Presque 50 ans après, Cité Soleil, non seulement s’est agrandi, mais la zone métropolitaine s’est entourée de nombreux autres bidonvilles. Jusqu’à récemment, la maladresse de l’Etat haïtien couplée à l’aveuglement de l’international après le tremblement de terre, a donné lieu à Canaan, le plus grand bidonville de l’Amérique.
A la base de la formation de tout bidonville, il y a l’absence des services proprement dits de l’Etat pour les plus pauvres. Il y a aussi chez nous, la déstructuration du secteur agricole. La sociologue Michèle Oriol l’a bien démontré dans différentes études. Globalement, le secteur agricole, victime de nos archaïques méthodes de gestion du foncier, n’arrive pas à faire vivre convenablement sa population croissante. A côté des autres alternatives, telles déménager dans la ville la plus proche, émigrer à l’étranger, principalement en terre voisine, il y a la possibilité d’aller vivre dans la zone métropolitaine, zone de concentration des activités de l’Etat et du secteur privé et pratiquement seule zone d’accès aux services de l’Etat. La possibilité de trouver un emploi est de loin plus importante que partout ailleurs dans le pays. Il y a, les emplois domestiques, les petits métiers et plus encore les emplois dans la sous-traitance industrielle.
Lors des fêtes du régime dictatorial, il était de tradition de réquisitionner tous les véhicules de transport, publics et privés afin d’amener des paysans à la capitale, en vue de participer à une démonstration de force du pouvoir. Seulement, souvent ils étaient souvent laissés à eux-mêmes, après « la fête ».
Là encore, le piège se referme sur les nouveaux arrivants. Le niveau de leur revenu ne leur permet pas d’avoir accès à un logement décent. Ni la classe moyenne, grand employeur dans le secteur domestique, ni l’administration publique, ni le secteur privé n’ont pensé à la nécessité d’avoir un habitat mixte où des familles de classes, de groupes et de revenus différents peuvent cohabiter. Vu la pression sur le foncier, sans moyens, ils n’ont d’autres alternatives que de se trouver un logement dans les zones les plus inhabitables, dans les bidonvilles, au bord de la mer, dans les ravines, pas trop loin des zones de résidence de leurs employeurs. Notre mentalité de « fè wè » y joue aussi un rôle. Personne dans les familles pauvres de la zone métropolitaine, comme celles des classes moyennes, ne parlent des difficultés rencontrées, mais on met en avant ses succès, ses progrès sociaux et on invite d’autres à les rejoindre.
Aujourd’hui la zone métropolitaine est encadrée par des bidonvilles. Impossible d’y accéder ou d’en sortir sans traverser des bidonvilles.
Ce sont là les conséquences de l’absence de l’Etat, l’absence de Plan d’Aménagement du Territoire, l’Absence de plan d’Urbanisme, l’absence de Plan d’occupation des sols, etc.
On a vu là aussi les limites de l’action volontariste des humanitaires.
Pour les bidonvilles, si nous partons du constat que la pression humaine est trop forte, on peut réfléchir à comment les « dédensifier » dans le respect de la dignité humaine. Les zones les plus dangereuses doivent être évacuées progressivement. On doit y construire des égouts suffisamment larges pour recevoir les eaux du bassin versant de Port-au-Prince, avec des bandes de terre non aedificandi tout autour. On peut démolir également pour construire des rues, où la police, les ambulances et des camions de pompiers peuvent accéder en cas de besoin. On peut retourner à la nature certaines espaces. On peut définir des plans de construction légère que les familles auront l’obligation de respecter. On aura besoin au préalable d’un recensement de la population afin de pouvoir déterminer les priorités : écoles, centres de santé, commissariat, bureau des affaires sociales, des marchés publics, des espaces de commerce, des espaces de loisir, des espaces de culte, etc. Des espaces verts, des centres sportifs, des espaces de jeu pour les tout-petits peuvent y être ajoutés. Nous devons en profiter pour réfléchir sur l’emploi, la création de richesse dans ces nouvelles zones. Durant un temps à définir, ces zones de réhabilitation spéciales peuvent être placées sous l’autorité d’une administration qui aura des règles strictes à observer et à faire observer pour éviter de tomber rapidement dans le clientélisme électoral et la corruption.
