« Après chaque révolution, on retrouve à nouveau les mêmes désordres, les mêmes malhonnêtetés, les mêmes injustices... Les victimes et les bourreaux ont changé de camp, c'est tout, mais il y a toujours des victimes et des bourreaux. Les véritables progrès, les véritables améliorations se produisent d'abord dans la pensée... Comment voulez-vous que les changements soient efficaces si les mentalités restent les mêmes ? Ce n'est donc pas à l'extérieur qu'il faut apporter des changements, mais dans les mentalités humaines... »
Cette réflexion de Omraam Mikhaël Aïvanhov est sensée. Cependant, contre la sauvagerie inhumaine, l'oppression sévère et le terrorisme d'État exercés dans certains systèmes politiques, la révolution sans demi-mesure est le remède indiqué. Le renversement des structures est un moindre mal et peut soulager, même en l'absence de changement de mentalité. En témoignent les circonstances qui ont conduit à la Révolution Africaine de Saint-Domingue, alors colonie française ; un mouvement sans précédent qui fut lancé le 23 août 1791 et donna naissance à Ayiti le 1er janvier 1804.
Aïvanhov ne pense sûrement pas que Ayiti est devenue indépendante trop tôt, comme le prétendent certains révisionnistes amnésiques, sous prétexte que les mentalités n'étaient pas prêtes en 1804. Si le philosophe bulgare partageait cette opinion, cela voudrait dire qu'il aurait donné carte blanche aux colons français sanguinaires pour prolonger l'agonie des afro-descendants esclavisés, couper beaucoup plus de langues, arracher beaucoup plus d'oreilles, violer beaucoup plus de femmes, brûler vif beaucoup plus de marrons et livrer beaucoup plus de rebelles en pâture aux chiens... jusqu'à ce que les victimes acquièrent une mentalité de "gens civilisés", si elles ne succombent pas avant. Vu ces aberrations, il devient clair que le point de vue exprimé par Aïvanhov dans la citation en-tête est relatif et a ses limites.
Pour les archives, soulignons que la Révolution Africaine de Saint-Domingue, à caractères antiesclavagiste, anticolonialiste et antiraciste, fut démantelée pièce par pièce. Premièrement, le 17 octobre 1806, lors de l'assassinat de l'empereur Jean-Jacques Dessalines. Deuxièmement, lors de l'indemnisation des colons français chassés d'Ayiti. Cet acte, mésinterprété comme « dette de l'indépendance », fut proposé par le président Anne Alexandre Sabès, dit Pétion, en novembre 1814, et ratifié par son successeur Jean-Pierre Boyer le 11 juillet 1825. Troisièmement, le 28 mars 1860, lors de la signature du Concordat avec le Vatican par le président Fabre Nicolas Geffrard. Enfin, le 28 juillet 1915, lors de l'occupation d'Ayiti par les États-Unis d'Amérique qui durera dix-neuf ans. Ces agissements, entre autres, ont amputé la Révolution de ses caractères nationalistes et progressistes. Ils produisent encore des effets néfastes sur la souveraineté économique, culturelle et politique du pays. Ils ont signé l'arrêt de mort d'Ayiti qui, depuis, s'éteint à petit feu.
Sans doute les changements apportés par la Révolution Africaine de Saint-Domingue n'étaient pas efficaces ni durables, peut-être que cette révolution n'avait pas éradiqué le mal à la racine, c'est-à-dire dans les mentalités. Toutefois nul ne peut nier qu'elle était à point, qu'elle avait marqué un tournant significatif dans la vie de nos ancêtres, sans compter le fait qu'elle avait renversé l'ordre mondial d'alors, basé sur la suprématie blanche et l'impérialisme européen. Espérons que cette révolution inachevée qu'aucun héros n'a pu rêver viendra à terme, qu'elle sera appuyée favorablement par une révolution culturelle et qu'elle apportera véritablement un changement dans les structures autant que dans les mentalités. Par-dessus tout, souhaitons qu'elle sortira du cercle vicieux de « ôte-toi que je m'y mette » ou « ban m fè yon kou tou ».
