de protection de la jeunesse.
Hancy PIERRE, professeur et chargé de projet au Centre en Population et Développement, Université d’Etat d’Haiti
Repères bibliographiques
-Gerard LUTTE, Liberar la adolescencia la psicologia de los jovenes de hoy, Vedecum Herder, Barcelone, Espagne, 1991.
-Hancy PIERRE, « Les jeunes, entre l’aliénation et le désenchantement :quelle issue ? in Le Nouvelliste , Port-au-Prince , 26 janvier 2016.
- Hancy PIERRE « Pratiques de loisirs chez les jeunes dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince après 1986 entre contrôle et contestation » In Cahiers du CEPODE No 6, Editions du CEPODE, Port-au-Prince, Avril 2016, p 73-109.
-Jean Rénol ELIE, « L’école, la presse, l’Université dans la formation à la citoyenneté » in Revue Les Cahiers du CEPODE No 6, Editions du CEPODE, Port-au-Prince, avril 2016, p 21-71.
- Jean PRICE -MARS, La vocation de l’Elite, Editions Fardin, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004, Port-au-Prince, 2002.355p.
-Claude MOISE et Emile, OLLIVIER, Repenser Haïti-Grandeur et misères d’un mouvement démocratique, Editions CIDIHCA, Québec 1992,254p.
-Charles Wright MILLS, l’imagination sociologique, Edition La Découverte et Syros, Paris 1991.
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