D’aucuns m’objecteront que cela coûtera trop cher, que ces gens ne méritent pas que la République leur affecte une part si importante de son budget. Je leur répondrai qu’ils sont des citoyens à part entière comme les plus éduqués ou les plus aisés économiquement. Que ce ne sera que justice rendue à cette population qu’on a trop souvent tenu en dehors de la gestion des affaires de la République pour mieux les exploiter ; que tout investissement dans l’éducation ou dans la qualité de vie, est un investissement à long terme, garant de notre avenir en tant que peuple, en tant que nation. L’autre alternatif n’est rien d’autre que le suicide collectif tel que nous le pratiquons actuellement.
On a toujours le destin qu’on s’est choisi.
Les zones actuelles des bidonvilles ne sont pas, à vrai dire, des zones constructibles. Leur vocation à long terme est de retourner à la nature. Ainsi les nostalgiques pourront se dire qu’un jour avec ce plan, le Bicentenaire de Dumarsais Estimé, revivra et sera encore plus flamboyant, le bord de mer retrouvera sa vocation première de zone de pêche, de zone aménagée pour les promenades, de lieu touristique, etc. Paris ne s’est pas bâti en un jour, mais ses promoteurs, à travers le temps, ont toujours eu de la vision. C’est pourquoi, à l’Observatoire du logement en Haïti (OLH), nous préconisons des constructions légères, couplées à des plans d’évacuation d’urgence en cas de sinistres ou de catastrophes naturelles. Des constructions avec une durée de vie « programmée».
Dédensifier les bidonvilles, suppose de déplacer une portion de la population. Où ira cette population ? Le retour dans les villes secondaires proches de leur lieu d’origine est la solution la plus en vue. En termes de foncier, l’Etat y disposera de plus de marges de manœuvre. Pour les constructions, l’Etat peut s’associer au secteur privé, à la diaspora organisée afin d’édifier des immeubles, des quartiers d’habitation mixte. L’Etat peut décider aussi de la construction de nouveaux villages, à taille humaine, dans les sections communales. Ces immeubles d’habitations, ou ces villages se doivent de respecter des normes strictes, leur permettant non seulement de sauver la vie de leurs habitants durant les sinistres et catastrophes naturelles mais également de résister dans le temps. Ce devra être des logements pleinement décents à tout égard. Nous n’avons jamais cessé de vanter les avantages des constructions en hauteur, de plusieurs étages en ville. Posséder soi-même, sa demeure implantée sur son terrain bien délimité, qu’elle soit en tôle dans un bidonville ou sur les hauteurs de Pétion-Ville, reste le rêve et l’objectif de la majorité des familles haïtiennes. Malheureusement notre pays est ainsi fait que les zones constructibles sont très limitées, d’où l’étalement urbain qui empiète sur les zones agricoles et impacte sérieusement et notre sécurité alimentaire et notre sécurité tout court. C’est une mentalité à changer d’urgence.
Avec notre système d’occupation des sols, nous arrivons par exemple dans la commune de Delmas (fortement urbanisée) à une densité de 13 800 personnes/ km2 (IHSI 2009) tandis que le district Mong Kok à Hong-Kong a une densité de 130 000 personnes/ km2. Par certains aspects, la topographie montagneuse de Hong-Kong est semblable à la nôtre. En choisissant de construire en hauteur, les Chinois ont pu économiser des terres, tout en ayant à côté le Parc Géologique National, d’une beauté naturelle à couper le souffle, qui permet à la population et à ses visiteurs de se ressourcer. Il est vrai que nous ne disposons pas de moyens techniques et financiers comme à Hong-Kong pour construire des immeubles de 50 étages, mais si simplement sur une surface de 4/100 de carreau, nous élevons un immeuble de 10 étages, c’est au minimum 15 à 20 familles que nous pourrons héberger tout en divisant le coût de réalisation des demeures et en économisant 60 à 80/100 de carreau de ressources foncières.
Là encore, il n’est pas question de déplacer le problème. Des études préalables doivent être faites sur les possibles impacts de ces déplacements de population et les moyens d’atténuer les effets négatifs.
D’où encore une fois, la nécessité de doter le pays d’un Plan National de Logement, susceptible d’absorber les déplacés et la croissance de la population.
En voilà une méthode susceptible de booster notre économie (quand le bâtiment va, tout va, disent certains), de créer des milliers d’emplois, de participer fortement à la réduction de la violence dans notre pays etc. Et en ce qui nous concerne, de faire respecter le droit constitutionnel d’avoir accès à un logement décent pour le plus grand nombre.
Joël Jean-Baptiste - Observatoire du logement en Haïti
Ex-Directeur de Cabinet au Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique
Citoyen engagé email : jojeanbaptiste@yahoo.com
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