En effet, depuis l'assassinat de Dessalines, Ayiti est tout bonnement une Saint-Domingue nouvelle version. « Tout abitid se vis. » À ce propos, Ernst Gilmus voit juste dans les propos suivants qu'il a tenus sur Facebook.
« LA STRUCTURE COLONIALE ESCLAVAGISTE N'A JAMAIS VRAIMENT DISPARU EN HAÏTI, en témoigne l'écart abyssal qui existe entre la base et le sommet de notre société.
On y trouve une base qui a à peine de quoi manger pour rester en vie et pour travailler à produire des richesses au bénéfice d'une élite plurielle ; ceci, sans possibilité de changer ses conditions et de se réaliser en tant que personne humaine ... ce qui fut la principale caractéristique du statut d'esclave.
L'ÉLITE HAÏTIENNE A MONTRÉ, AU FIL DES TEMPS, QU'ELLE A REMPLACÉ LES COLONS, sans aucun souci de travailler au bien-être de la base.
Et, au milieu, on trouve une classe moyenne qui ressemble comme deux gouttes d'eau aux affranchis et dont les membres se sont libérés de l'esclavage par leur intellectualité pour devenir des professionnels de haut niveau, mais toujours en situation économique fragile et enclins à accepter toutes sortes de compromissions avec l'élite, au grand détriment de la base. »
Frenand Léger abonde dans le même sens dans un article publié par AlterPresse le 29 octobre 2011.
« L'aspect culturel le plus important que les Haïtiens ont hérité de leurs anciens maîtres colons français ce n’est pas la langue française : ce sont plutôt les séquelles de la colonisation exprimées sous forme d’ALIÉNATION COLLECTIVE ET d’un BESOIN PERSISTANT DE DOMINATION DE LA MASSE PAR LES ÉLITES HAÏTIENNES.
Après l'assassinat de Dessalines, LES ÉLITES HAÏTIENNES COMPOSÉES DE MULÂTRES ET DE NOIRS ALIÉNÉS ONT PERPÉTUÉ CETTE TRADITION DE DICHOTOMIE SOCIALE qui était bien ancrée dans le système colonial. Dans la société post-dessalinienne, les élites avaient tous les privilèges tandis que la masse paysanne, complètement défavorisée, était exclue de tout. Cette nation haïtienne, qui allait à l’encontre de la vision de Dessalines, se basait, et est encore basée jusqu’à présent, sur des rapports malsains opposant mulâtres et noirs ; citadins et paysans ; catholiques et vodouisants ; francophones et créolophones. La société haïtienne n’a jamais pu venir à bout de ces pratiques institutionnelles héritées du système colonial principalement à cause de LA MAUVAISE FOI DES ÉLITES HAÏTIENNES AIDÉES DE LEURS ACOLYTES ÉTRANGERS... »
Il faut résolument s'adapter aux nouvelles donnes et faire preuve d'intelligence pour achever la Révolution Africaine de 1791-1803 qui, cette fois-ci, sera une révolution ayitienne. Les ingérences et les interventions américaines, sous couvert de force multinationale, de même que les réformes cosmétiques ne font que renforcer le statu quo et retarder la marche de cette révolution qui inaugurerait une nouvelle indépendance pour Ayiti. Il est vrai que le chaos actuel, frisant la guerre civile, pose un défi sérieux et constitue un problème urgent. Cependant, historiquement, les réactions intempestives, telles que les interventions militaires, ont toujours fini par faire plus de tort que de bien. De plus, cette situation d'insurrection revient périodiquement et n'est que le symptôme d'un mal plus profond, du même mal qui avait poussé nos ancêtres esclavisés à se révolter et à tout chambarder ; il s’agit, bien sûr, de la mentalité liée au système oligarchique néo-féodaliste et néo-colonialiste. Pour combattre efficacement ce grand mal, il faut une intervention ayitienne, une solution indigène... comme en 1791. La formule n'a pas varié : « Antann pou n antann nou. Absè ki nan dèyè nou tout la dwe pete. Kat la dwe rebat. Nou dwe fini ak koze yon pati jwenn, yon pati pa jwenn, yon pati gonfle. Sistèm peze souse an dwe chavire. Desalin (Dessalines) nou dwe monte n. »
À noter que le diagnostic jadis posé par Hubert Deronceray sur le mal ayitien est encore d'actualité, à savoir : « Haïti est bloquée à l’intérieur par des égoïsmes irréconciliables et à l’extérieur par un racisme à visage découvert. Le monde entier nous déteste et nous condamne à l’assistance humanitaire sélective. Le développement nous est refusé. »
Par conséquent, la Révolution Ayitienne doit être engagée sur un double front. Sur le premier front, nous devons œuvrer pour ne plus vivre à la solde de l’étranger, particulièrement du grand voisin étasunien et de ses satellites euro-américains. Qu’ils fassent la loi chez eux ! Que nos médias cessent d’amplifier les communiqués des ambassades ! Que nos journalistes s'abstiennent de prendre l’avis des ambassadeurs étrangers sur les crises locales, alors que ces agents sont généralement les instigateurs de nos troubles et de nos divisions. Ayiti, faisant partie du concert des nations, peut bien recevoir des conseils, mais le dernier mot doit revenir à nos représentants légitimes dans l’exercice de leurs attributions. Faisons nôtre la résolution de Martin Luther King, ainsi ajustée : « Mieux vaut souffrir dans la dignité qu’accepter d’être des marionnettes humiliées. » Embrassons la vision de Ahmed Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante : « Mieux vaut vivre dans la pauvreté, mais dans la dignité, plutôt que dans l'opulence sous la tutelle d’autrui. » Ceci est d’autant plus vrai que Ayiti n’a jamais connu d’opulence sous les différentes occupations qui lui ont été infligées ou que ses dirigeants ont sollicitées.
Pour forcer le respect, il nous faut des dirigeants “non sousou”, faisant preuve d'un nationalisme farouche, et investis principalement dans le pays avec leur famille. Ces hommes et femmes d'État doivent pouvoir résister à la tentation du culte de la personnalité. Ils ne doivent pas attendre la bénédiction de l’Oncle Sam ni craindre de voir leurs visas annulés lorsqu'ils agissent dans l'intérêt supérieur de la nation. Parallèlement, il nous faut avoir les moyens de notre politique en éduquant notre population, quantitativement et qualitativement, en votant pour des gouvernants capables d'assurer notre auto-suffisance alimentaire et une large autonomie dans l'acquisition de matières premières. À cette fin, il pourrait être obligatoire de pratiquer une économie fermée et dédollariser les transactions financières à moyen ou à long terme.
En somme, le pays doit regagner sa souveraineté. « Nou dwe granmoun tèt nou. » En ce sens, les patriotes conséquents doivent se mobiliser pour briser le cycle infernal de la dépendance de l'aide externe. Ils doivent rester vigilants pour déjouer les projets des "amis" rapaces qui ne voient en Ayiti qu'une réserve stratégique en matière de ressources pétrolières et minières, et qui font tout pour torpiller la production nationale et déstabiliser le pays. Les richesses de notre sous-sol, depuis longtemps répertoriées, doivent être exploitées avec équité et doivent profiter prioritairement aux fils et filles du terroir. Ayiti aux Ayitiens ! Tel doit être notre cri de ralliement face au colonialisme téléguidé et assisté par les Conzé.
« Si kanal pa t kanpe (KPK), revolisyon pa p kanpe (RPK). »
Sur le second front, il faut rompre décisivement avec l'apartheid socio-économique, linguistique et culturel, les salaires minimum de misère, les privilèges scandaleux, les crimes financiers odieux (frais juteux, surfacturation et contrats frauduleux), les monopoles mafieux et les assassinats crapuleux. Les autres piliers du "système", y compris la centralisation, l'impunité et les mécanismes de corruption, doivent être également renversés.
Notre pays a un nombre croissant de citoyens aux griefs généralisés, n'ayant rien à perdre, prêts à tout et vulnérables à la manipulation des politicards "démoncrates". Le compte de ces laissés-pour-compte n'étant jamais réglé, leurs revendications légitimes n'étant jamais satisfaites, les périodes de paix que connaît Ayiti sont comme le calme qui précède la tempête. Ayiti est comme un volcan susceptible d'entrer en éruption à tout moment. Le pays est toujours mûr pour la révolution. D'où les chambardements à répétition tout au long de son histoire.
Les mêmes conditions qu'en 1791 sont pratiquement réunies aujourd'hui. Il faut accepter tous les compromis raisonnables et réinventer l'esprit de l'union épique de 1802 entre anciens libres et nouveaux libres pour abattre le système oligarchique néo-féodaliste et néo-colonialiste qui règne en Ayiti. 221 ans après la guerre de l'indépendance, l'union épique se fera entre les forces vives des élites locales et celles de la diaspora organisée. Seulement avec un tel tandem, Ayiti partira gagnante. Ayiti a besoin de tous ses enfants pour sortir des ornières du sous-développement, parfois orchestré localement.
« L'union fait la force. » Tel est le front commun à opposer aux réflexes individualistes de beaucoup d'entre nous. Sinon nous périrons tous comme des idiots. Comme dit Dany Laferrière, « l’élite haïtienne est comme un voyageur en première classe qui ne se soucie pas de la présence d’une bombe en classe économique ».
« Pa gen lapè nan tèt si pa gen lapè nan vant tout sitwayen. » Pas de félicité ni de liberté sans la justice ou l'équité. Pas de fraternité sans l'égalité. Tant que la devise de la République d'Ayiti, en l'occurrence « Liberté, Égalité, Fraternité », est bafouée, tant que les inégalités criantes persistent dans les maisons et dans les institutions, tant que les élites fonctionnent en prédateurs et ne remplissent pas leur vocation de guides bienfaiteurs, suivant la vision de Jean Price Mars, il n'y aura pas de lumière au bout du chemin d'Ayiti chérie.
Les patriotes conséquents ont-ils conscience du fait qu'il y a une bombe à retardement, une vraie poudrière dans la classe économique de Air Ayiti ? Les gardiens du "système" entendent-ils la sonnette d'alarme ? « Se nou tout k ap pèdi wi, mezanmi. »
Une révolution ayitienne bien pensée est incontournable pour que le peuple ayitien ne tombe pas dans les oubliettes de l'histoire. Il est vrai qu'un pays ne meurt jamais, géographiquement, mais son identité essentielle peut être engloutie sous le poids des hautes trahisons internes, des actes d'auto-sabotage, de l'aliénation mentale, du manque de sentiment d'appartenance, de la démission collective, des occupations étrangères déguisées et de la dépendance économique imposée par ses voisins. Autrement dit, au rythme de la course à l'abîme vers lequel se dirige le pays, il est plausible de croire que la nationalité ayitienne en tant que telle disparaîtra sous peu. Force sera de constater que l'expérience audacieuse de 1804 aura échoué. Y aura-t-il un dernier sursaut pour éviter cet atterrissage forcé et faire renaître Ayiti de ses cendres ? Nos ancêtres ont trop sacrifié. Ayiti est trop riche. Fort de son histoire, avantagé par ses prodigieuses ressources humaines, culturelles et naturelles, le ciel devrait être la limite du premier royaume nègre en Occident. Quel avenir pour notre peuple en lutte ?
Paul Jérémie
Megadialogue@yahoo.com
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